{"id":11302,"date":"2019-03-16T17:05:44","date_gmt":"2019-03-16T16:05:44","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/?post_type=stsp_text&#038;p=11302"},"modified":"2020-11-17T14:57:10","modified_gmt":"2020-11-17T13:57:10","slug":"comme-du-chiendent","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/comme-du-chiendent\/","title":{"rendered":"Comme du chiendent"},"content":{"rendered":"<p>Tandis que les paroissiennes assembl\u00e9es chez la femme du maire \u00e9changent les derniers potins, Louise surveille d\u2019un \u0153il la course des aiguilles sur l\u2019horloge comtoise.<\/p>\n<p>De l\u2019autre, elle compte les mailles de son ouvrage\u00a0; ces aiguilles-l\u00e0 glissent et cliqu\u00e8tent en suivant la danse adroite de ses mains. Tintement m\u00e9tallique \u00e0 peine \u00e9touff\u00e9 par la laine.<\/p>\n<p>Rang apr\u00e8s rang, la pelote pos\u00e9e sur ses genoux se d\u00e9vide et une \u00e9charpe prend forme. Elle tricote pour les n\u00e9cessiteux. Elle est comme \u00e7a, Louise, elle aime rendre service. Avec ses aiguilles.<\/p>\n<p>Louise \u00e9coute les ragots, hoche la t\u00eate d\u2019un air entendu ou fait claquer sa langue pour marquer sa d\u00e9sapprobation, puis parfois raconte une anecdote concernant un client de sa mercerie. Rien de bien m\u00e9chant. En r\u00e9alit\u00e9, elle se fiche de tout \u00e7a, mais elle sait bien que ceux qui ne m\u00e9disent jamais finissent par devenir suspects. Alors, elle paye son \u00e9cot en d\u00e9voilant quelques inoffensifs secrets. C\u2019est sa fa\u00e7on de dissimuler les siens, livrer ceux des autres.<\/p>\n<p>L\u2019heure avance. Et les aiguilles tournent, et les autres, celles gain\u00e9es de laine, cliqu\u00e8tent toujours.<\/p>\n<p>Il est temps pour elle de prendre cong\u00e9. Elle est attendue. Elle remballe son ouvrage inachev\u00e9, sa pelote et le reste dans son sac en toile.<\/p>\n<p>\u2014 Je me sens lasse ce soir, et un peu fi\u00e9vreuse. Je pr\u00e9f\u00e8re rentrer t\u00f4t et me reposer.<\/p>\n<p>Un mensonge prof\u00e9r\u00e9 sans remords. Les remords, Louise, elle ne connait pas, ni les regrets, d\u2019ailleurs. D\u00e8s qu\u2019il devient pass\u00e9, le pr\u00e9sent cesse de la pr\u00e9occuper.<\/p>\n<p>Les grenouilles de b\u00e9nitiers vomissent des paroles de sollicitude, elle les \u00e9coute distraitement en ajustant son fichu sur ses cheveux gris.<\/p>\n<p>\u2014 Ma grande viendra vous voir demain, propose l\u2019h\u00f4tesse.<\/p>\n<p>\u2014 Non merci. \u00c7a ira, ne vous d\u00e9rangez pas pour moi. J\u2019ai juste besoin d\u2019un peu de repos.<\/p>\n<p>La fille du maire ne peut pas parler sans caqueter. Une vraie dinde. Insupportable. Si cette idiote sonne, elle fera semblant de dormir.<\/p>\n<p>Dans le regard des paroissiennes, la piti\u00e9 se m\u00e9lange \u00e0 la fausse compassion. Elle les entend penser d\u2019ici.<\/p>\n<p>La pauvre, son mari est mort avant d\u2019avoir pu lui faire des enfants et elle vieillit seule.<\/p>\n<p>Si elles savaient.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c7a y est, la voil\u00e0 enfin dehors. La saison des moissons arrive \u00e0 son terme, l\u2019air tout entier sent le foin, la paille et l\u2019\u00e9t\u00e9 s\u2019appr\u00eatant \u00e0 tirer sa r\u00e9v\u00e9rence.<\/p>\n<p>Louise trottine dans le bourg, elle \u00e9vite la place principale pour passer derri\u00e8re l\u2019\u00e9glise dont l\u2019horloge indique tout juste six heures. Les cloches carillonnent, une fois, un court silence, une deuxi\u00e8me fois.<\/p>\n<p>Au douzi\u00e8me coup, Louise laisse le village derri\u00e8re elle. Et quand le quart sonne dans le lointain, elle arrive chez elle.<\/p>\n<p>Autour, rien que des champs, au fond du jardin coule un ruisseau et \u00e0 trois pas, la for\u00eat commence.<\/p>\n<p>Elle pr\u00e9f\u00e8re louer l\u2019appartement attenant au magasin et habiter ici, dans la maison h\u00e9rit\u00e9e de ses parents. Juste apr\u00e8s son mariage, elle a d\u00fb emm\u00e9nager dans le logement au-dessus de la mercerie. Oh combien elle le d\u00e9testait\u00a0: les pi\u00e8ces trop sombres, les escaliers trop \u00e9troits, l\u2019horizon r\u00e9duit \u00e0 une ruelle grise et les voisins qui observent sans cesse vos all\u00e9es et venues.<\/p>\n<p>La Grande Guerre c\u2019\u00e9tait une sale affaire, mais elle aura eu le m\u00e9rite de la d\u00e9barrasser d\u2019un \u00e9poux ha\u00ef. Louise y a gagn\u00e9 un magasin et une libert\u00e9 inesp\u00e9r\u00e9e. Finis les assauts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, ces nuits \u00e0 subir, \u00e0 mordre l\u2019oreiller. Depuis 1918, elle s\u2019habille en noir. Son \u00e9ternelle tenue de deuil d\u00e9courage tous ses pr\u00e9tendants. Non vraiment, elle a eu beaucoup de chance.<\/p>\n<p>Et l\u2019enfant qu\u2019elle portait aussi. \u00c0 cette pens\u00e9e, son c\u0153ur s\u2019adoucit.<\/p>\n<p>Au d\u00e9part une obsession\u00a0: vider ses entrailles de ce fruit ind\u00e9sir\u00e9.<\/p>\n<p>Elle se souvient\u00a0: les aiguilles, d\u00e9j\u00e0, la douleur, le sang. Et un embryon expuls\u00e9 au creux de ses mains, aussit\u00f4t enterr\u00e9 au fond du jardin. Et puis le miracle.<\/p>\n<p>Elle l\u2019aime tant, il reste son pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Apr\u00e8s tout il est de son sang, son premier-n\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Louise se pr\u00e9pare\u00a0: elle pose une casserole sur le fourneau et allume le feu. D\u2019une armoire en noyer, elle sort une pile de vieux draps, des mouchoirs et une bouteille de gn\u00f4le. Elle se rend dans le jardin pour remplir une bassine avec la terre de son potager et puiser de l\u2019eau fra\u00eeche au ruisseau.<\/p>\n<p>Ses enfants s\u2019agitent sur son passage, effleurent ses jupes. Avec tendresse, elle les repousse.<\/p>\n<p>\u2014 Plus tard, mes ch\u00e9ris.<\/p>\n<p>Une fois que tout est pr\u00eat, elle s\u2019installe sur le pas de la porte, le regard tourn\u00e9 vers la for\u00eat.<\/p>\n<p>Elle attend. Certaines se d\u00e9filent au dernier moment, d\u2019autres sont retard\u00e9es par leurs atermoiements. Mais le plus souvent elles sont \u00e0 l\u2019heure \u2013 seules. Et toujours, elles arrivent par le bois.<\/p>\n<p>La voil\u00e0, une femme d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Apeur\u00e9e, mais d\u00e9cid\u00e9e. Elle est pass\u00e9e au magasin en d\u00e9but de semaine. Elle a attendu qu\u2019il soit vide de clients pour parler d\u2019une voix tendue.<\/p>\n<p>\u2014 Je viens de la part d\u2019une amie, c\u2019est pour une urgence.<\/p>\n<p>Une alliance neuve scintille \u00e0 son annulaire. Quel genre d\u2019urgence, alors\u00a0? Le fruit d\u2019un adult\u00e8re, d\u2019un viol\u00a0? Louise ne pose pas de questions. Elle se contente de rendre service. Avec ses aiguilles.<\/p>\n<p>Et de s\u2019assurer que son enfant soit entour\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Louise va \u00e0 la rencontre de la jeune mari\u00e9e, l\u2019accompagne pour les derniers m\u00e8tres, en silence. Des billets changent de main et terminent de sceller leur accord.<\/p>\n<p>Un lit de camp fait office de table d\u2019op\u00e9ration\u00a0; la femme s\u2019allonge puis d\u00e9couvre son ventre, son pubis. Un l\u00e9ger renflement d\u00e9forme ses flancs, la grossesse est d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9e. Trois mois, peut-\u00eatre m\u00eame un peu plus.<\/p>\n<p>Parfait, songe Louise, c\u2019est le stade id\u00e9al.<\/p>\n<p>Elle prend soin de st\u00e9riliser les aiguilles dans l\u2019eau bouillante. La gn\u00f4le servira \u00e0 att\u00e9nuer les douleurs, \u00e0 \u00e9touffer les remords ou noyer les chagrins, c\u2019est bien commode.<\/p>\n<p>Les draps \u00e9tancheront le sang\u00a0; les mouchoirs les larmes et les cris.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la terre&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Louise s\u2019empare de ses aiguilles.<\/p>\n<p>Creuser la chair, d\u00e9chirer les fragiles membranes.<\/p>\n<p>Creuser la chair, fouiller les entrailles.<\/p>\n<p>Creuser la chair, en retirer un amas sanglant.<\/p>\n<p>Presque une vie.<\/p>\n<p>Puis creuser la terre et l\u2019arroser avec l\u2019eau pure du ruisseau.<\/p>\n<p>Creuser la terre et y enfouir l\u2019embryon.<\/p>\n<p>Creuser et laisser la chair se m\u00e9langer \u00e0 la terre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les saisons vont et viennent.<\/p>\n<p>Louise arrose encore, et patiente.<\/p>\n<p>Parfois la chair reste \u00e0 jamais morte.<\/p>\n<p>Et parfois, la chair revient \u00e0 la vie.<\/p>\n<p>Elle devient autre, en prend de la graine.<\/p>\n<p>Mauvaise herbe qui sort de terre.<\/p>\n<p>\u00c0 la fois chiendent et f\u0153tus.<\/p>\n<p>Comme son fils qui pousse au fond du jardin, encore et encore.<\/p>\n<p>Avec tous les autres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tandis que les paroissiennes assembl\u00e9es chez la femme du maire \u00e9changent les derniers potins, Louise surveille d\u2019un \u0153il la course des aiguilles sur l\u2019horloge comtoise. 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