{"id":12949,"date":"2020-09-17T11:30:07","date_gmt":"2020-09-17T09:30:07","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/?post_type=stsp_text&#038;p=12949"},"modified":"2021-03-17T14:10:08","modified_gmt":"2021-03-17T13:10:08","slug":"la-culotte-oubliee","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/la-culotte-oubliee\/","title":{"rendered":"La culotte oubli\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>Ce matin au r\u00e9veil Jeanne a d\u00e9cid\u00e9 de changer l\u2019ordre du monde. \u00c7a l\u2019ennuie de faire toujours la m\u00eame chose \u00e0 la m\u00eame heure. Ce qu\u2019elle d\u00e9teste le plus, c\u2019est la chronologie vestimentaire qui r\u00e8gne du lundi au vendredi vers 7:30 : la culotte en premier, puis les chaussettes, arrive ensuite le t-shirt et enfin la jupe ou le pantalon. C\u2019est aussi pour \u00e7a qu\u2019elle aime les week-ends. Elle peut paresser en chemise de nuit toute la matin\u00e9e ou aller dans le jardin pieds nus en culotte sans que personne ne la gronde. Sa m\u00e8re lui dit souvent qu\u2019elle a de la chance d\u2019habiter dans le sud, ses \u00ab\u00a0cousines de Paris doivent elles, mettre chaque jour plusieurs couches de tissus \u00bb. Elle lui r\u00e9p\u00e8te \u00e7a surtout le matin en semaine quand Jeanne se met \u00e0 tra\u00eener. Jeanne aimerait bien que sa m\u00e8re continue \u00e0 l\u2019habiller. Sa m\u00e8re trouve \u00e7a ridicule et l\u00e8ve les yeux au ciel quand elle le lui demande. Il s\u2019ensuit g\u00e9n\u00e9ralement une longue tirade sur \u00ab ce que sait faire une grande fille\u00a0\u00bb et une perfide comparaison avec sa petite s\u0153ur de deux ans, qui \u00ab\u00a0elle, a vraiment besoin d\u2019aide pour se pr\u00e9parer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce mardi matin du printemps 1984, Jeanne n\u2019a comme souvent pas tr\u00e8s envie d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Aujourd\u2019hui c\u2019est dict\u00e9e et elle appr\u00e9hende. Jeanne a beaucoup de mal \u00e0 garder en m\u00e9moire la bonne orthographe des mots ce qui lui vaut toujours des \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb dans son cahier et des sermons maternels sur la n\u00e9cessit\u00e9 de mieux se concentrer. A chaque fois elle promet de s\u2019appliquer plus \u00e0 l\u2019avenir sans trop savoir comment elle y parviendra. Les grands parlent toujours des choses comme si elles \u00e9taient \u00e9videntes alors qu\u2019elles restent pour elle si myst\u00e9rieuses.<\/p>\n<p>7:45. Il est bient\u00f4t l\u2019heure de partir mais Jeanne se laisse bercer par son imagination. Elle a ouvert son livre de contes de Grimm \u00e0 la page de l\u2019histoire de Blanche-Neige et Rose-Rouge. Un grand ours brun frappe un soir d\u2019hiver \u00e0 la porte d\u2019une sombre masure o\u00f9 vivent deux petites filles avec leur m\u00e8re veuve en pleine for\u00eat. Jeanne regarde intens\u00e9ment l\u2019image de l\u2019ours qui se r\u00e9chauffe devant la chemin\u00e9e. Elle entre dans l\u2019histoire, en devient l\u2019un des personnages, \u00e9prouve aussi bien la peur de mourir que le merveilleux, se demande comment conjurer la col\u00e8re du nain \u00e9ternellement ingrat. Le reste, son cartable \u00e0 pr\u00e9parer, les dents \u00e0 brosser, le lit \u00e0 faire, n\u2019existe plus. Jusqu\u2019\u00e0 ce que les cris maternels viennent la sortir brutalement de sa r\u00eaverie. C\u2019est toujours la m\u00eame sc\u00e8ne lorsque sa m\u00e8re d\u00e9couvre que Jeanne n\u2019est pas pr\u00eate \u00e0 l\u2019heure dite. Ses pupilles font des bonds dans ses yeux, elle hurle et tourne autour d\u2019elle \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une gu\u00eape furieuse. Jeanne doit r\u00e9agir pour calmer la col\u00e8re maternelle. Mais elle n\u2019abandonne pas l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle a eue ce matin au r\u00e9veil. \u00c7a l\u2019amuse beaucoup d\u2019inverser les habitudes. Elle enfile d\u2019abord sa jupe pliss\u00e9e blanche, puis le T-shirt rose. En cherchant ses socquettes blanches dans l\u2019armoire, l\u2019image de l\u2019ours lui revient \u00e0 l\u2019esprit. Blanche-Neige et Rose-Rouge ont h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 le faire entrer dans la maison. Elles ne savent pas encore qu\u2019il se transforme en prince \u00e0 la fin de l\u2019histoire. \u00ab\u00a0On part ! Tout de suite !\u00a0\u00bb crie sa m\u00e8re \u00e0 tue-t\u00eate depuis le salon. Jeanne a juste le temps de mettre ses socquettes et de chausser des tennis vert p\u00e2le avant d\u2019aller rejoindre sa m\u00e8re dans l\u2019entr\u00e9e. Dans la pr\u00e9cipitation, elle a oubli\u00e9 de mettre une culotte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C\u2019est seulement en arrivant devant le portail de l\u2019\u00e9cole que Jeanne remarque avec stupeur qu\u2019elle n\u2019a rien sous sa jupe blanche. Pendant tout le voyage en voiture, elle n\u2019a pas senti ses fesses nues qui frottaient contre les plis de la jupe. Dans sa t\u00eate, la culotte se confond avec les chaussettes, le t-shirt, le pantalon ou le gilet, des tissus qu\u2019on ajoute et qu\u2019on superpose sur le corps en fonction de la temp\u00e9rature ext\u00e9rieure. Mais l\u00e0, elle saisit en une fraction de seconde la signification de ce morceau de coton. Elle pense aux gar\u00e7ons de son \u00e9cole qui ne cessent en ce moment de soulever les jupes des filles. C\u2019est impossible d\u2019entrer ainsi dans l&#8217;\u00e9cole. Jeanne ne veut pas \u00ab\u00a0avoir la honte\u00a0\u00bb. Sa m\u00e8re, quoique exasp\u00e9r\u00e9e par la perspective de devoir faire un aller-retour, ne pense pas autrement. Il faut rentrer chercher la petite culotte. M\u00e8re et fille sont soudain au diapason, elles savent sans m\u00eame le formuler qu\u2019il faut prot\u00e9ger cette partie du corps.<\/p>\n<p>Quinze minutes plus tard, elles sont de retour \u00e0 la maison. Sa m\u00e8re lui intime de rester dans la voiture. \u00ab\u00a0Je serai plus rapide que toi !\u00a0\u00bb affirme-t-elle en claquant la porti\u00e8re. Par chance, elle lui ram\u00e8ne l\u2019une de ses culottes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es, celle en coton blanc imprim\u00e9 de toutes petites fleurs bleues. Elle l\u2019enfile \u00e0 toute vitesse, sa m\u00e8re rallume le moteur et fonce vers l\u2019\u00e9cole. Jeanne arrive \u00e0 destination avec trente minutes de retard.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bonjour, pardon\u00a0\u00bb, dit Jeanne en entrant dans sa salle de classe avec une toute petite voix.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tiens, te voil\u00e0, il n\u2019est pas trop t\u00f4t !\u00a0\u00bb r\u00e9plique s\u00e9v\u00e8rement Madame Avica.<\/p>\n<p>L&#8217;institutrice, cheveux roux boucl\u00e9s et \u00e9bouriff\u00e9s, le corps ramass\u00e9 sur de courtes jambes n\u2019a pas l\u2019intention de laisser passer cet \u00e9cart. Madame Avica a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e \u00e0 la dure et a fait sa formation \u00e0 l\u2019\u00c9ducation nationale \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 on disait qu\u2019il fallait \u00ab\u00a0bien visser les gamins pour obtenir un r\u00e9sultat\u00a0\u00bb. Elle va donner une bonne le\u00e7on \u00e0 cette petite fille un peu trop distraite.<\/p>\n<p>Elle stoppe Jeanne tout net lorsqu\u2019elle tente d\u2019aller s\u2019asseoir \u00e0 sa table.<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Viens te mettre devant le tableau et explique-nous pourquoi tu es si en retard ce matin\u00a0\u00bb. Vingt-quatre paires d\u2019yeux d\u00e9visagent Jeanne qui baisse la t\u00eate et regarde ses pieds. Elle ne peut pas raconter la v\u00e9rit\u00e9. En m\u00eame temps elle n\u2019a pas la pr\u00e9sence d\u2019esprit d\u2019inventer un mensonge.<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose \u00e0 la maison ?\u00a0\u00bb, l\u2019interroge Madame Avica.<\/p>\n<p>Elle fait non de la t\u00eate.<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Tu as oubli\u00e9 quelque chose ?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Jeanne ne dit rien et serre nerveusement ses poings. La ma\u00eetresse a touch\u00e9 juste. Comme survolt\u00e9e par ce premier indice, elle redouble de questions.<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Tu as oubli\u00e9 tes chaussures ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Non.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Ton go\u00fbter?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Tes affaires pour l\u2019\u00e9cole ?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Plus Jeanne dit non, plus Madame Avica s\u2019obstine comme un molosse qui ne desserre plus les m\u00e2choires. Ses autres camarades ne perdent pas une miette de l\u2019interrogatoire, trop contents qu\u2019ils sont de grappiller quelques minutes sans travailler.<\/p>\n<p>Les deux petites mains de Jeanne s\u2019agrippent l\u2019une contre l\u2019autre comme \u00e0 une bou\u00e9e de sauvetage au milieu d\u2019une temp\u00eate de mer. Ses intestins se tordent, elle a envie d\u2019aller aux toilettes mais n\u2019ose pas demander l\u2019autorisation. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, la voix de la ma\u00eetresse devient de plus en plus glaciale.<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab\u00a0Tu n\u2019aurais pas oubli\u00e9 ta culotte\u00a0? \u00bb. La question fait \u00e0 Jeanne l\u2019effet d\u2019une d\u00e9flagration. Elle se tortille et d\u2019un effort surhumain fait non de la t\u00eate. La p\u00e2leur de son visage et son regard d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 la trahissent. L\u2019institutrice a eu ce qu\u2019elle voulait. \u00ab\u00a0C\u2019est bon, va t\u2019asseoir \u00e0 ta place\u00a0\u00bb lui ordonne-t-elle. Jeanne soupire de soulagement, elle est certaine d\u2019avoir pr\u00e9serv\u00e9 son secret. Elle ne sera pas la ris\u00e9e de ses camarades \u00e0 la r\u00e9cr\u00e9.<\/p>\n<p>La dict\u00e9e peut commencer. \u00ab\u00a0L\u2019o-i-s-i-l-l-o-n t-o-m-b-e d-u n-i-d, l-a m-a-i-s-o-n a u-n-e p-o-r-t-e r-o-u-ge\u2026\u00a0\u00bb. Jeanne a les oreilles qui bourdonnent, elle entend \u00e0 peine les phrases de la ma\u00eetresse, les lettres se sont mises \u00e0 danser, elles forment de curieux assemblages qui se lancent dans une course effr\u00e9n\u00e9e. Elle n\u2019arrive pas \u00e0 suivre et elle sait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019\u00e0 la fin, ces trois lettres rouges, dures comme de la roche, \u00ab\u00a0M-A-L\u00a0\u00bb appara\u00eetront sur son cahier. La sonnerie de la r\u00e9cr\u00e9ation marque la fin du marathon alphab\u00e9tique. Elle se l\u00e8ve d\u2019un bond sans ranger ses crayons et court avec les autres vers la porte. Personne n\u2019\u00e9voque son retard de ce matin, ses camarades ne pensent plus qu\u2019\u00e0 sauter, courir, grimper. Avec ses deux meilleures amies, Caroline et Virginie, elle commence \u00e0 jouer \u00e0 la marelle sous le pr\u00e9au.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Des d\u00e9cennies plus tard, en rangeant des cartons de vieux v\u00eatements dans la maison familiale, Jeanne a red\u00e9couvert la petite culotte. Les petites fleurs bleues ont perdu de leur \u00e9clat, l\u2019\u00e9lastique s&#8217;est rel\u00e2ch\u00e9 mais le blanc du coton est toujours aussi immacul\u00e9. Si sa m\u00e8re \u00e9tait encore \u00e9t\u00e9 en vie, elle l&#8217;aurait sagement remise dans la bo\u00eete. \u00ab\u00a0Maman a toujours eu un mal fou \u00e0 se s\u00e9parer des objets\u00a0\u00bb, pense-t-elle tout haut. Elle-m\u00eame a h\u00e9rit\u00e9 de cette habitude et ne trie ses affaires que sous la contrainte. L\u2019enterrement de sa m\u00e8re remonte d\u00e9j\u00e0 \u00e0 plusieurs mois et les nouveaux propri\u00e9taires vont s\u2019emparer des lieux dans moins de deux semaines. Elle regarde le morceau de tissu attentivement pendant de longues minutes, le prend et le jette \u00e0 la poubelle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce matin au r\u00e9veil Jeanne a d\u00e9cid\u00e9 de changer l\u2019ordre du monde. \u00c7a l\u2019ennuie de faire toujours la m\u00eame chose \u00e0 la m\u00eame heure. 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