{"id":13290,"date":"2020-05-17T11:15:59","date_gmt":"2020-05-17T09:15:59","guid":{"rendered":"https:\/\/magazin.stadtsprachen.de\/text\/solo-album-2\/"},"modified":"2020-11-16T13:33:39","modified_gmt":"2020-11-16T12:33:39","slug":"solo-album-2","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/solo-album-2\/","title":{"rendered":"Solo Album"},"content":{"rendered":"<p><em>Notes alphab\u00e9tiques roumaines<\/em><\/p>\n<h1>A<\/h1>\n<p>Aube. Abflug. Le pont qui enjambe les lignes du S-Bahn \u00e9merge p\u00e9niblement de la nuit. Fa\u00e7ades brouill\u00e9es \u00e0 l\u2019encre de chine, r\u00eaves troubles, inachev\u00e9s, mal essuy\u00e9s. Le jeune homme allong\u00e9 sur le carrelage de la station, en haut des escaliers m\u00e9caniques, se tourne dans son sac de couchage. Les yeux ferm\u00e9s, la bouche close, il dort et son visage pourrait \u00eatre celui d\u2019une femme.<\/p>\n<p>Soupir.<\/p>\n<p>De longues m\u00e8ches de cheveux blonds s\u2019\u00e9chappent du sac de couchage, s\u2019enroulent et se d\u00e9roulent sur le sol comme des serpents de contes de f\u00e9e, fuyant l\u2019histoire qui se pelotonne tout au fond du sac, l\u00e0-bas, au loin, dans le noir.<\/p>\n<p>M\u00e4rchenprinz.<\/p>\n<p>Je me souviens du jour o\u00f9 je l\u2019avais vu pour la premi\u00e8re fois. M\u00eame endroit, m\u00eame position, m\u00eame abandon.<\/p>\n<p>Schlangenprinz.<\/p>\n<p>Depuis combien de jours avait-il fait de ce lieu de passage sa chambre\u00a0\u00e0 coucher ? A quel moment d\u00e9cidait-il, chaque soir, d\u2019\u00e9tendre son sac de couchage, d\u2019enlever ses baskets et de se glisser subrepticement dans son lit\u00a0? Attendait-il un moment particulier pour le faire\u00a0? Un trou dans les horaires du S-Bahn\u00a0? Un vide entre les mont\u00e9es et descentes irr\u00e9guli\u00e8res des passagers\u00a0?<\/p>\n<p>Depuis combien de nuits ne se d\u00e9shabillait-il plus pour s\u2019endormir, n\u2019enlevait-il plus son pull, son t-shirt, ses chaussettes, son pantalon, son slip, son portefeuille, ses papiers, une photo, son t\u00e9l\u00e9phone, une lettre, un d\u00e9, une page de livre arrach\u00e9e, un jeu de cl\u00e9s ? Depuis combien de temps ne faisait-il plus attention \u00e0 tous ces regards qui, chaque soir, lui arrachaient cet instant d\u2019intimit\u00e9?<\/p>\n<p>Une cl\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Soupir.<\/p>\n<p>Sur le carrelage ratur\u00e9 du S-Bahn, le jeune homme aux longs cheveux blonds se tourne dans son sommeil. Il dort et son visage pourrait \u00eatre celui d\u2019une femme.<\/p>\n<p>Schlampe\u00a0!<\/p>\n<p>La faune matinale et vacillante, port\u00e9e par les escaliers roulants, remonte en flux irr\u00e9guliers du quai de la station pour dispara\u00eetre, muette, dompt\u00e9e, quelques secondes plus tard, dans les rues de Neuk\u00f6lln ou s\u2019agglutiner sur le bitume sale de l\u2019arr\u00eat du bus\u00a0M44 qui les emportera plus loin encore, vers les banlieues grises et vertes de Britz et de Rudow. Personne ne fait attention au jeune homme sauf cette voix qui d\u00e9chire l\u2019atmosph\u00e8re anonyme de la station.<\/p>\n<p>Kieck mal da, die Schlampe ist wieder da. Sie schl\u00e4ft!<\/p>\n<p>Soupir.<\/p>\n<p>Je me souviens de cette nuit d\u2019\u00e9t\u00e9 o\u00f9 un Rom s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 chanter, l\u00e0, exactement au m\u00eame endroit. Il faisait chaud, l\u2019air \u00e9tait doux, l\u00e9ger. Il s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 et s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 chanter. Comme \u00e7a. Pas pour faire la manche, pas pour gagner sa vie, mais simplement pour saluer la journ\u00e9e qui venait de s\u2019\u00e9couler. Demain, il y en aurait une autre et encore une autre et encore une autre. Mais cette nuit, il \u00e9tait ici. Chez lui.<\/p>\n<p>Schlampenprinzen.<\/p>\n<p>Et le cort\u00e8ge hallucin\u00e9 des ordures de la nuit, cohortes de peurs aigres, de sueurs alcooliques et de coups paum\u00e9s, se d\u00e9sagr\u00e8ge.<\/p>\n<p>Soupir.<\/p>\n<p>Je d\u00e9vale les escaliers qui m\u00e8nent aux quais du S-Bahn.<\/p>\n<p>Berlin,<\/p>\n<p>Hermannstrasse,<\/p>\n<p>Balbutiements du jour.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1>B<\/h1>\n<p>Berlin-Sch\u00f6nefeld. Je marche sur le tarmac de l\u2019a\u00e9roport. La chaleur n\u2019a pas encore asphyxi\u00e9 l&#8217;atmosph\u00e8re du jour. Deux employ\u00e9s attrapent nos bagages \u00e0 main et les jettent dans une remorque. Blam! Blech\u00a0! Blasser Schimmer des Morgenlichts.<\/p>\n<p>D\u00e9lest\u00e9s, les corps encore cern\u00e9s de nuit des passagers et des passag\u00e8res se d\u00e9ploient une derni\u00e8re fois dans l\u2019air frais du matin, titubent sur les marches de l&#8217;escalier d&#8217;embarquement avant de se rabattre sur leur si\u00e8ge, bras et jambes repli\u00e9s dans une immobilit\u00e9 contrainte.<\/p>\n<p>L&#8217;avion d\u00e9colle dans un soupir du moteur laissant derri\u00e8re lui une train\u00e9e blanche et rectiligne.<\/p>\n<p>Coagulation de ciel.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1>C<\/h1>\n<p>Coand\u0103.<\/p>\n<p>Le mot s\u2019\u00e9tale en grandes lettres blanches sur la fa\u00e7ade de l\u2019a\u00e9roport de Bucarest o\u00f9 je viens d\u2019atterrir. C percute dans un claquement sec le coassement paresseux du O dans le A, qui s\u2019enfle et s\u2019\u00e9tire dans l\u2019absence \u00e9vidente de toute r\u00e9sistance sonore et se d\u00e9verse \u00e0 bout de souffle dans le delta vocalique du D qui se d\u00e9robe, A \u00e0 nouveau affleure dans un clapotis de consonnes aux r\u00e9surgences fluviales et aquatiques.<\/p>\n<p>Henri Coand\u0103. Je regarde les grandes lettres blanches de la fa\u00e7ade de l\u2019a\u00e9roport de Bucarest sans comprendre. Elles m\u2019intriguent sans que je puisse dire pourquoi. Je me heurte \u00e0 leur blancheur et au vide qu\u2019elles r\u00e9percutent en moi. Et puis, lentement, je comprends. Si je bute sur ces lettres, c\u2019est qu\u2019elles me renvoient au temps et \u00e0 l\u2019absence. Entre mon dernier voyage en Roumanie et aujourd\u2019hui, vingt ans se sont \u00e9coul\u00e9s. A l\u2019\u00e9poque, l\u2019a\u00e9roport de Bucarest s\u2019appelait Otopeny, du nom du territoire de la commune sur lequel il avait \u00e9t\u00e9 b\u00e2ti. Un nom banal et impersonnel comme presque tous les noms d\u2019a\u00e9roport. Mais, au fil de mes voyages, j\u2019avais fini par m\u2019attacher \u00e0 ce nom qui fonctionnait pour moi comme une formule magique pour me faire passer, physiquement, symboliquement, d\u2019un monde \u00e0 un autre.<\/p>\n<p>Il flotte comme une odeur de rives et de navire.<\/p>\n<p>J\u2019avais d\u00e9couvert la Roumanie gr\u00e2ce \u00e0 mon amie Oana. Nous nous \u00e9tions rencontr\u00e9es \u00e0 Paris lors d\u2019un programme d\u2019\u00e9change entre jeunes et, tr\u00e8s vite, nous \u00e9tions devenues amies. Pourtant, quand je l\u2019avais vue entrer pour la premi\u00e8re fois dans le r\u00e9fectoire o\u00f9 nous mangions, je n\u2019aurais jamais cru pouvoir devenir amie avec cette fille aigu\u00ebe, aux l\u00e8vres pinc\u00e9es. Mais c\u2019est bien \u00e0 cette fille que j\u2019ai \u00e9crit des centaines de lettres pendant presque 10 ans, \u00e0 cette fille encore \u00e0 qui j\u2019ai rendu visite au moins une fois par an en Roumanie et \u00e0 qui je dois le go\u00fbt intense de l\u2019existence.<\/p>\n<p>Odeurs de route et de fum\u00e9e.<\/p>\n<p>Quand elle a quitt\u00e9 la Roumanie pour s\u2019installer \u00e0 Cambridge, j\u2019ai continu\u00e9 de lui rendre visite en Angleterre. Mais est-ce parce que les paysages anglais m\u2019\u00e9taient profond\u00e9ment indiff\u00e9rents et que la jolie ville de Cambridge n\u2019offrait aucune prise \u00e0 mon imagination, notre amiti\u00e9 avait eu du mal \u00e0 s\u2019exprimer en Angleterre. Peu \u00e0 peu mes visites s\u2019\u00e9taient espac\u00e9es. Nous nous \u00e9tions rapproch\u00e9es g\u00e9ographiquement, mais, de fait, nous \u00e9tions en train de nous \u00e9loigner.<\/p>\n<p>Emanations \u00e2cres des nappes molles de goudron.<\/p>\n<p>Sans elle, je n\u2019avais pas trouv\u00e9 de raisons assez fortes pour retourner en Roumanie, ce pays que j\u2019avais pourtant tellement aim\u00e9. Il \u00e9tait trop intimement li\u00e9 \u00e0 notre amiti\u00e9. En Angleterre, nous avions besoin de plus en plus de temps pour nous retrouver.<\/p>\n<p>Lisser. Calfater.<\/p>\n<p>Nous nous sommes peu \u00e0 peu enferm\u00e9es dans nos vies qui ne laissaient que peu de place \u00e0 l\u2019autre. Un coup de fil de temps \u00e0 autre. Un courriel. Notre amiti\u00e9 se d\u00e9faisait en longs pans fibrineux.<\/p>\n<p>Manque de viscosit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais la simple id\u00e9e de savoir qu\u2019elle est l\u00e0 quelque part pour moi dans le monde a quelque chose d\u2019essentiel dans ma vie.<\/p>\n<p>Sie haftet an mir wie schwarzer Teer.<\/p>\n<p><em>Erz\u00e4hl mir.<\/em><\/p>\n<p><em>Si je marche sur le goudron chaud, me br\u00fblerais-je la plante des pieds ?<\/em><\/p>\n<p><em>Erz\u00e4hl mir noch mal\u00a0!<\/em><\/p>\n<p><em>Combien de temps l\u2019empreinte de mes pas restera-t-elle prisonni\u00e8re du goudron?<\/em><\/p>\n<p><em>Und noch mal\u00a0!<\/em><\/p>\n<p><em>Et la tienne \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mienne\u00a0?<\/em><\/p>\n<p><em>Und noch einmal\u00a0!<\/em><\/p>\n<p>Bald darauf dreht sich Oana zu mir.<\/p>\n<p>Sur les trottoirs chaotiques et rapi\u00e9c\u00e9s de Bucarest, les traces de nos pas sont partout. Calea Vittorei, Bulevardul Magheru, Pia\u021ba Universit\u0103\u021bi, Lipscani qui glisse entre les l\u00e8vres comme un chien efflanqu\u00e9 entre les poubelles d\u2019une cour d\u2019immeuble \u00e0 la recherche d\u2019un tr\u00e9sor \u00e0 se mettre dans la panse. Mon \u00e9tonnement devant cette minuscule \u00e9glise \u00e9trangl\u00e9e dans l\u2019\u00e9tau morbide d\u2019un immeuble rong\u00e9 par la pollution sur un grand boulevard dont je ne me rappelle pas le nom et qui, \u00e0 elle seule, r\u00e9sume toute la magie trouble que Bucarest exerce sur moi. Bucarest, pour la premi\u00e8re fois en hiver. Je marche c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te avec Oana, nos pas s\u2019enfoncent dans la neige. Je revois le geste qu\u2019elle fait de la main pour me montrer une maison basse dont l\u2018entr\u00e9e est plac\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9 de la maison. <em>Tu vois, \u00e7a c\u2019est une maison typique de l\u2019ancien Bucarest.<\/em> J\u2019entends sa voix, je ne l\u2019\u00e9coute pas. <em>Il n\u2019en reste plus beaucoup des maisons comme \u00e7a.<\/em> Je suis tellement heureuse d\u2019\u00eatre l\u00e0, avec elle.<em> Ce soir on ira manger chez Pizza Hut, si tu veux.<\/em> Je la regarde, elle porte un manteau gris bleu en peau de mouton qui lui arrive sous les genoux. <em>\u00c7a vient d\u2019ouvrir.<\/em> Je lui dis oui. Je ne lui dis rien. Je ne lui dis pas. Surtout pas que je n\u2019aime ni Pizza Hut, ni les pizzas cheesy crust, ni les pubs avec les top models am\u00e9ricaines qui m\u2019obs\u00e8dent et me fascinent et me font d\u00e9sesp\u00e9rer tellement elles sont belles, je ne lui dis pas que j\u2019aimerais plut\u00f4t manger dehors, dans la rue, m\u00eame si c\u2019est sale, m\u00eame s\u2019il n\u2019y a rien. Je ne lui dis surtout pas que je viens de sceller \u00e0 l\u2019instant un pacte d\u2019amour avec son pays, la Roumanie.<\/p>\n<p>Je la regarde, je la trouve si belle avec son manteau bleu que, des ann\u00e9es plus tard, en passant devant la vitrine de la boutique d\u2019une couturi\u00e8re install\u00e9e sur la Richardplatz \u00e0 Berlin, j\u2019ai cru revoir son manteau. Il \u00e9tait \u00e0 vendre. C\u2019\u00e9tait le sien. J\u2019en \u00e9tais s\u00fbre. Viscosit\u00e9 des choses. J\u2019ai eu envie de l\u2019acheter. J\u2019ai h\u00e9sit\u00e9.<\/p>\n<p>Le lendemain, il avait disparu.<\/p>\n<p>Vendu.<\/p>\n<p>Es regnet Salzwasser.<\/p>\n<p>Une voiture passe, une autre, encore une autre. A la lumi\u00e8re de leurs phares, je devine deux silhouettes qui s\u2019\u00e9loignent le long d\u2019une rue obscure, h\u00e9sitent, s\u2019arr\u00eatent, puis se retournent une derni\u00e8re fois avant de se dissoudre tels des cristaux de sel dans l\u2019eau noire de ma m\u00e9moire. Je suis l\u00e0, debout, le vent souffle et mes souvenirs clignotent un instant encore avant de dispara\u00eetre dans l\u2019\u00e9clairage fuyant des feux arri\u00e8res des voitures.<\/p>\n<p>Bucarest sera-t-elle jamais autre chose pour moi que cette ville o\u00f9 je trainais les pieds avec mon amie Oana et o\u00f9 les chiens errants d\u00e9chiraient de leurs cris hach\u00e9s la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Dissolution du jour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Notes alphab\u00e9tiques roumaines A Aube. Abflug. Le pont qui enjambe les lignes du S-Bahn \u00e9merge p\u00e9niblement de la nuit. Fa\u00e7ades brouill\u00e9es \u00e0 l\u2019encre de chine, r\u00eaves troubles, inachev\u00e9s, mal essuy\u00e9s. Le jeune homme allong\u00e9 sur le carrelage de la station, en haut des escaliers m\u00e9caniques, se tourne dans son sac de couchage. 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