{"id":13358,"date":"2019-03-17T17:29:05","date_gmt":"2019-03-17T16:29:05","guid":{"rendered":"https:\/\/magazin.stadtsprachen.de\/text\/un-point-sur-une-page-blanche-2\/"},"modified":"2022-06-05T14:54:50","modified_gmt":"2022-06-05T12:54:50","slug":"un-point-sur-une-page-blanche-2","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/un-point-sur-une-page-blanche-2\/","title":{"rendered":"Un point sur une page blanche"},"content":{"rendered":"<p>Imagine l&#8217;extr\u00e9mit\u00e9 de la pointe d&#8217;une aiguille. Appuie sur le chas pour laisser une trace sur le papier. Tu peux froisser la page ou m\u00eame la d\u00e9chirer, le trou reste. Un marque \u00e0 peine visible \u00e0 l\u2019\u0153il nu, mais ind\u00e9l\u00e9bile. Essaie \u00e0 pr\u00e9sent de faire rentrer ton corps dans cette imperceptible d\u00e9formation de la mati\u00e8re lisse de la page. Pour cela, ferme les yeux et fixe un point noir. Cela cr\u00e9e dans le fond de ta corn\u00e9e comme un c\u00f4ne sombre qui finira par t&#8217;absorber. Voil\u00e0, tu y es. Tu es rentr\u00e9e dans le trou.<\/p>\n<p>Dans ce trou, il y a ton histoire.<\/p>\n<p>Pas celle qui commence \u00e0 ta naissance. L&#8217;autre, celle dont tu n&#8217;as pas toujours conscience, mais qui p\u00e8se plus lourd que l&#8217;Atlas sur tes \u00e9paules. Celle qui t&#8217;oblige \u00e0 avancer, m\u00eame si tu le sens, elle te plaque les pieds au le sol. Elle a commenc\u00e9 quand tu es descendue de l&#8217;arbre et qu&#8217;il a fallu inventer des armes et des outils pour survivre face aux autres b\u00eates qui attendent devant la grotte o\u00f9 tu t&#8217;es r\u00e9fugi\u00e9e. Elle a pris son temps, des millions d&#8217;ann\u00e9es, et m\u00eame si tu penses \u00eatre enfin un individu \u00e9clair\u00e9 et libre, elle reste tapie au fond de toi, dans tes peurs, ta soumission, tes choix. Ton histoire.<\/p>\n<p>N&#8217;ouvre pas encore les yeux. C&#8217;est ici que tout commence. Dans la nuit. Avant que tu n\u2019apprennes \u00e0 ma\u00eetriser le feu. Quand tout est terreur. Dans ce lieu qui ne conna\u00eet que l&#8217;instinct. Tu es partie \u00e0 deux jours de marche de ta tribu rejoindre celle o\u00f9 tu dois procr\u00e9er. Ta vie est de courte dur\u00e9e. Tu es dans ce fils qui se saisit de la pierre \u00e0 la mani\u00e8re de certains oiseaux, qui grimpe sur un rocher, qui la jette de ce promontoire et se coupe le bout du doigt en en ramassant les \u00e9clats. Ou dans sa fille. Ou dans le milliers d&#8217;autres enfants qui sont n\u00e9s de toi et qui peu \u00e0 peu apprivoisent leur environnement, r\u00e9cup\u00e8rent les grains de bl\u00e9 sauvage pour en faire des semences, gardent les troupeaux, tissent la laine, font bouillir la soupe. Tu \u00e9pouses ton oncle, ton cousin, ton fr\u00e8re afin de maintenir la lign\u00e9e, d&#8217;assurer la subsistance du lopin de terre qui vous nourrit. Les naissances s&#8217;\u00e9quilibrent au rythme des morts. Ton r\u00f4le est de procr\u00e9er pour maintenir une st\u00e9rilit\u00e9 \u00e9ternelle, toujours le m\u00eame nombre de vivants pour la m\u00eame quantit\u00e9 de terre. Mais les synapses de l&#8217;humain s&#8217;emballent et bient\u00f4t la terre produit trop ou plus assez, il te faut partir. On t&#8217;enferme dans le harem, on loue ta beaut\u00e9 qu&#8217;on peint et qu&#8217;on taille dans la pierre. On te vend au plus offrant, on t&#8217;immole dans une image que les mots qu&#8217;ont sait \u00e0 pr\u00e9sent \u00e9crire s&#8217;empressent d&#8217;idol\u00e2trer. Tu appartiens \u00e0 l&#8217;autre alors c&#8217;est si facile de faire de toi une chose. Tu \u00e9tais un ventre, \u00e0 pr\u00e9sent tu es le vent. Ce qu&#8217;on fait de ton corps ne compte pas, ce qui reste c&#8217;est l&#8217;image que l&#8217;art et la litt\u00e9rature dispersent au gr\u00e9 du temps. Tu es une esclave et gr\u00e2ce \u00e0 ton commerce, les hommes s&#8217;enrichissent avant que la toute nouvelle civilisation qui ouvre le livre d&#8217;histoire d\u00e9cline puis chute. Mais tu r\u00e9sistes et te voil\u00e0 parvenue dans les \u00e2ges sombres de l&#8217;\u00e8re gothique. Tu es retourn\u00e9e au village et tu n&#8217;as pas voulu de cet \u00e9ni\u00e8me enfant. Tu es all\u00e9e voir cette femme qui vit seule et que tout le monde craint. Tu as bu son rem\u00e8de et dans le sang et la douleur tu as perdu l&#8217;embryon. Ton mari t&#8217;a d\u00e9nonc\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00c9glise. Ils t&#8217;ont emmen\u00e9e dans la cave du ch\u00e2teau o\u00f9 ils t&#8217;ont attach\u00e9e \u00e0 des anneaux cach\u00e9s dans le renfoncement d&#8217;un mur. Tu as attendu ainsi debout et dans le noir deux jours et trois nuits que le juge prononce sa sentence. On t&#8217;a jet\u00e9e dans le lac, encha\u00een\u00e9e \u00e0 de lourdes pierres pour v\u00e9rifier que tu pratiques bien la magie noire. Le diable ne te sauvera pas et tu couleras.<\/p>\n<p>Ils ne pouvaient pas savoir que tu \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 partout. Tu portes l&#8217;eau du puits dans les villages berb\u00e8res, viens de mourir en Sicile aux c\u00f4t\u00e9s de ton amant des mains de ton fr\u00e8re, de ton p\u00e8re ou de ton cousin. Tu es rentr\u00e9e dans les ordres dans un couvent au nord de la Loire pour ne pas avoir \u00e0 \u00e9pouser le vieillard \u00e0 qui tu es promise, tu as \u00e9migr\u00e9 au Canada parce que tu n&#8217;avais plus de quoi te nourrir et tu dois \u00e0 pr\u00e9sent procr\u00e9er encore et encore pour offrir des bras qui laboureront ce sol trop grand. Tu es la femme d&#8217;un m\u00e9decin en Allemagne et ta probit\u00e9 est ton armure, tu es bonne d&#8217;enfant en Normandie soumise au droit de cuissage, tu es secr\u00e9taire \u00e0 Paris et jamais ton patron ne t&#8217;\u00e9pousera, tu es mari\u00e9e, tu es veuve, tu es c\u00e9libataire. Tu as divorc\u00e9, tu t&#8217;es remari\u00e9, on t&#8217;a jet\u00e9 de l&#8217;acide \u00e0 la figure, tu es d\u00e9figur\u00e9e, tu es mutil\u00e9e, tu es rabaiss\u00e9e. Tu fais carri\u00e8re. Tu es m\u00e8re au foyer. Tu dors avec tes enfants dans la voiture. Tu as un loft. Tu es free-lance. Tu fais du b\u00e9n\u00e9volat. Tu veux un enfant. Tu ne veux pas d&#8217;enfant. Tu ne veux plus d&#8217;enfants. Tu es n\u00e9e dans le mauvais corps. Tu te dis libre. Tu as oubli\u00e9.<\/p>\n<p>Cette femme, elle te ressemble\u2009?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Imagine l&#8217;extr\u00e9mit\u00e9 de la pointe d&#8217;une aiguille. 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