{"id":13515,"date":"2018-02-17T12:20:29","date_gmt":"2018-02-17T11:20:29","guid":{"rendered":"https:\/\/magazin.stadtsprachen.de\/text\/berlinoise-2\/"},"modified":"2020-11-26T20:23:32","modified_gmt":"2020-11-26T19:23:32","slug":"berlinoise-2","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/berlinoise-2\/","title":{"rendered":"Berlinoise"},"content":{"rendered":"<p><em>Extrait tir\u00e9 de :\u00a0<\/em>\u00a0<em>Berlinoise.<\/em> Arles : Actes Sud, 2015.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Chapitre 1<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai rencontr\u00e9 Maya le 30 d\u00e9cembre 1989. Pascal et moi \u00e9tions arriv\u00e9s \u00e0 la gare de Berlin Zoologischer Garten le matin m\u00eame, la mine p\u00e2teuse, le cerveau encore embrum\u00e9 par des effluves d\u2019alcool, survolt\u00e9s malgr\u00e9 la fatigue apr\u00e8s une courte nuit pass\u00e9e dans le train en compagnie d\u2019autres touristes impatients de participer \u00e0 la f\u00eate. Les bouteilles de bi\u00e8re, de vin et de mousseux avaient circul\u00e9 entre les compartiments et les wagons d\u00e8s la fronti\u00e8re belge. Nous avions communi\u00e9 car nous croyions tous \u00e0 l\u2019illusion d\u2019un rendez-vous du monde entier sur la sc\u00e8ne de l\u2019Histoire. Berlin l\u2019exub\u00e9rante ressuscitait, elle portait des habits d\u2019apparat, une sorte de carnaval improvis\u00e9 au rythme cacophonique de masses et des maillets contre le b\u00e9ton, la liesse et une r\u00e9elle insouciance partout dans les art\u00e8res de la ville en pleine effervescence, dans les bars et caf\u00e9s, un bouillonnement, une excitation juv\u00e9nile dans l\u2019atmosph\u00e8re. Nous nous sommes tout naturellement m\u00eal\u00e9s \u00e0 l\u2019all\u00e9gresse g\u00e9n\u00e9rale, pourquoi ne pas arracher quelques morceaux de ciment graffit\u00e9s \u00e0 emporter comme autant de troph\u00e9es pour dire fi\u00e8rement, plus tard, que nous avions \u00e9t\u00e9 de la partie.<\/p>\n<p>Des passants agac\u00e9s par le tumulte nous ont conseill\u00e9 de suivre le bruit des chocs d\u2019acier sur la pierre, que l\u2019on distinguait au loin. Nous nous sommes approch\u00e9s de l\u2019attroupement dans les environs du no man\u2019s land qu\u2019\u00e9tait encore la Potsdamer Platz.<\/p>\n<p>Pascal s\u2019est tout de suite fondu dans l\u2019ambiance, il a sorti un marteau de son sac \u00e0 dos et a commenc\u00e9 \u00e0 frapper. Je pr\u00e9f\u00e9rais d\u2019abord regarder autour de moi, la sc\u00e8ne avait quelque chose d\u2019irr\u00e9el, des femmes et des hommes hilares cognaient avec violence leurs pioches et leurs pieux pour d\u00e9tacher des pans entiers de b\u00e9ton, certains s\u2019\u00e9taient hiss\u00e9s en haut du mur, ils s\u2019y donnaient l\u2019accolade ou tendaient les bras \u00e0 d\u2019autres qui montaient.<\/p>\n<p>Je l\u2019ai aper\u00e7u qui descendait et se dirigeait d\u2019un pas press\u00e9 et fier vers l\u2019emplacement que nous avions choisi pour la casse. Mon regard a accompagn\u00e9 la silhouette de Maya qui s\u2019approchait de nous, j\u2019\u00e9tais captiv\u00e9 par sa d\u00e9marche souple et conqu\u00e9rante. Son manteau gris ouvert sur un pull en laine mauve \u00e0 col roul\u00e9 d\u00e9voilait de longues jambes enserr\u00e9es dans un pantalon noir pr\u00e8s du corps et des bottes de cuir. En passant pr\u00e8s de moi sans me voir, elle a enroul\u00e9 son \u00e9charpe autour de son cou et effleur\u00e9 mes habits. J\u2019aurais aim\u00e9 qu\u2019elle s\u2019arr\u00eate, mais elle a poursuivi son chemin vers Pascal \u00e0 qui elle a tendu un outil plus grand qu\u2019elle avait dans sa poche. Ils ont \u00e9chang\u00e9 quelques mots puis elle s\u2019est retourn\u00e9e. Maya \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 deux m\u00e8tres de moi. Malgr\u00e9 la p\u00e9nombre, j\u2019ai tout de suite remarqu\u00e9 la peau brune de son beau visage, l\u2019arc-en-ciel singulier de ses iris, plus haut ses sourcils fournis \u00e9pousant harmonieusement la courbe de ses arcades. Ses traits \u00e9pais, bien dessin\u00e9s, sa bouche magnifique et sensuelle dot\u00e9e d\u2019une l\u00e8vre sup\u00e9rieure trac\u00e9 minutieux en forme de c\u0153ur \u00e9vas\u00e9 en son sommet, en dessous la chair plaine retrouss\u00e9e vers le bas, une invitation.<\/p>\n<p>J\u2019ai per\u00e7u un \u00e9tonnement, un trouble dans son attitude alors que je la d\u00e9visageais, son regard s\u2019est attard\u00e9 sur moi quelques fractions de seconde. Je me d\u00e9lectais \u00e0 distance, sans feinte ni calcul, un reste de biens\u00e9ance m\u2019emp\u00eachait \u00e0 faire deux pas vers elle, de poser mes doigts autour de sa taille et de lui faire l\u2019offrande d\u2019un long baiser feutr\u00e9. Elle a retrouv\u00e9 un peu de contenance en s\u2019adressant \u00e0 Pascal pour v\u00e9rifier si son nouveau marteau lui convenait mieux, puis je crois qu\u2019elle a voulu savoir pourquoi je me tenais l\u00e0 sans rien faire, avant que nous \u00e9changions un sourire, des bribes de phrases, des banalit\u00e9s. Quand elle a compris que j\u2019\u00e9tais fraichement arriv\u00e9 dans la ville, Maya s\u2019est propos\u00e9 de me servir de guide et s\u2019est mis en t\u00eate de me d\u00e9tailler la situation.<\/p>\n<p>Elle n\u2019en revenait pas de vivre ces moments exceptionnels, elle le disait en secouant la t\u00eate de droite \u00e0 gauche. Elle venait de Thuringe en RDA et s\u2019\u00e9tait install\u00e9e \u00e0 Berlin-Ouest en novembre juste apr\u00e8s l\u2019ouverture de la fronti\u00e8re. Elle n\u2019avait eu que quelques jours pour r\u00e9inventer sa vie, passer d\u2019un monde \u00e0 un autre en enjambant le mur, alors elle revenait sur les ruines pour replonger dans l\u2019ambiance de la r\u00e9volution pacifique. Maya me voulait convaincre que le pr\u00e9sent avait d\u00e9finitivement r\u00e9ussi \u00e0 se d\u00e9faire du pass\u00e9 et que, des d\u00e9bris gris\u00e2tres amoncel\u00e9s \u00e7\u00e0 et l\u00e0 dans la poussi\u00e8re autour d\u2019elle, surgirait le plus beau des avenirs.<\/p>\n<p>Elle m\u2019a emmen\u00e9 faire les cent pas le long du rempart perc\u00e9 par endroits. Mon c\u0153ur battait tr\u00e8s fort. J\u2019aimais d\u00e9j\u00e0 sa pr\u00e9sence \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, le son de sa voix, le d\u00e9bit de ses paroles. Quand nos regards se croisaient, je frissonnais, une agr\u00e9able d\u00e9charge \u00e9lectrique, des picotements dans la r\u00e9gion du ventre, elle souriait, timide, un peu g\u00ean\u00e9e. Dans la cohue, nous d\u00e9ambulions c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te aux sons des gobelets de vin mousseux qui se choquaient dans la bonne humeur, nous avons trinqu\u00e9 nous aussi au bonheur et \u00e0 la libert\u00e9 pour tous au milieu des chants, des rires et des danses. Je remarquais quand m\u00eame les coups d\u2019\u0153il furtifs, curieux, parfois embarrass\u00e9s, de ceux qui se d\u00e9couvraient apr\u00e8s de d\u00e9cennies de fantasmes. La lange \u00e9tait la m\u00eame, les accents diff\u00e9rents, tout comme les styles vestimentaires.<\/p>\n<p>Nous avons retrouv\u00e9 Pascal qui prenait de plus en plus de plaisir \u00e0 la d\u00e9molition, je me r\u00e9jouissais de le voir s\u2019amuser, sortir enfin de sa r\u00e9serve. Maya et moi nous sommes assis sur un amas de gravats, elle a ouvert ses bras de toute leur largeur, elle inspirait et expirait tr\u00e8s fort, une m\u00e9diation dans le vacarme ambiant. Des lumi\u00e8res dansaient dans l\u2019eau de ses yeux vairons, l\u2019un entre gris et bleu, la nuit brouillait ma vue, l\u2019autre, tons noisette sur le blanc, un kal\u00e9idoscope in\u00e9dit qui lui donnait un air f\u00e9lin, un sortil\u00e8ge doux et puissant \u00e0 la fois soulign\u00e9 par le noir intense au centre des orbites er, diss\u00e9min\u00e9es un peu partout sur ses iris, de minuscules p\u00e9pites jaunes, tr\u00e8s vives.\u00a0Maya myst\u00e8re me fascinait.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ella a accept\u00e9 un autre verre qu\u2019un inconnu lui proposait en me demandant de m\u2019approcher afin que je puisse mieux l\u2019entendre. Mon oreille touchait presque sa bouche. Pour elle, la nouveaut\u00e9 signifiait surtout la fin des contorsions quotidiennes d\u2019une vie d\u00e9doubl\u00e9e, d\u2019une part la sienne, la vraie, de l\u2019autre une fa\u00e7ade pour d\u00e9jouer la surveillance du syst\u00e8me de la d\u00e9mocratie populaire, car l\u2019horreur avait \u00e9t\u00e9 d\u2019imaginer, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, qu\u2019un de ses amis de longue date ou un membre de sa famille proche aurait pu \u00eatre celui qui la d\u00e9non\u00e7ait aux autorit\u00e9s pour avoir os\u00e9 \u00e9mettre un avis critique \u00e0 la pens\u00e9e unique. Elle s\u2019est interrompue un instant, m\u2019a fix\u00e9 pour me parler d\u2019I\u00e9na, sa ville natale qui, elle en \u00e9tait certaine, redeviendrait celle qu\u2019aimaient tant Goethe le romantique et Schiller l\u2019ennemis des tyrans, d\u00e9laiss\u00e9s, mais jamais oubli\u00e9s. Ils retrouveraient bient\u00f4t leur juste place par-dessus les fresques ternes et aust\u00e8res du r\u00e9alisme socialiste.<\/p>\n<p>Je restais concentr\u00e9, Maya s\u2019enflammait. \u00c0 l\u2019organisation efficace et pratique qu\u2019elle avait toujours connue, elle voulait substituer le r\u00e8gne de l\u2019excentrisme, de la fantaisie et du raffinement, car elle s\u2019\u00e9tait d\u00e9barrass\u00e9e du poids de la suspicion tous azimuts depuis un peu plus d\u2019un mois seulement et apprenait \u00e0 exister dans l\u2019espace public sans craintes ni angoisses, ses pens\u00e9es lib\u00e9r\u00e9es, de leur \u00e9tau de peur, t\u00eate haute, poitrine bomb\u00e9e. Rire, chanter, hurler si elle en \u00e9prouvait le d\u00e9sir. Maya identifia de l\u2019approbation sur mon visage, je buvais ses paroles habit\u00e9 par une forte envie de me blottir contre elle. J\u2019ai cru qu\u2019elle allait m\u2019embrasser, mais elle s\u2019est lev\u00e9e, s\u2019est mise \u00e0 tourner sur elle-m\u00eame et ne s\u2019arr\u00eatait plus, une danse comme un hymne. Autour de nous des hourras et des applaudissements. Maya revint \u00e0 moi, les pupilles dilat\u00e9es, exalt\u00e9e, une joie presque enfantine, heureuse de partager son bonheur, de pouvoir mettre des visages sur celles et ceux qu\u2019hier encore elle devinait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, derri\u00e8re les aboiements inqui\u00e9tants des chiens de garde patrouillant la nuit le long des barbel\u00e9s.<\/p>\n<p>Elle me souhaita de ne jamais me retrouver face aux expressions froides et impassible des douaniers qui contr\u00f4laient minutieusement les personnes aux check-points. Maya, d\u00e9barrass\u00e9e de cette terrible sensation d\u2019enfermement dans son propre pays, heureuse de ne plus \u00eatre une insulaire involontaire \u00e0 l\u2019horizon obstru\u00e9 de miradors et de sentinelles d\u00e9termin\u00e9es, pr\u00eates \u00e0 mettre en joue. Je r\u00e9alisai que la femme que je venais de retrouver naissait d\u2019une lente gestation.<\/p>\n<p>Maya suivait le fil de sa pens\u00e9e, elle voulait que je me rende compte de l\u2019extraordinaire mouvement, que je comprenne sa fiert\u00e9 d\u2019avoir particip\u00e9 depuis le mois d\u2019octobre \u00e0 l\u2019encha\u00eenement des \u00e9v\u00e9nements. La contestation, diffuse au d\u00e9but, s\u2019\u00e9tait transform\u00e9e en lame de fond, l\u2019entra\u00eenant elle aussi dans l\u2019avalanche. D\u2019abord des chuchotements, des paroles dans les \u00e9glises, des discussions dans la rue, les \u00e9coles, puis les marches, \u00e9paule contre \u00e9paule. L\u2019h\u00e9sitation de part et d\u2019autre, la police d\u00e9boussol\u00e9e incapable de donner l\u2019assaut. Maya, un peu mal \u00e0 l\u2019aise, tremblante mais d\u00e9cid\u00e9e au milieu de la foule qui apr\u00e8s quatre d\u00e9cennies de soumission et de fatalisme se d\u00e9couvrait la force d\u2019\u00e9crire son destin en bousculant l\u2019ordre \u00e9tabli.<\/p>\n<p>Les minutes d\u00e9filaient, l\u2019heure de se s\u00e9parer approchait dangereusement, j\u2019appr\u00e9hendais que cet \u00e9lan puisse s\u2019arr\u00eater si brusquement. Heureusement, Maya m\u2019a propos\u00e9 de nous retrouver le lendemain. Nous avons d\u00e9cid\u00e9 sur un coup de t\u00eate f\u00eater le Nouvel An ensemble, elle a griffonn\u00e9 le nom de la station de m\u00e9tro Kottbusser Tor sur un bout de papier d\u00e9chir\u00e9 qui, depuis ce jour, ne m\u2019a plus jamais quitt\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019ai ador\u00e9 l\u2019\u00e9t\u00e9 1990. Il d\u00e9buta par un coup de tonnerre le 1<sup>er<\/sup> juillet : \u00e0 la surprise g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019union mon\u00e9taire entre les deux Allemagne fut d\u00e9cid\u00e9e sur la base d\u2019un Ostmark pour un Deutschemark, au prix d\u2019une tr\u00e8s nette sur\u00e9valuation de la monnaie est-allemande. La rigueur \u00e9conomique de la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale semblait voler en \u00e9clats, une r\u00e9volution. Les changements bouleversaient compl\u00e8tement Berlin l\u2019euphorique, elle perdait toute mesure, des bulles dans la t\u00eate, des paillettes dans les yeux et sans doute des propulseurs dans le dos, l\u2019incroyable semblait possible, tout lui souriait. Quelques mauvaises langues grognaient \u00e0 voix basse dans leur coin, pr\u00e9disant \u00e0 la ville des lendemains de f\u00eate tr\u00e8s douloureux, avec la gueule de bois et d\u2019\u00e9normes trous dans le portefeuille. Mais pour l\u2019heure, Berlin avait la fi\u00e8vre de la folie des grandeurs. La ville se prenait un peu pour le nombril du monde et r\u00eavait de redevenir la capitale du pays. Elle s\u2019enivrait de renouveau et tout lui r\u00e9ussissait.<\/p>\n<p>Une semaine plus tard Berlin se hissait sur le toit de la plan\u00e8te car l\u2019\u00e9quipe de football de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest \u00e9tait sacr\u00e9e championne du monde au stade olympique de Rome. Juste apr\u00e8s le coup de sifflet final, une clameur de joie a explos\u00e9 depuis les entrailles de la ville, de Hohenschoenhausen \u00e0 l\u2019Est jusque\u2019\u00e0 Spandau \u00e0 l\u2019extr\u00eame Ouest, devant les \u00e9crans g\u00e9ants, dans les caf\u00e9s, les Biergarten, la liesse une fois de plus, une m\u00eame victoire pour deux peuples. Les chopes de bi\u00e8re se cognaient, la mousse sur les moustaches, des chants \u00e0 gloire du sport et du pays en se poussant fraternellement \u00e9paule contre \u00e9paule, le timbre des voix alt\u00e9r\u00e9 par l\u2019\u00e9motion et l\u2019alcool qui ne s\u2019arr\u00eatait plus de couler. Les rues, quasiment d\u00e9sertes pendant le match, se remplissait peu \u00e0 peu de groupes de supporters au comble de l\u2019excitation.<\/p>\n<p>Maya s\u2019est retrouv\u00e9e prise dans le mouvement d\u00e9sordonn\u00e9 de la foule bruyante alors qu\u2019elle se trouvait en route pour nous rejoindre et assister \u00e0 notre premier concert en plein air. La surprise fut grande, pour elle qui ne s\u2019int\u00e9ressait pas au football. Dans son esprit, ce sport resterait \u00e0 jamais une \u00e9nigme, une expression de la b\u00eatise humaine, une m\u00eal\u00e9e d\u2019hommes adultes v\u00eatus de culottes courtes qui se disputaient un ballon sous les regards r\u00e9vuls\u00e9s d\u2019une arm\u00e9e de spectateurs parqu\u00e9s dans les tribunes et pr\u00eats \u00e0 s\u2019entretuer pour d\u00e9fendre une couleur\u2026 Maya rasait les murs pour se prot\u00e9ger et fuir l\u2019hyst\u00e9rie, elle avait peur, car quelque part dans le ch\u0153ur bon enfant de la ville exalt\u00e9e s\u2019\u00e9taient gliss\u00e9es d\u2019inqui\u00e9tantes fausses notes. Des individus ras\u00e9s, l\u2019air mena\u00e7ant, avaient cri\u00e9 \u00e0 son visage \u00ab\u00a0L\u2019Allemagne aux Allemands, les \u00e9trangers dehors\u00a0!\u00a0\u00bb Dans les rues de Berlin ressucit\u00e9e, certains s\u2019adonnaient \u00e0 l\u2019exercice p\u00e9rilleux, oubli\u00e9 depuis longtemps, de la fiert\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>Boulevers\u00e9e, Maya nous a rejoints dans la cour du Tacheles sur la Oranienburgerstrasse. Berlin la rebelle faisait un bras d\u2019honneur aus sportifs en organisant un festival de musique pour concurrencer la finale. Nous attendions ce concert avec beaucoup d\u2019appr\u00e9hension et d\u2019impatience car nous allions jouer dans le temple de la sc\u00e8ne alternative. Maya arriva en plein milieu du show, je la distinguais \u00e0 peine alors qu\u2019elle se faufilait jusqu\u2019\u00e0 se coller \u00e0 la gauche de la sc\u00e8ne. Ma vue s\u2019est brouill\u00e9e \u00e0 cause de la sueur. Pascal avait tellement fum\u00e9 toute l\u2019apr\u00e8s-midi pour calmer ses nerfs qu\u2019il \u00e9tait maintenant compl\u00e8tement stone et se trompait dans les tempos. Cl\u00e9mentine demeurait imp\u00e9riale. De mon c\u00f4t\u00e9 je faisais de mon mieux pour rester avec eux, puis il s\u2019est ressaisi. Je l\u2019ai vu s\u2019approcher du public, d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 faire n\u2019importe quoi plut\u00f4t que d\u2019ennuyer l\u2019assistance. En quelques secondes, tout a bascul\u00e9\u00a0! La basse s\u2019est envol\u00e9e vers une improvisation, elle planait, perch\u00e9e sur la plainte des pieds, sans appuis, un silence survint un court instant puis plus rien. Pascal est reparti sur des notes claqu\u00e9es, une attaque fulgurante qui a d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 la cadence. Les premiers rangs se sont mis \u00e0 bouger, des poings lev\u00e9s vers le ciel.<\/p>\n<p>Nous virevoltions ensemble sous la vo\u00fbte \u00e9toil\u00e9e, Pascal inondait l\u2019espace en mitraillant son solo de basse \u00e0 une vitesse hallucinante, il nous enivrait en plaquant des accords inconnus avec une dext\u00e9rit\u00e9 d\u2019enfant prodige. Il nous emmenait loin, tr\u00e8s loin, Cl\u00e9mentine et moi l\u2019assistions dans son p\u00e9riple. Le public conquis suivait, ensorcel\u00e9. Il osa un instant la distorsion en pi\u00e9tinant sa p\u00e9dale, poussa les enceintes au bord de l\u2019implosion et provoqua devant nous une mar\u00e9e de t\u00eates ne cessant d\u2019aller et venir d\u2019avant en arri\u00e8re juste avant le break qui tomba comme un coup de foudre et surprit tout le monde. Trois secondes plus tard nous avions relanc\u00e9 pour terminer sur le dernier refrain. La chanson s\u2019appelait\u00a0: <em>Let it out\u00a0!<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 la fin du morceau, des applaudissements et des hourras, Pascal ricanait et caressait le manche de sin instrument comme s\u2019il mimait ses propres notes. De mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019avais oscill\u00e9 entre le chant, le cri et la plainte. Le visage de Cl\u00e9mentine me fascinait, il \u00e9tait pass\u00e9 de la rage \u00e0 l\u2019extase, de l\u2019affolement au calme complet. Elle frappa trois coups avec ses baguettes, j\u2019annon\u00e7ais le rappel.<\/p>\n<p>Pendant que nous jouions, Maya dansait, en pleurs, elle se laissait aller \u00e0 une symphonie du mouvement un peu d\u00e9sordonn\u00e9 mais sinc\u00e8re et fluide. On aurait dit un animal d\u00e9pourvu de squelette qui se foutait de la gr\u00e2ce. Elle m\u2019a dit plus tard qu\u2019elle me servait sa tristesse et son abandon, elle sautait, tournait, comme si toute la cour lui appartenait, s\u2019effor\u00e7ant de se moquer de tout pour au moins cet instant. Elle essayait d\u2019oublier les paroles de haine entendues dans la rue.<\/p>\n<p>La Berlinoise de mes r\u00eaves se sentait \u00e9trang\u00e8re dans la ville r\u00e9unifi\u00e9e, elle devenait une intruse en terre natale, rejet\u00e9e par certains \u00e0 cause de la couleur fonc\u00e9e de sa peau.<\/p>\n<p>Les rumeurs de mont\u00e9e de la x\u00e9nophobie et d\u2019attaques racistes persistaient. Maya me parlait parfois de l\u2019ampleur du d\u00e9sastre au retour de ses visites de plus en plus espac\u00e9es \u00e0 I\u00e9na. Je l\u2019\u00e9coutais d\u2019une oreille distraite, je n\u2019avais la t\u00eate qu\u2019\u00e0 ses charmes et \u00e0 la musique\u2026 Apr\u00e8s la chute du mur et l\u2019av\u00e8nement de la libert\u00e9, le ch\u00f4mage et la morosit\u00e9 s\u2019\u00e9taient invit\u00e9s au sein m\u00eame de la cellule familiale de Maya. Puis vint l\u2019aigreur qui cherchait un bouc \u00e9missaire et finit par se trouver des ennemis. Lors de ses s\u00e9jours dans sa ville d\u2019origine pour voir sa m\u00e8re, des passants l\u2019avaient re\u00e7ue avec des paroles d\u2019exclusion hurl\u00e9es \u00e0 ses tympans. La liesse se changeait en atmosph\u00e8re pesante de d\u00e9sillusion et d\u2019intol\u00e9rance.\u00a0Maya s\u2019extrayait de ce monde, des \u00e9couteurs aux oreilles pour s\u2019isoler et ignorer les insultes sur le trajet de la gare. Elle d\u00e9veloppa une science exacte du choix de ses itin\u00e9raires pour \u00e9chapper aux mauvaises rencontres dans des endroits qu\u2019elle connaissait depuis toujours. Ne pas c\u00e9der aux provocations. Elle s\u2019exilait loin aux confins de sa personne pour survivre \u00e0 l\u2019hostilit\u00e9. Maya se consolait seule, isol\u00e9e, plong\u00e9e tout enti\u00e8re dans la narration po\u00e9tique d\u2019un texte de Goethe, anim\u00e9e par la fi\u00e8vre des mots de Schiller, absorb\u00e9e par des ouvrages de philosophie ou des trait\u00e9s d\u2019histoire de l\u2019art. Elle se rendait \u00e0 I\u00e8na \u00e0 contrec\u0153ur, incapable de s\u2019expliquer ce qui motivait tant d\u2019animosit\u00e9 jusque dans sa propre famille.<\/p>\n<p>D\u00e9s\u0153uvr\u00e9 apr\u00e8s son licenciement d\u00fb au rachat de son entreprise, son oncle la fusillait d\u2019un regard noir plein de ranc\u0153ur. Il cessa de lui adresser la parole. Sa tante, an\u00e9antie par les d\u00e9senchantements en cascade, baissait les bras et les yeux, les mains dans les poches de son tablier, muette. L\u2019implosion de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique allemande avait ent\u00e9rin\u00e9 la fin de la chim\u00e8re collectiviste et \u00e9galitaire qui pour certains avait constitu\u00e9 un refuge, un cocon. Disparus aussi les slogans et mots d\u2019ordre chers \u00e0 l\u2019autorit\u00e9\u00a0: L\u2019amour inconditionnel entre les peuples tomba d\u2019abord sous le coup de la suspicion avant d\u2019\u00eatre tout simplement pi\u00e9tin\u00e9 et banni des cerveaux de femmes et d\u2019hommes assoiff\u00e9s de nouveaut\u00e9. Ils en prirent le contre-pied, isolant Maya et sa diff\u00e9rence chaque jour un peu plus.<\/p>\n<p>Elle s\u2019\u00e9vadait, d\u00e9sormais seule, sans ses cousines Kerstin et Bettina, pour des longues vir\u00e9es dans la nature alentour, des matin\u00e9es et des apr\u00e8s-midis \u00e0 arpenter les sentiers. Des heures \u00e0 envisager l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de ne plus jamais revenir. Maya s\u2019endurcissait, elle devenait insensible \u00e0 la joie et \u00e0 toutes les saveurs de l\u2019existence, d\u00e9gris\u00e9e, d\u00e9sabus\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle choisit finalement le non-retour, l\u2019exil dans son propre pays, abandonnant derri\u00e8re elle des pans entiers de son \u00eatre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Extrait tir\u00e9 de :\u00a0\u00a0Berlinoise. Arles : Actes Sud, 2015. &nbsp; Chapitre 1 J\u2019ai rencontr\u00e9 Maya le 30 d\u00e9cembre 1989. 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