{"id":13754,"date":"2017-02-21T12:36:08","date_gmt":"2017-02-21T11:36:08","guid":{"rendered":"https:\/\/magazin.stadtsprachen.de\/text\/tala-ngai-2\/"},"modified":"2020-11-29T19:47:38","modified_gmt":"2020-11-29T18:47:38","slug":"tala-ngai-2","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/tala-ngai-2\/","title":{"rendered":"Tala Ngai"},"content":{"rendered":"<p>Le jour o\u00f9 tu na\u00eetras, mon enfant, j\u2019irai te jeter dans le lac Kivu et j\u2019adresserai une pri\u00e8re aux Dieux de l\u2019eau pour qu\u2019ils te guident loin de cette terre. Loin de cette terre qui pue la haine. Loin de ce Congo inf\u00e2me, berceau d\u2019injustices et de violences, for\u00eat d\u2019hommes enfil\u00e9s d\u2019un \u00e9go\u00efsme insoutenable, men\u00e9 par des petits dirigeants jaloux de leur pouvoir. Loin de ce monde o\u00f9 il est reproch\u00e9 \u00e0 la femme sa propre existence, o\u00f9 elle n\u2019est bonne qu\u2019\u00e0 pleurer, qu\u2019\u00e0 crier, qu\u2019\u00e0 saigner. Loin du viol. Loin de la guerre.<\/p>\n<p>Le jour o\u00f9 tu na\u00eetras, je t\u2019appellerai Tala Ngai.<\/p>\n<p>Tala Ngai, regarde-moi. Si je te raconte ceci, c\u2019est pour que tu ne m\u2019en veuilles pas. Il n\u2019y a pas une seule seconde o\u00f9 je n\u2019imagine pas ton visage. En songe. Il m\u2019obs\u00e8de, ton visage. L\u2019horreur\u00a0: il est semblable \u00e0 celui de cet homme. Cet \u00eatre fonci\u00e8rement laid et d\u00e9testable qui m\u2019a souill\u00e9e, a court-circuit\u00e9 mon destin. Ton g\u00e9niteur\u2026 Tu es malheureusement le fruit d\u2019un \u00e9chec, un pauvre f\u0153tus issu de la barbarie, un pauvre innocent sem\u00e9 en moi \u00e0 mon insu, contre mon gr\u00e9. Ton visage m\u2019obs\u00e8de. Il porte le nez de ce criminel. Un nez \u00e9pat\u00e9, luisant, crasseux. Il y avait aussi ces \u00e9normes yeux si rouges qu\u2019on eut cru qu\u2019ils saignaient, ces yeux que je regardais fixement pendant qu\u2019il encrassait mon corps cette nuit, ces yeux qui crachaient vers moi ce regard sale, sauvage, le regard qu\u2019on jette \u00e0 des excr\u00e9ments, ce regard que l\u2019on offre \u00e0 quelque chose d\u2019une valeur niaise. Je t\u2019imagine aussi laid que cet homme d\u00e9gingand\u00e9, d\u2019une noirceur effroyable et je me dis que tu n\u2019es qu\u2019une pure erreur de la nature. Tu n\u2019aurais pas d\u00fb exister. Tu n\u2019aurais pas d\u00fb g\u00e2cher ma vie. Tu ne m\u00e9rites pas la vie. J\u2019ai pri\u00e9 pour que tu disparaisses. J\u2019ai tout essay\u00e9 pour t\u2019\u00e9vacuer de moi, mais \u00e0 la vie tu t\u2019es accroch\u00e9, aussi solidement que cet homme me fermait la bouche pour m\u2019emp\u00eacher de crier. J\u2019ai voulu me tuer plut\u00f4t que de te sentir en moi, mais m\u00eame la mort m\u2019a rejet\u00e9e. Maudite soit cette nuit o\u00f9 ton g\u00e9niteur m\u2019a viol\u00e9e. Depuis cette nuit, je suis pourchass\u00e9e par la r\u00e9pugnance de son odeur qui trouble ma respiration et trompe ma lucidit\u00e9. Que ferais-je si tu es oint de cette odeur\u00a0? Suis-je assez forte pour assumer le fait d\u2019avoir donn\u00e9 corps \u00e0 la chose la plus ex\u00e9crable qu\u2019il soit\u00a0? Tu n\u2019auras peut-\u00eatre pas les traits de cet homme, sa moue, son odeur. Tes dents ne seront peut-\u00eatre pas aussi in\u00e9galement rang\u00e9es que les siennes, et tes veines ne seront peut-\u00eatre pas aussi gargantuesques que les siennes, mais je ne suis pas assez courageuse pour t\u2019aimer. Ne me demande pas l\u2019impossible, j\u2019ai moi-m\u00eame essuy\u00e9 le rejet et la haine.<\/p>\n<p>Si tu es une fille, je t\u2019appellerai Tala Ngai, regarde-moi. J\u2019irai te jeter dans le lac Kivu pour te sauver de l\u2019opprobre r\u00e9serv\u00e9e aux femmes d\u2019ici, pour que tu ne sois pas l\u2019une de ces illusions qu\u2019on \u00e9pouse mais qui, au fond, ne se r\u00e9duisent qu\u2019\u00e0 ce que leurs cuisses dissimulent. Tu ne vivras pas cela, toi. Tu ne seras pas viol\u00e9e. Je ne le permettrai pas. Je te le jure. Je ne laisserai aucun homme t\u2019\u00e9clabousser de ses salissures. Tu seras ma renaissance. Oui. De ta mort, je rena\u00eetrai. Je resplendirai. Tu seras mon J\u00e9sus, celui de toutes les femmes du Kivu, de toutes ces femmes dont le sort chancelle comme une flamme attis\u00e9e par l\u2019homme, flamme qui peut s\u2019\u00e9teindre par enchantement, \u00e0 cause d\u2019une insoumission, d\u2019une insurrection. Tu mourras pour nous sauver, pour mettre fin \u00e0 cette affligeante musique de pleurs au rythme duquel vibre le pays dans son enti\u00e8ret\u00e9. Pour \u00e9teindre ce feu chagrinant de larmes intarissables des m\u00e8res qui, malgr\u00e9 leurs souffrances s\u2019attellent \u00e0 porter leurs familles sto\u00efquement, seules. Comme s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas assez difficile d\u2019\u00eatre une femme. D\u2019\u00eatre une femme dans cette Afrique qui ne respecte pas ses femmes. Comme si porter un enfant n\u2019\u00e9tait pas la charge la plus lourde, la plus sacr\u00e9e de l\u2019humanit\u00e9. Mais l\u2019espoir continue de m\u2019animer, car tu es l\u00e0. Je d\u00e9fierai cette grossesse, je te porterai courageusement neuf mois, puis je t\u2019offrirai \u00e0 Dieu. En sacrifice. Il n\u2019est pas meilleur sacrifice que le sacrifice humain, que le sacrifice de la chair, sacrifice du fruit des entrailles de la m\u00e8re. Je t\u2019offrirai au Plus-haut en lui soufflant quelques mots de supplication. En larmes, me ressassant le fameux jour du viol, en remuant mes douleurs les plus enfouies.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019une fille na\u00eet ici, l\u2019on ne se r\u00e9jouit que trop peu. Les hommes, toujours attroup\u00e9s dans les bars, s\u2019exclament\u00a0: \u00ab\u00a0Ah une autre ndoumba, une pute\u00a0\u00bb, puis continuent de boire insoucieusement leurs bi\u00e8res en adoucissant leurs m\u0153urs par du ndombolo et de la rumba. Ils s\u2019amusent \u00e0 conter fleurette aux jeunes filles analphab\u00e8tes, ind\u00e9cemment v\u00eatues qui peuplent les rues dans l\u2019espoir qu\u2019on leur offre quelques billets d\u2019argent ou qu\u2019on leur dise qu\u2019elles sont belles. La beaut\u00e9\u2026 Les femmes congolaises ne se r\u00e9sument donc qu\u2019\u00e0 leurs beaut\u00e9s\u00a0? Passer leurs vies \u00e0 se faire belles pour plaire \u00e0 l\u2019homme. Arpenter les march\u00e9s \u00e0 la recherche des nouvelles perruques venues de Chine. Se d\u00e9friser les cheveux ou se les teindre en d\u2019extravagantes couleurs pour gagner l\u2019amour des hommes. Changer leurs couleurs de peau \u00e0 la volont\u00e9 de l\u2019homme. J\u2019\u00e9tais l\u2019une d\u2019elles\u2026 Elles font tant de sacrifices pour trouver un mari, pour se pr\u00e9senter Madame Untel. Elles soldent leur dignit\u00e9 pour flatter ces hommes qui en retour leur offrent le tant esp\u00e9r\u00e9 mariage. Mais sont-elles vraiment heureuses\u00a0? Je ne sais pas. Mon exp\u00e9rience fut un \u00e9chec. Je ne veux pas que tu sois l\u2019une d\u2019elles, mon enfant. Comprends-moi, pardonne-moi.<\/p>\n<p>Si tu es un gar\u00e7on, je t\u2019appellerai Tala Ngai, regarde-moi. J\u2019irai te jeter dans le lac Kivu, et je ne pleurerai pas. Que l\u2019on me pardonne. Les hommes ont ruin\u00e9 ma vie. Ils grandissent en nous, ces hommes, naissent d\u2019entre nos cuisses, mais une fois expuls\u00e9s hors de nous, ils r\u00e9v\u00e8lent leur \u00e9go\u00efsme, nous menacent de mort, se comportent comme des princes de je ne sais quel royaume, pour plus tard finir par nous violer. Tu n\u2019auras pas cette chance-l\u00e0, toi. J\u2019irai te jeter dans le lac Kivu, et je ne le regretterai pas. Plus jamais je ne ferai confiance \u00e0 un homme, m\u00eame pas \u00e0 celui qui a germ\u00e9 en mon sein.<\/p>\n<p>Je les aimais pourtant ces hommes\u2026<\/p>\n<p>Avant de devenir la femme bless\u00e9e et r\u00e9volt\u00e9e que je suis, avant de devenir une folle d\u00e9complex\u00e9e, j\u2019\u00e9tais Monique Lukusa, surnomm\u00e9e Bibiche, petite femme de vingt-sept ans, d\u00e9vergond\u00e9e, et j\u2019adorais les hommes. Avant d\u2019arriver ici, j\u2019\u00e9tais une couturi\u00e8re du sud de Bukavu, pas n\u2019importe quelle couturi\u00e8re\u00a0; une couturi\u00e8re brune, brune sans taches, sans produits \u00e9claircissants et j\u2019adorais les hommes. Je les s\u00e9duisais dans les bars, leur extorquais de l\u2019argent avant de coucher avec eux. Je menais une vie sale, jusqu\u2019au jour o\u00f9 ma m\u00e8re, une femme longue et grassouillette, me retrouva dans ma chambre un matin pour me menacer\u00a0: \u00ab\u00a0Bibiche, penses-tu sinc\u00e8rement que nous allons continuer \u00e0 t\u2019h\u00e9berger dans cette maison\u00a0? Tes s\u0153urs sont toutes parties en mariage, m\u00eame Poupina ta petite s\u0153ur. Une belle fille comme toi, brune de surcro\u00eet, tu es l\u00e0, tu montes, tu descends avec les hommes. Tu crois que je vais continuer \u00e0 t\u2019attacher le saka saka pendant que tu t\u2019amuses avec tes amants\u00a0? Tu auras bient\u00f4t trente ans, okomi mama mubimba, une femme m\u00fbre, trouve-toi un mari.\u00a0\u00bb Elle retourna ensuite les talons en dodelinant son \u00e9norme post\u00e9rieure en direction de sa chambre. Je la regardai. Elle jeta son d\u00e9volu sur mon p\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Tu ferais mieux de trouver un mari \u00e0 ta fille au lieu de me regarder comme si j\u2019\u00e9tais un sapin de no\u00ebl.\u00a0\u00bb Elle changea de trajectoire, ramassa son foulard indigo tomb\u00e9 par terre et sortit de la maison en pensant \u00e0 ses prochains projets d\u2019arnaque, faisant presque tr\u00e9bucher mon p\u00e8re qui me jeta un regard qui semblait me dire\u00a0: \u00ab\u00a0Excuse-la, elle ne sait pas ce qu\u2019elle fait.\u00a0\u00bb Il ne me dit pourtant rien, se laissa tomber sur la v\u00e9randa, un vieux pagne jaune-rouge attach\u00e9 autour de la taille, m\u00e2chouillant sa kola. D\u2019aussi loin que mes souvenirs me projettent, mon p\u00e8re avait toujours \u00e9t\u00e9 calme, un homme effac\u00e9 et ce, m\u00eame avant sa maladie. Il avait \u00e9t\u00e9 fouett\u00e9 par une m\u00e9chante maladie au nom ignor\u00e9 qui affectait son cerveau, le faisant d\u00e9lirer. Je m\u2019en souviens comme si c\u2019\u00e9tait hier. J\u2019\u00e9tais en classe de 6\u00e8me. Il avait cons\u00e9quemment perdu son poste d\u2019inspecteur g\u00e9n\u00e9ral des imp\u00f4ts sous le motif\u00a0: \u00ab\u00a0troubles de concentration\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0C\u2019est injuste\u00a0!\u00a0\u00bb, s\u2019\u00e9tait \u00e9cri\u00e9e maman. \u00ab\u00a0\u00c7a, c\u2019est la sorcellerie, la vraie sorcellerie, avait-elle poursuivi. Comment va-t-on faire pour vivre\u00a0?\u00a0\u00bb Elle avait fait des va-et-vient dans le salon, alternant pleurs et exclamations\u00a0: \u00ab\u00a0Maman na ngay\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb. Mes trois s\u0153urs et moi regardions une s\u00e9rie mexicaine \u00e0 la cha\u00eene nationale. Maman avait soudain \u00e9teint la t\u00e9l\u00e9vision\u00a0: \u00ab\u00a0Pendant qu\u2019on parle de choses importantes, les grandes dames regardent la t\u00e9l\u00e9, avait-elle dit. Levez-vous, idiotes\u00a0! Prions\u00a0!\u00a0\u00bb Et nous avions pri\u00e9\u2026<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, maman \u00e9tait moins d\u00e9pressive, moins susceptible qu\u2019aujourd\u2019hui. Elle n\u2019avait pas encore son terrible mal de c\u0153ur qui l\u2019emp\u00eachait de dormir la nuit, elle ne connaissait pas encore les douleurs du rhumatisme. Elle ne me demandait pas encore de lui masser la cuisse chaque soir lorsque je rentrais toute ankylos\u00e9e du travail. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, elle se pavanait au volant d\u2019une Mercedes climatis\u00e9e que papa lui avait achet\u00e9e. Ses pieds ne supportaient que des chaussures de marque qu\u2019on lui exp\u00e9diait d\u2019Espagne. Ses bras \u00e9taient allergiques \u00e0 tout autre sac que des sacs de luxe. Deux mois apr\u00e8s le licenciement de papa, elle vendit tout. Les sacs \u00e0 main de luxe, les chaussures de marque, les parfums Chanel N\u00b05, les robes de soir\u00e9es aux manches fines, sa voiture, puis les bibelots du salon qu\u2019elle seule avait le droit d\u2019astiquer car trop pr\u00e9cieux, trop chers, les rideaux en soie, le tapis marocain. Elle vendit tout. Notre maison devint alors si vide qu\u2019on pouvait entendre l\u2019\u00e9cho de nos voix. La viande dans les repas se r\u00e9tr\u00e9cissait progressivement jusqu\u2019\u00e0 finalement dispara\u00eetre. Le nombre de repas par jour passa de quatre \u00e0 deux, puis de deux \u00e0 un. Maman n\u2019en pouvait plus. Elle solda la t\u00e9l\u00e9 dans un march\u00e9 du samedi soir, puis la radio et le lit de la chambre d\u2019\u00e9trangers. Lorsqu\u2019il n\u2019y avait plus rien \u00e0 vendre, elle commen\u00e7a \u00e0 nous vendre, l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre. Elle donna ma grande s\u0153ur Cindy en mariage \u00e0 un vieux colonel polygame ob\u00e8se pour neuf mille dollars. Poupina, la derni\u00e8re, avait ramen\u00e9 un pr\u00e9tendant \u00e0 la maison, un jeune professeur de maths, plut\u00f4t bel homme, tout beau, tout r\u00eaveur, tout jeune, mon style d\u2019homme. Je regrettai presque de ne pas l\u2019avoir connu avant elle. Maman le renvoya en lui disant qu\u2019il est trop jeune, trop agit\u00e9, prit ma s\u0153ur en apart\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Tu vas o\u00f9 avec un professeur\u00a0? Hein\u00a0! Les professeurs n\u2019ont rien. Ne t\u2019inqui\u00e8te pas, je vais te donner \u00e0 Monsieur Mboyo, l\u2019ancien coll\u00e8gue de ton p\u00e8re.\u00a0\u00bb Et elle le fit. Cette fois pour seulement six mille dollars, lesquels permirent de payer ma formation de couturi\u00e8re. Nina, la deuxi\u00e8me fille, ravit maman en \u00e9pousant un belge venu au Congo pour exploiter notre diamant. Puis ils s\u2019install\u00e8rent \u00e0 Bruxelles et s\u2019engag\u00e8rent \u00e0 envoyer cent euros par mois \u00e0 ma m\u00e8re pour ses soins m\u00e9dicaux.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le harc\u00e8lement de ma m\u00e8re, je d\u00e9cidai de me trouver un mari, mais qui ? Mes amants \u00e9taient tous des hommes mari\u00e9s et j\u2019ex\u00e9crais la polygamie. Je commen\u00e7ai par changer de vie, essayant de d\u00e9crasser ma poisseuse r\u00e9putation en d\u00e9sertant les bars, en rempla\u00e7ant mes mini-jupes par des complets-pagnes, par moi confectionn\u00e9s, en allant \u00e0 l\u2019\u00e9glise le dimanche. Et je trouvai un mari\u2026<br \/>\nUn soir, dans un taxi, en direction de la maison, un homme en cravate, assis pr\u00e8s de moi, empestant un parfum bon march\u00e9, aussi lent dans sa mani\u00e8re de parler que dans ses agissements, troubla ma tranquillit\u00e9. \u00ab\u00a0Oza kitoko\u00a0\u00bb, chatouilla-t-il mes oreilles. Je souris, flatt\u00e9e, enjou\u00e9e par le calme de l\u2019homme et son teint caramel. Il s\u2019appelait Ferdinand. Ferdinand Gizenga. \u00ab\u00a0Vous \u00eates tr\u00e8s belle, kitoko\u00a0\u00bb, me soufflait-il. Il aligna tant de \u00ab\u00a0kitoko\u00a0\u00bb que je finis par me croire aussi belle que M\u2019pongo Love\u2026<br \/>\nCette nuit s\u2019acheva sur le lit de l\u2019H\u00f4tel de l\u2019ind\u00e9pendance. Un mois plus tard, nous nous mariions. La dot n\u2019avait co\u00fbt\u00e9 que mille dollars. Un \u00e9chec pour ma m\u00e8re. Elle n\u2019avait eu d\u2019autre choix que de consentir, apr\u00e8s de longues et \u00e9pineuses n\u00e9gociations. Elle avait exig\u00e9 trois mille dollars, que mon mari avait accept\u00e9s, mais c\u2019\u00e9tait sans compter sur la t\u00e9nacit\u00e9 de ma belle-m\u00e8re, qui s\u2019y \u00e9tait farouchement oppos\u00e9e. Ma belle-m\u00e8re\u2026 Un monstre\u00a0! Une veuve moche\u00a0! Une chose au teint multicolore qui parlait si vite, que je me demandais si elle parlait avant de r\u00e9fl\u00e9chir ou l\u2019inverse. La premi\u00e8re fois qu\u2019elle m\u2019avait vue, elle m\u2019avait jet\u00e9 un sourire faux, avant de lancer\u00a0: \u00ab\u00a0Ferdinand avait raison. Tu es vraiment kitoko\u00a0!\u00a0\u00bb Elle m\u2019avait par la suite grassement embrass\u00e9e. Mais je ne l\u2019aimais pas. Il y avait quelque chose d\u2019hypocrite dans son regard t\u00e9n\u00e9breux, quelque chose de violent, d\u2019exag\u00e9r\u00e9 dans son rire d\u00e9ton\u00e9, quelque chose de dissimul\u00e9 dans ses attentions trop r\u00e9p\u00e9t\u00e9es.<br \/>\nJe ne l\u2019aimais pas. Elle ne m\u2019aimait pas non plus, et ne tarda pas \u00e0 me le faire savoir.<br \/>\nMon mari et moi nous install\u00e2mes ici, au nord de Bukavu. Il enseignait l\u2019histoire au lyc\u00e9e du Plateau, et moi je travaillais comme couturi\u00e8re. Les deux premi\u00e8res ann\u00e9es furent calmes, jusqu\u2019au jour o\u00f9 ma belle-m\u00e8re d\u00e9barqua, un soir pluvieux de juillet \u00e0 bord d\u2019un vieux taxi-brousse, pour me r\u00e9clamer ses petit-fils. Elle me traita d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9komba\u00a0\u00bb, femme st\u00e9rile. Kitoko \u00e9tait devenue \u00e9komba. Deux ans seulement apr\u00e8s. Je le savais, ma belle-m\u00e8re ne m\u2019aimait pas. Je faisais pourtant tout mon possible pour tomber enceinte, ingurgitais toute sorte de d\u00e9coctions am\u00e8res que ma m\u00e8re m\u2019exp\u00e9diait, mais rien\u00a0! Que nenni\u00a0! Nada\u00a0! Je n\u2019\u00e9tais d\u00e9sormais plus belle. J\u2019\u00e9tais st\u00e9rile.<br \/>\nMon mari continuait tout de m\u00eame de m\u2019aimer, de me parler lentement, de payer le loyer de mes parents en d\u00e9pit de toutes les menaces de sa m\u00e8re. Lui, il m\u2019aimait. Je le savais. Nous allions ensemble le dimanche \u00e0 la messe pour prier, payant r\u00e9guli\u00e8rement notre d\u00eeme pour que le ciel nous offre un enfant. Calmement\u00a0! Patiemment\u00a0! Et le pire arriva\u2026<\/p>\n<p>Le pire arriva un soir d\u2019une chaleur asphyxiante. Des hommes arm\u00e9s bris\u00e8rent la fen\u00eatre de ma chambre, frapp\u00e8rent mon mari, puis me viol\u00e8rent. Mon enfant, un viol ne se raconte pas. Raconter un viol c\u2019est le revivre, c\u2019est se laisser violer une seconde fois. Je ne le ferai pas.<\/p>\n<p>Le silence plana dans mon foyer pendant trois longs mois. Ferdinand ne me parlait plus, ne me regardait plus longuement, ne me touchait plus. Il rentrait tr\u00e8s tard les soirs, ivre. Pendant trois mois. Je ne dis rien \u00e0 ma m\u00e8re, ni \u00e0 mon p\u00e8re, le jour o\u00f9 je d\u00e9couvris que j\u2019\u00e9tais enceinte de mon violeur. Je le dis \u00e0 mon mari, un soir o\u00f9 il \u00e9tait lucide. Il explosa\u00a0: \u00ab\u00a0Monique, tu es souill\u00e9e, r\u00e9pugnante, nkel\u00e8.\u00a0\u00bb Il me mit hors de sa maison. Je courus vers ma belle-m\u00e8re qui ne m\u2019aimait pas et que je n\u2019aimais pas non plus. Celle-ci r\u00e9p\u00e9ta \u00e0 son tour\u00a0: \u00ab\u00a0Monique, tu es nkel\u00e8. Hors de chez moi.\u00a0\u00bb \u00c9tait-ce ma faute\u00a0? \u00c9tait-ce ma faute si j\u2019\u00e9tais pass\u00e9e de Kitoko \u00e0 \u00e9komba, puis d\u2019\u00e9komba \u00e0 nkel\u00e8\u00a0? J\u2019\u00e9tais dor\u00e9navant nkel\u00e8, alors que je m\u2019empiffrais de solutions d\u00e9go\u00fbtantes pour tomber enceinte. Nkel\u00e8, alors que j\u2019avais suppli\u00e9 ma m\u00e8re d\u2019accepter la dot de mille dollars au lieu de trois mille. Nkel\u00e8, alors que je n\u2019avais rien fait, rien, pour m\u00e9riter \u00e7a.<\/p>\n<p>Le jour o\u00f9 tu na\u00eetras, mon enfant, j\u2019irai te jeter dans le lac Kivu et j\u2019adresserai une pri\u00e8re aux Dieux de l\u2019eau pour qu\u2019ils te guident loin de cette terre, pour qu\u2019ils adoucissent le c\u0153ur des hommes, pour qu\u2019ils sauvent les femmes congolaises.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le jour o\u00f9 tu na\u00eetras, mon enfant, j\u2019irai te jeter dans le lac Kivu et j\u2019adresserai une pri\u00e8re aux Dieux de l\u2019eau pour qu\u2019ils te guident loin de cette terre. Loin de cette terre qui pue la haine. Loin de ce Congo inf\u00e2me, berceau d\u2019injustices et de violences, for\u00eat d\u2019hommes enfil\u00e9s d\u2019un \u00e9go\u00efsme insoutenable, men\u00e9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"featured_media":4305,"template":"","categories":[30,10],"class_list":["post-13754","stsp_text","type-stsp_text","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-issue-1","category-prosa"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.7 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Tala Ngai - stadtsprachen<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/tala-ngai-2\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"de_DE\" \/>\n<meta property=\"og:locale:alternate\" content=\"en_US\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Tala Ngai - stadtsprachen\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Le jour o\u00f9 tu na\u00eetras, mon enfant, j\u2019irai te jeter dans le lac Kivu et j\u2019adresserai une pri\u00e8re aux Dieux de l\u2019eau pour qu\u2019ils te guident loin de cette terre. 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