{"id":16362,"date":"2021-06-04T10:40:45","date_gmt":"2021-06-04T08:40:45","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/?post_type=stsp_text&#038;p=16362"},"modified":"2021-06-20T11:49:19","modified_gmt":"2021-06-20T09:49:19","slug":"naturgewalt","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/naturgewalt\/","title":{"rendered":"Naturgewalt"},"content":{"rendered":"<p>Ne pas r\u00e9ussir \u00e0 mettre de l\u2019ordre dans ses pens\u00e9es. \u00catre mal \u00e0 l\u2019aise. Il fait \u00e0 la fois \u00e9touffant et glacial, dans cette pi\u00e8ce. Un courant d\u2019air souffle sur les nuques. R\u00e9ajuster les lunettes qui glissent sans arr\u00eat sur son nez et se tourner vers la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Vous cherchez quelque chose ?<br \/>\nDe l\u2019air\u2026<br \/>\nVous vous sentez mal ?<br \/>\nOui\u2026 Non! Ce n\u2019est pas \u00e7a\u2026 je me demandais s\u2019il y avait une fen\u00eatre ou une porte grande ouverte, j\u2019ai froid.<br \/>\nVous voulez une couverture? Ou vous allonger sur le divan ?<br \/>\nNon, pas le !!\u2026 Je pr\u00e9f\u00e8re rester assise.<\/p>\n<p>Jeter quand m\u00eame un oeil vers la porte, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la pi\u00e8ce. Ferm\u00e9e ! Verrouill\u00e9e, peut-\u00eatre ?\u2026 Sursauter en entendant sa propre pens\u00e9e, se ressaisir et essayer de planter ses yeux bien droit dans ceux de la personne en face. Celle-ci se l\u00e8ve pour prendre une couverture pli\u00e9e qui reposait sur le fauteuil voisin. Ravaler le \u201eNon, merci !\u201c agac\u00e9 qui monte aux l\u00e8vres et attraper la couverture avec un l\u00e9ger mouvement de t\u00eate. Savoir que ce plaid rouge sang ne sera d\u2019aucun secours; on continuera de suer en claquant des dents sous la laine enveloppante. Poser la couverture sans la d\u00e9plier sur ses genoux, comme un corps sans vie dont on ne sait quoi faire. Prendre une grande inspiration qui se bloque au niveau du sternum. Le diaphragme ne s\u2019\u00e9tirera pas plus loin. Voir le mot Atemnot danser une seconde devant ses yeux. Tousser violemment, dans son coude. Longtemps. L\u2019autre femme se rassoit et scrute.<\/p>\n<p>Baisser les yeux sur des mains vein\u00e9es de mauve et tachet\u00e9es. Para\u00eetre plus fr\u00eale que jamais. La m\u00e2choire claqu\u00e8te, malgr\u00e9 tant d\u2019efforts pour cesser de trembler.<\/p>\n<p>Se savoir au bord du pr\u00e9cipice\u2026 Comment l\u2019avouer \u00e0 cette coll\u00e8gue qu\u2019on connait \u00e0 peine ? Rempla\u00e7ante, certes, mais superviseuse quand m\u00eame\u2026 La pr\u00e9c\u00e9dente est partie en cong\u00e9 de maternit\u00e9. Soupirer. L\u2019autre aurait compris, elle, il n\u2019aurait pas fallu repartir de z\u00e9ro, ni se laisser tirer les vers du nez. Avoir le nom de l\u2019autre sur le bout de la langue, mais se souvenir encore de son visage. Pour combien de temps\u2026 Et si on lui retirait le droit d\u2019exercer ? Est-ce que cette jeune femme, ici, sait seulement de quel cuivre elle est faite ?\u2026 J\u2019ai dit cuivre ? Un rire int\u00e9rieur tord le bas-ventre d\u2019\u00c9liane. Souvenir de fertilit\u00e9 rouge. Puis verte, oxyd\u00e9e. Et maintenant, le ventre, les pieds, les mains, les yeux, le vagin, le cerveau, le coeur, au bord du trou noir. Une salive acide dans la bouche. Avoir envie de jouer de l\u2019ophicl\u00e9ide, l\u00e0, maintenant. \u00c7a parait incongru, mais non. Oublier la temp\u00eate qui secoue, se coucher sur une vague lyrique et ronde pour s\u2019endormir plus profond et cesser de cauchemarder. Ce n\u2019est pas la note basse jou\u00e9e par son grand-p\u00e8re dans la fanfare il y a si longtemps qu\u2019elle entend, c\u2019est du violoncelle. Une sorte de voix humaine, geignante et path\u00e9tique. Se retourner, chercher d\u2019o\u00f9 vient le son. Ses l\u00e8vres bougent, formant des noms en silence.<\/p>\n<p><em>J<\/em>&#8218;<em>ai cent<br \/>\nans et je f<br \/>\n<\/em><em>uis. Je vois des jets<br \/>\nd\u2019eau multico<br \/>\nlores, des lan<br \/>\n<\/em><em>ce-flammes in<br \/>\ncontr\u00f4l\u00e9s, des cas-<br \/>\ncades de sucre ex<br \/>\n<\/em><em>ploser juste devant mon visa<br \/>\nge et je ne recon<br \/>\n<\/em><em>nais plus rien. Je f<br \/>\n<\/em><em>uis droit devant. J\u2019ai peur qu\u2019on me for<br \/>\nce \u00e0 boire du mer<br \/>\n<\/em><em>cure li<br \/>\n<\/em><em>quide ou \u00e0 sauter par-dessus des bar<br \/>\nri\u00e8res imag<br \/>\n<\/em><em>in\u00e9es car ma jambe de bois est en f<br \/>\neu et se consume \u00e0 la vitesse d\u2019une ci<br \/>\ngarette qui br\u00fb<br \/>\n<\/em><em>le dans le<br \/>\n<\/em><em>vent. Je cours ou plut\u00f4t je m\u2019\u00e9<br \/>\npuise \u00e0 essayer<br \/>\n<\/em><em>de courir, je tr\u00e9<br \/>\nbuche,<br \/>\n<\/em><em>rebon<br \/>\n<\/em><em>dis lourde<br \/>\n<\/em><em>ment sur des maisons trans<br \/>\nparentes et des avi<br \/>\n<\/em><em>ons de papier gran<br \/>\ndeur nature.<br \/>\n<\/em><em>Les ob<br \/>\n<\/em><em>jets dans ce mon<br \/>\nde sont de<br \/>\n<\/em><em>venus des tombes et je voudrais les \u00e9car<br \/>\nter de ma rou<br \/>\n<\/em><em>te.<br \/>\n<\/em><em>Me frayer un chemin pr\u00e9<br \/>\ncis dans le cha-<br \/>\n<\/em><em>os s\u00e9nile.<br \/>\n<\/em><em>Je<br \/>\ntends<br \/>\nles<br \/>\nmains<br \/>\npour re<br \/>\n<\/em><em>pousser, d\u00e9g<br \/>\n<\/em><em>ager, arracher les ra<br \/>\n<\/em><em>cines ou les troncs, m\u2019accro<br \/>\ncher \u00e0 des li<br \/>\n<\/em><em>anes pour me pro<br \/>\n<\/em><em>pulser plus loin, sortir de ce fa<br \/>\ntras d\u2019escal<br \/>\n<\/em><em>iers eff<br \/>\n<\/em><em>ondr\u00e9s, d\u2019ascenseurs en roue<br \/>\nlibre vers les bas<br \/>\n<\/em><em>fonds, de fus\u00e9es d\u2019ar<br \/>\ntifice \u00e9car<br \/>\n<\/em><em>lates d\u00e9gringolant du c<br \/>\niel en spirales et si<br \/>\nfflantes, mais je hu<br \/>\n<\/em><em>rle de douleur car le bout de mes doigts est en f<br \/>\nleurs, atrocement fr<br \/>\n<\/em><em>agile. Tout ce que je tou<br \/>\nche m\u2019envoie une d\u00e9<br \/>\ncharge, me fait l\u2019ef<br \/>\n<\/em><em>fet d\u2019un plan<br \/>\n<\/em><em>ter d\u2019aiguille pro<br \/>\n<\/em><em>fond dans la pulpe de cha<br \/>\ncun<br \/>\n<\/em><em>de<br \/>\nmes<br \/>\ndoigts<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em>Que s\u2019est-il pass\u00e9 ? Revenir soudain \u00e0 elle. \u00c9tendue sur le divan. Avoir l\u2019impression de s\u2019y enfoncer. Le corps mort de la couverture d\u00e9ploy\u00e9 sur elle.<\/p>\n<p>J\u2019esp\u00e8re que vous n\u2019\u00eates pas venue ici pour mourir !<\/p>\n<p>\u00c9liane croise le regard inquiet, furieux lui semble-t-il, de la th\u00e9rapeute. Essaie de s\u2019y accrocher pour de bon. Celle-ci a-t-elle vraiment prononc\u00e9 cette phrase\u2026 Venue o\u00f9 ?\u2026<\/p>\n<p>Se redresser p\u00e9niblement pour saisir un verre d\u2019eau sur le petit gu\u00e9ridon pr\u00e8s du divan, en se maudissant de devoir s\u2019y allonger de nouveau. Quelques minutes seulement, pour r\u00e9cup\u00e9rer. Ne plus trembler du tout. Gr\u00e2ce \u00e0 la couverture suaire ?\u2026 J\u2019ai dit suaire ? \u00c9liane se sent mi-bien mi-mal, sous le poids doux et plombant du plaid. Peut-\u00eatre va-t-on l\u2019attacher au lit \u2013 si ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 fait. Ne pas oser soulever la couverture pour v\u00e9rifier. Elle ne sent plus ses jambes. Si on allait l\u2019hypnotiser, ou pire, la livrer.<\/p>\n<p>Voulez-vous terminer le r\u00e9cit que vous aviez commenc\u00e9, en d\u00e9but de s\u00e9ance ?\u2026 Vous me parliez de cet enfant que vous recevez en ce moment, que son p\u00e8re vous a d\u00e9crit comme une force de la nature.<\/p>\n<p>J\u2019ai dit force de la nature ?<br \/>\nOui.<br \/>\n\u00c7a m\u2019\u00e9tonnerait !<\/p>\n<p>Fermer les yeux et rouler la t\u00eate vers le mur. Visage d\u00e9form\u00e9 par la col\u00e8re.<br \/>\nWerden wir es im<br \/>\nmer wieder erkl\u00e4ren m\u00fcssen ?!<br \/>\nLever une main, pouce en l\u2019air, pour \u00e9viter \u00e0 l\u2019autre d\u2019appeler les pompiers, parce que celle-ci n\u2019attend que \u00e7a, c\u2019est gr<br \/>\nos comme une maison. Force de la nature ? Laiss<br \/>\nez-moi rire ! Comme le fran\u00e7ais \u00e9dulcore, hein ? Un idiot de p\u00e8re qui viendrait<br \/>\ncon<br \/>\nsulter parce que son fils est une for<br \/>\nce de la nature ? Ben voyons. Il a dit Naturgewalt et il le pensait vrai<br \/>\nment.<br \/>\nGe<br \/>\nWalt ! Tout droit is<br \/>\nsue de la nature, in<br \/>\nn\u00e9e, incor<br \/>\npor\u00e9e au petit \u00eatre d\u00e8s son jaillissement du ven<br \/>\ntre maternel.<br \/>\nVouloir le dire maintenant et m\u00eame le crier dans la pi\u00e8ce. Son larynx monte et descend p\u00e9niblement.<\/p>\n<p><em>J\u2019ai quatre ans ou trois ou deux, ou peut-\u00eatre encore moins, et je fuis. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de rester en un seul morceau pour continuer \u00e0 courir derri\u00e8re les hirondelles rosies par le couchant et attacher ce soleil sanglant \u00e0 la queue de mon chat pour l\u2019emp\u00eacher de s\u2019\u00e9garer trop loin. Mon chat, pas le soleil. Mon soleil, pas le chat. Des murs de bombes montent jusqu\u2019au ciel. On m\u2019a expliqu\u00e9 cent fois qu\u2019en fait ils descendent, mais rien \u00e0 faire, moi je les vois monter, toujours plus haut. Un jour, dans pas longtemps, ils atteindront la troposph\u00e8re et nous voleront toute la lumi\u00e8re. Je cours, je rebondis, je tr\u00e9buche sur les corps en travers du chemin, des champs, de la route, j\u2019apprends \u00e0 sauter par-dessus comme un bon petit cheval dress\u00e9 \u00e0 ne pas renifler la charogne. Je ne suis pas seule, d\u2019autres mains me tirent en ahanant. Komm, Kind ! Keine Zeit zu sterben. Nous courons sur place, le paysage d\u00e9file mais nos pieds sans semelles tapent toujours au m\u00eame endroit spongieux, sur cette terre gorg\u00e9e d\u2019ocre rouge, de vermillon, de noir de p\u00eache et d\u2019os calcin\u00e9s, de vert de Prusse arm\u00e9e jusqu\u2019aux dents, de pigments corporels qui s\u2019agglom\u00e8rent. On ne voit plus la neige. O\u00f9 est le blanc si mordant, si pur ? Le verglas souill\u00e9 durcit encore. Je claque des dents, je br\u00fble. M\u00e8re, Mutter. Schwanger, \u00e9norme. C\u2019est ta main qui me traine brutalement. Ta peur est aussi ti\u00e8de que ton lait, je les d\u00e9glutis ensemble. J\u2019apprends \u00e0 voler hors de mon corps et \u00e0 absorber l\u2019incandescence inou\u00efe des explosifs. \u00c0 l\u2019imiter. Apr\u00e8s avoir d\u00e9flagr\u00e9 toute la journ\u00e9e, chaque soir, je plane enfin dans l\u2019air glac\u00e9 pour y r\u00e9pandre des milliers de petites flammes bleut\u00e9es. Oh ! Ah ! crient mes fr\u00e8res et soeurs,\u00a0<\/em><em>\u00e9merveill\u00e9s. Gaz naturel trop t\u00f4t \u00e9puis\u00e9. Je vais avoir mille ans avant l\u2019heure, je le sais.<\/em><\/p>\n<p>Enfouir son visage dans ses mains. Entre les vieux doigts ruissellent des gouttelettes rouges. So lange her, Mutti, mais le temps n\u2019y fait rien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ne pas r\u00e9ussir \u00e0 mettre de l\u2019ordre dans ses pens\u00e9es. \u00catre mal \u00e0 l\u2019aise. Il fait \u00e0 la fois \u00e9touffant et glacial, dans cette pi\u00e8ce. Un courant d\u2019air souffle sur les nuques. R\u00e9ajuster les lunettes qui glissent sans arr\u00eat sur son nez et se tourner vers la fen\u00eatre. Vous cherchez quelque chose ? 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