{"id":23281,"date":"2025-03-12T13:40:00","date_gmt":"2025-03-12T12:40:00","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/?post_type=stsp_text&#038;p=23281"},"modified":"2025-03-12T15:29:38","modified_gmt":"2025-03-12T14:29:38","slug":"cherir-lecume","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/cherir-lecume\/","title":{"rendered":"Ch\u00e9rir l\u2019\u00e9cume"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ventre lourd, je frappe \u00e0 la grande porte de bois. L\u2019institution n\u2019a pas chang\u00e9, je me rappelle maintenant, ces murs de briques rouges, l\u2019enceinte en fer forg\u00e9 tout autour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je reconnais l\u2019infirmi\u00e8re. Elle n\u2019a pas pris une ride. Ses m\u00e8ches blondes d\u00e9passaient d\u00e9j\u00e0 de sa cornette, lui parsemant le front.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu es devenue une femme, me dit-elle avec un sourire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les escaliers sont en pierre, les marches brillent d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 tant foul\u00e9es. Tr\u00e8s loin au-dessus de nos t\u00eates les grandes vo\u00fbtes blanches. Tout est encore l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne sais pas ce que je suis venue chercher, lui dis-je.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Es-tu s\u00fbre que ce soit une bonne id\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me rappelle les d\u00eeners au r\u00e9fectoire sous les vo\u00fbtes blanches, et nos robes blanches, et toutes les infirmi\u00e8res et vos cornettes blanches, et votre sourire \u00e0 vous, mais j\u2019ai oubli\u00e9 votre nom.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait juste quelques semaines dans ta vie, c\u2019est normal de ne pas te souvenir. Il vaut mieux oublier parfois. Tu es devenue une femme, tu as r\u00e9ussi ta vie, c\u2019est bien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant quelque chose m\u2019a ramen\u00e9e ici, dans cette enceinte, parmi ces murs de briques rouges. J\u2019ai laiss\u00e9 quelque chose ici, et je ne sais pas quoi. C\u2019est comme un trou dans mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019infirmi\u00e8re soupire. L\u2019oubli est un cadeau, me dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je veux savoir. Au fond de moi, je le sais d\u00e9j\u00e0. Mais c\u2019est enfoui si profond\u00e9ment que j\u2019erre en moi-m\u00eame depuis des ann\u00e9es, et \u00e7a me d\u00e9chire. On peut marcher pendant longtemps, et avoir r\u00e9ussi sa vie, tout en \u00e9tant vid\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019infirmi\u00e8re me caresse la joue. Si tu le veux vraiment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je la suis dans le grand escalier jusqu\u2019au premier \u00e9tage. Nous passons le r\u00e9fectoire sous les vo\u00fbtes blanches o\u00f9 d\u00eenent des jeunes filles que je ne connais pas mais qui sont les m\u00eames que jadis, leurs robes blanches pour toujours enfl\u00e9es de vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous passons un dortoir. C\u2019est l\u00e0 que tu dormais, me dit l\u2019infirmi\u00e8re. Mais au lieu de se dissiper, le brouillard s\u2019\u00e9paissit dans ma t\u00eate. C\u2019est l\u00e0 que je dormais, et pourtant je n\u2019ai aucun souvenir d\u2019avoir jamais dormi ici. Je me rappelle le r\u00e9fectoire et le contact glac\u00e9 d\u2019un st\u00e9thoscope sur ma peau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous tournons dans l\u2019aile du b\u00e2timent. Mon ventre est de plus en plus lourd de vide. Je reconnais l\u2019odeur d\u2019\u00e9ther. Elle m\u2019est si famili\u00e8re tout \u00e0 coup. J\u2019entends les cris d\u2019une jeune fille, sa robe blanche retrouss\u00e9e en \u00e9cume autour de son sexe sanguinolent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai eu un enfant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai eu un enfant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai eu un enfant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je sens le trou dans mon c\u0153ur qui se comble, et l\u2019organe pomper de nouveau. Je me rappelle maintenant que j\u2019ai hurl\u00e9 \u00e0 la mort, que mon sexe s\u2019est d\u00e9chir\u00e9, que mon b\u00e9b\u00e9 a timidement pleur\u00e9 \u00e0 la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai eu une fille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai eu ma fille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je l\u2019ai tenue dans mes bras et je suis instantan\u00e9ment devenue m\u00e8re-louve. Je l\u2019ai serr\u00e9e contre mon sein. J\u2019ai frott\u00e9 ma joue sur ses cheveux tremp\u00e9s. J\u2019ai inspir\u00e9 son odeur. Je me rappelle maintenant ce doux ensauvagement. Je l\u2019ai aim\u00e9e d\u2019un amour qui ne se d\u00e9crit pas, d\u2019un amour aveugle \u00e0 son cr\u00e2ne difforme et \u00e0 sa peau bleut\u00e9e. J\u2019ai aim\u00e9 ma fille parce qu\u2019elle \u00e9tait venue jusqu\u2019\u00e0 moi. Elle s\u2019\u00e9tait accroch\u00e9e au fil t\u00e9nu de la vie pour m\u2019extirper de la solitude profonde de mon existence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu te rappelles maintenant&nbsp;?, me demande l\u2019infirmi\u00e8re dont le front parsem\u00e9 de cheveux blonds n\u2019a pas pris une ride. Une larme brille au coin de son \u0153il, son sourire compatit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019acquiesce en silence. J\u2019aimerais lui dire que je ne suis pas triste, que mon ventre est enfin lourd d\u2019amour et non plus de vide, que mes chairs gardent pour toujours la trace de ma toute toute petite, que j\u2019errais d\u00e9chir\u00e9e et que je suis recousue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je voudrais voir sa tombe. O\u00f9 est-elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans un bureau clair aux murs faits de registres, une m\u00e8re sup\u00e9rieure me d\u00e9visage. Tu ne sais pas comment s\u2019appelait ton enfant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Non.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu ne sais pas quel jour elle est morte&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Non.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ni m\u00eame l\u2019ann\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Non.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quel genre de m\u00e8re es-tu&nbsp;?, lis-je dans son regard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une m\u00e8re-louve, une m\u00e8re-enfant, une m\u00e8re-inf\u00e9rieure, une m\u00e8re-errante, une m\u00e8re-macul\u00e9e, une m\u00e8re-\u00e9cume, une m\u00e8re-mineure, une m\u00e8re-morte, une m\u00e8re-chair, une m\u00e8re, une m\u00e8re, une m\u00e8re qui cherche la tombe de son enfant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon insondable amour pour boussole, j\u2019arpente d\u2019infinies all\u00e9es min\u00e9rales qui montent et descendent, \u00e9pousant les plis du paysage. Le soleil inonde les graviers blancs, \u00e9clabousse les tombes. Lorsque j\u2019ai trop chaud, je m\u2019arr\u00eate sous un marronnier et regarde des inconnus remplir des arrosoirs et aller maladroitement abreuver la vie qui a pouss\u00e9 sur les leurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">O\u00f9 es-tu&nbsp;mon enfant ch\u00e9rie ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons le temps. J\u2019ai err\u00e9 si longtemps \u00e0 la surface de l\u2019existence, je peux continuer \u00e0 errer un peu ici parmi les pierres qui se souviennent. Je sais que la nuit ne tombera plus jamais sur nous car je porte d\u00e9sormais la trace de ta lumi\u00e8re ma si si petite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vois d\u00e9filer les noms et les dates d\u2019histoires qui ne sont pas les n\u00f4tres, des caveaux soutenus par des colonnes corinthiennes, des tombeaux de marbre sculpt\u00e9, des anges assoupis et des colombes dans un ciel de granit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai oubli\u00e9 ton pr\u00e9nom, j\u2019ai oubli\u00e9 ta naissance, j\u2019ai oubli\u00e9 sans oublier parce qu\u2019on n\u2019oublie jamais. Je suis devenue une femme, j\u2019ai r\u00e9ussi ma vie, mais j\u2019ai cherch\u00e9 en vain ce que j\u2019avais oubli\u00e9 sans oublier. Jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je marche en tenant ta petite main tordue, et ton rire que je n\u2019ai jamais entendu r\u00e9sonne parmi les crissements des sauterelles. Je me rappelle mon acharnement \u00e0 te mettre mon mamelon en bouche alors que tu peinais \u00e0 respirer et que tes l\u00e8vres \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 bleues. Il n\u2019est jamais rien sorti de mes seins. Tu as cess\u00e9 de t\u2019alimenter \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 l\u2019on a coup\u00e9 le cordon qui nous reliait. Pendant deux jours, je t\u2019ai tenue contre ma poitrine et je me suis impr\u00e9gn\u00e9e de ton odeur en frottant ma joue sur ton cr\u00e2ne, jusqu\u2019\u00e0 ce que tu deviennes toute bleue et froide et qu\u2019on t\u2019arrache \u00e0 ta m\u00e8re-linceul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les marronniers virent \u00e0 l\u2019orange et nous arpentons encore les all\u00e9es. Nous sommes presque revenues \u00e0 notre point de d\u00e9part. Devant nous, une toute petite tombe sertie d\u2019un tout petit sarcophage d\u00e9coratif. H\u00e9lo\u00efse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">H\u00e9lo\u00efse, c\u2019est le pr\u00e9nom que je t\u2019ai donn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">H\u00e9lo\u00efse, H\u00e9lo\u00efse, H\u00e9lo\u00efse, H\u00e9lo\u00efse, H\u00e9lo\u00efse. Je m\u2019enivre de tes voyelles. Je d\u00e9pose un baiser sur la pierre moussue. J\u2019y frotte ma joue. Maman est l\u00e0 ma douce. Ta m\u00e8re-enfant est devenue une femme et elle porte dans son ventre ta trace solaire. Tu r\u00e9chauffes mes entrailles gel\u00e9es, tu rebouches le trou perc\u00e9 dans mon c\u0153ur en fuite. Pendant deux jours je t\u2019ai tant aim\u00e9e que j\u2019en ai encore pour toute une vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;\/\/&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai arpent\u00e9 dans mon sommeil les all\u00e9es d\u2019un cimeti\u00e8re \u00e0 la recherche d\u2019une enfant qui n\u2019est jamais n\u00e9e. J\u2019ai accouch\u00e9 d\u2019un r\u00eave auquel mon esprit s\u2019arrime comme l\u2019\u00e9cume au rocher. Je l\u2019ai tant aim\u00e9e, et personne pour me croire. M\u00e8re-mirage.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le ventre lourd, je frappe \u00e0 la grande porte de bois. L\u2019institution n\u2019a pas chang\u00e9, je me rappelle maintenant, ces murs de briques rouges, l\u2019enceinte en fer forg\u00e9 tout autour. Je reconnais l\u2019infirmi\u00e8re. Elle n\u2019a pas pris une ride. Ses m\u00e8ches blondes d\u00e9passaient d\u00e9j\u00e0 de sa cornette, lui parsemant le front. 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