{"id":24071,"date":"2025-07-01T13:50:00","date_gmt":"2025-07-01T11:50:00","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/?post_type=stsp_text&#038;p=24071"},"modified":"2025-07-07T16:21:45","modified_gmt":"2025-07-07T14:21:45","slug":"micro-chimere","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/micro-chimere\/","title":{"rendered":"Micro-chim\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Y a une phase de r\u00e9bellion, et apr\u00e8s y a une phase de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration.<br>&#8211; Et apr\u00e8s y a une phase\u2026 d\u2019extinction ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 cette remarque de son n+1, tout le monde avait \u00e9clat\u00e9 de rire.<br>Ir\u00e9n\u00e9e red\u00e9roule mentalement la sc\u00e8ne une deuxi\u00e8me, une troisi\u00e8me fois. Impossible de se rappeler pourquoi il avait voulu expliquer le rythme de sa vie militante \u00e0 ses coll\u00e8gues ce jour- l\u00e0. Ou de comprendre pourquoi il y pense maintenant, des mois plus tard, dans la queue \u00e0 la boucherie pour acheter une paupiette.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Il aime tellement la viande, j\u2019t\u2019assure, il adore \u00e7a, quand le steak arrive sur la table, il le renifle, il dit \u00ab Ah ! Que \u00e7a sent bon ! \u00bb, il est en extase, et puis il mange son steak l\u00e0, une portion impressionnante.<br>&#8211; Il a quel \u00e2ge maintenant ton fils ?<br>&#8211; Neuf ans<br>&#8211; Ben \u00e7a fait plaisir.<br>&#8211; Oui et puis la viande hein quand je rentre \u00e0 la maison avec les pi\u00e8ces de b\u0153uf, il prend le sac, il le soup\u00e8se, il le renifle, il a l\u2019air tellement heureux.<br>&#8211; Faut qu\u2019il vienne voir \u00e0 quoi \u00e7a ressemble \u00e0 l\u2019abattoir, avec les carcasses. \u00c7a va lui plaire.<br>&#8211; Super bonne id\u00e9e ! Pendant les vacances pourquoi pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La conversation continue. Ir\u00e9n\u00e9e regarde un gar\u00e7on boucher affair\u00e9 autour d\u2019une machine ronde d\u2019une cinquantaine de centim\u00e8tres de diam\u00e8tre, un peu plus loin derri\u00e8re l\u2019\u00e9tal. Une tr\u00e8s longue saucisse remplit petit \u00e0 petit un boyau arrim\u00e9 \u00e0 un tuyau en bas du cylindre. Une fois le boyau rempli, le gar\u00e7on boucher le referme, puis commence \u00e0 former des saucisses de taille standard. Il a le coup de main pour d\u00e9terminer la longueur, puis tourner le boudin sur lui-m\u00eame de mani\u00e8re \u00e0 resserrer le boyau \u00e0 la distance voulue, et recommencer de la m\u00eame mani\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 avoir obtenu un chapelet de saucisses toutes \u00e0 peu pr\u00e8s de la m\u00eame taille, qu\u2019il pend \u00e0 un crochet comme un collier.<br><br>Le deuxi\u00e8me boyau se remplit progressivement, il a l\u2019air plus long que le premier. L\u2019apprenti recommence \u00e0 tourner les saucisses. La guirlande est effectivement plus longue que la pr\u00e9c\u00e9dente, mais toujours aussi r\u00e9guli\u00e8re.<br><br>Troisi\u00e8me boyau. Le niveau de viande \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cylindre baisse \u00e0 vue d\u2019\u0153il. Il va falloir remettre de la chair.<br><br>Ir\u00e9n\u00e9e ach\u00e8te la paupiette pour sa m\u00e8re. Il ne prend pas le chemin le plus court pour rentrer. Les magnolias sont en fleurs. Il pourrait prendre un caf\u00e9 en terrasse. Mais \u00e0 quoi bon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De retour \u00e0 l\u2019appartement, Marie est assise dans le fauteuil marron \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit, les genoux repli\u00e9s devant elle comme \u00e0 son habitude. Marie lui a \u00e9t\u00e9 recommand\u00e9e par l\u2019association d\u2019accompagnement aux personnes en fin de vie qu\u2019il a contact\u00e9e. Il est content de la voir tous les jours. Les aides-soignantes et les infirmi\u00e8res de l\u2019hospitalisation \u00e0 domicile changent souvent; il faut r\u00e9expliquer \u00e0 chaque fois la porte d\u2019en bas qui ouvre mal, le robinet d\u2019eau qui chauffe trop vite. \u00c9videmment, il aurait \u00e9t\u00e9 bien incapable de faire les soins tout seuls, et il avait besoin de dormir la nuit pour pouvoir assurer les journ\u00e9es. Mais Marie, c\u2019\u00e9tait plus que du personnel soignant, c\u2019\u00e9tait un soulagement d\u2019un autre ordre.<br><br>Sur son t\u00e9l\u00e9phone, les textos dans les chats s\u2019accumulent. Il n\u2019ira pas aux marches contre les m\u00e9ga-bassines de ce week-end. La mobilisation contre le projet d\u2019autoroute reprend aussi ; l\u2019interdiction officielle de la semaine derni\u00e8re n\u2019a eu \u00e0 peu pr\u00e8s aucun effet, tout le monde est pr\u00eat \u00e0 retourner occuper le terrain. Mais finalement il n\u2019y a pas vraiment besoin de lui pour sauver la plan\u00e8te. C\u2019est plut\u00f4t lui qui veut se sauver en essayant. Depuis deux semaines, il ne sauve rien du tout, m\u00eame pas sa peau. Il attend la mort de sa m\u00e8re. Elle a demand\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il soit l\u00e0. Il est l\u00e0. Elle a demand\u00e9 une paupiette. Il est all\u00e9 acheter une paupiette. Il va la lui pr\u00e9parer. Elle y touchera \u00e0 peine. Il jettera la fin. Vingt ans qu\u2019il a pas mang\u00e9 de viande, maintenant il faut qu\u2019il en balance tous les jours. Pauvre bestiole, morte pour rien. Ils ont quel \u00e2ge les veaux quand on les abat exactement ? Saloperie de paupiette.<br><br>Marie repart. \u00ab On se revoit demain \u00bb. Demain, elle viendra l\u2019apr\u00e8s-midi. Il pourra aller courir.<br>\u00ab Faut vous a\u00e9rer, vous allez pas tenir sinon \u00bb. Il referme la porte derri\u00e8re elle.<br><br>Il apporte l\u2019assiette \u2013 paupiette pr\u00e9d\u00e9coup\u00e9e, patates \u00e0 l\u2019eau \u00e9cras\u00e9es \u2013 la pose sur la table \u00e0 roulettes, s\u2019installe dans le fauteuil marron.<br><br>&#8211; Tu veux manger, maman ? Je t\u2019ai fait la paupiette. Tu m\u2019avais dit que tu voulais une paupiette.<br>&#8211; Bah faut bien.<br>&#8211; C\u2019est comme tu veux.<br><br>Il approche l\u2019assiette, la fourchette. La main de sa m\u00e8re tremble tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement, elle joue un peu avec les morceaux de viande avant d\u2019en choisir un, le mastique consciencieusement. Pr\u00e9visiblement, le repas est fini apr\u00e8s deux bouch\u00e9es. Quand il voit ses paupi\u00e8res se baisser, il s\u2019assure qu\u2019elle n\u2019a plus rien dans la bouche, \u00e9loigne la tablette. Elle s\u2019est rendormie.<br><br>Il sent remonter la crampe dans son mollet droit. \u00c0 force de passer des heures dans ce fauteuil, plus aucune position n\u2019y est confortable. Il se tourne sur le c\u00f4t\u00e9. L\u2019odeur de viande lui l\u00e8ve le c\u0153ur. Il regarde les nouveaux messages sur son t\u00e9l\u00e9phone. Il a d\u00e9j\u00e0 dit merci \u00e0 tous les bon courage, pas la force de r\u00e9pondre aux comment \u00e7a va.<br><br>Elle s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e en sursaut au bruit de la sonnette. Il fait entrer le m\u00e9decin de famille, reste d\u2019abord un peu dans la chambre avec eux, puis les laisse seuls. En attendant, dans le salon, il allume la t\u00e9l\u00e9. Encore un documentaire sur les chambres \u00e0 gaz. C\u2019est pas supportable la cha\u00eene Histoire. Le m\u00e9decin a fini et s\u2019appr\u00eate \u00e0 repartir. Devant la porte d\u2019entr\u00e9e, il dispense \u00e0 Ir\u00e9n\u00e9e ses conseils habituels. \u00c7a suit son cours. L\u2019objectif c\u2019est le confort, faut pas h\u00e9siter \u00e0 utiliser le suppl\u00e9ment de morphine ou celui d\u2019anxiolytique, ou les deux en m\u00eame temps. Il reviendra deux jours plus tard, pour dire la m\u00eame chose.<br><br>Ir\u00e9n\u00e9e reprend sa place dans le fauteuil marron. Devant lui, l\u2019\u00e9tag\u00e8re est pleine des bo\u00eetes de m\u00e9dicaments des derniers mois \u2013 tout est en perfusion maintenant, il faudra rapporter les bo\u00eetes de cachets \u00e0 la pharmacie. La pharmacienne l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9venu qu\u2019ils ne pourraient pas \u00eatre utilis\u00e9s par d\u2019autres malades. Certains m\u00e9dicaments seront jet\u00e9s et br\u00fbl\u00e9s, les plus toxiques seront coul\u00e9s dans du b\u00e9ton.<br><br>Dehors, les voitures d\u00e9filent. Sa m\u00e8re habite au premier \u00e9tage, sur la rue ; on vit dans l\u2019appartement au rythme des journ\u00e9es de travail. Les bouchons le matin. L\u2019accalmie du milieu de journ\u00e9e. Il fait beau, sa m\u00e8re s\u2019est rendormie.<br><br>Combien de temps encore ? Quand il est arriv\u00e9, on lui avait annonc\u00e9 la fin imminente, qu\u2019il fallait se d\u00e9p\u00eacher, qu\u2019elle le demandait. Et puis finalement c\u2019\u00e9tait juste une infirmi\u00e8re qui avait paniqu\u00e9 parce que la clinique et le service d\u2019hospitalisation \u00e0 domicile n\u2019avaient pas les m\u00eames dosages et qu\u2019ils y \u00e9taient all\u00e9s un peu fort sur la morphine par erreur.<br><br>En arrivant dans l\u2019appartement, c\u2019\u00e9tait un vendredi soir \u00e0 22h30, il savait qu\u2019il ne pourrait pas repartir avant la fin. Il s\u2019\u00e9tait imagin\u00e9 que ce vieux corps us\u00e9 par la maladie, le retour \u00e0 la maison, une sorte de paix int\u00e9rieure, bref, deux semaines quoi, maximum. On y \u00e9tait, \u00e0 deux semaines, et il fallait encore pr\u00e9parer une paupiette.<br><br>Son fr\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas venu. \u00c0 l\u2019annonce de la derni\u00e8re heure, il \u00e9tait rest\u00e9 aux \u00c9tats-Unis. Une histoire d\u2019imp\u00f4ts, de dur\u00e9e de s\u00e9jour \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Sa m\u00e8re n\u2019avait rien demand\u00e9. Ir\u00e9n\u00e9e attendait la fin seul avec elle.<br><br>&#8211; Et alors cette Diane t\u2019en es o\u00f9 avec elle ?<br><br>Il n\u2019avait pas vu qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait r\u00e9veill\u00e9e. La derni\u00e8re chose dont il avait envie de parler, c\u2019\u00e9tait sa vie sentimentale.<br><br>&#8211; Y a pas grande chose \u00e0 en dire.<br>&#8211; Il faut que tu sois s\u00fbr. Est-ce que c\u2019est la bonne personne ?<br><br>Qu\u2019est-ce qu\u2019il en savait.<br><br>&#8211; Maman, je t\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019elle \u00e9tait avec quelqu\u2019un d\u2019autre.<br>&#8211; Moi je pense que cette \u00e9preuve, l\u00e0, \u00e7a va vous rapprocher.<br>&#8211; \u00c7a fait tr\u00e8s longtemps d\u00e9j\u00e0 qu\u2019on est tr\u00e8s proches.<br>&#8211; \u00c7a va changer les choses. Elle va le quitter. Vous allez avoir une vraie relation. Il faut que tu sois s\u00fbr que c\u2019est la bonne personne avant de te lancer l\u00e0-dedans.<br><br>Ce genre de discussions avait le don de le mettre hors de lui. \u00c7a ne la regardait pas. Et puis, pourquoi est-ce qu\u2019il faudrait \u00e0 tout prix une relation comme \u00e7a ? Depuis quelques temps il avait commenc\u00e9 \u00e0 se renseigner les lieux de vie communautaire interg\u00e9n\u00e9rationnels. Il se verrait bien finir sa vie dans un endroit comme \u00e7a. Sa m\u00e8re ne disait \u00e7a que parce qu\u2019elle avait souffert de cette maladie \u00e0 affronter seule.<br><br>&#8211; Je vais trouver, maman. J\u2019ai le temps.<br><br>Et j\u2019ai le droit me tromper, se dit-il. Sa m\u00e8re regardait dans le vague d\u2019un air insatisfait. Il attendait la salve suivante avec appr\u00e9hension, mais la fatigue l\u2019emporta. Les paupi\u00e8res de sa m\u00e8re se fermaient. Soulag\u00e9, il se laissa aller dans le dossier du fauteuil. La crampe lui tordit aussit\u00f4t le mollet droit.<br><br>C\u2019est le lendemain que sa m\u00e8re s\u2019\u00e9tait, au fil de la journ\u00e9e, retrouv\u00e9e paralys\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 droit et quasiment aphasique. Oh, elle s\u2019en \u00e9tait remise, avec la cortisone. Mais seulement quelques jours plus tard \u2013 quelques jours pendant lesquels Ir\u00e9n\u00e9e avait du mal \u00e0 saisir le sens des gestes et des expressions de sa m\u00e8re. Il posait ce qui lui semblait \u00eatre des questions simples \u2013 est-ce qu\u2019elle voulait \u00eatre redress\u00e9e ? Boire ? Ses lunettes ? \u2013 mais les r\u00e9ponses n\u2019\u00e9taient pas claires. Au bout d\u2019un moment, il en a eu trop marre de la voir lever les yeux au ciel \u00e0 chaque fois, qu\u2019il comprenne ou non la consigne. Il s\u2019est d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne plus poser de question, et simplement l\u2019informer de ce qu\u2019il faisait. Le plus compliqu\u00e9 restait les moments o\u00f9 elle voulait lui dire quelque chose et n\u2019y arrivait pas. Ses tentatives \u00e9taient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es \u00e0 chaque fois des deux m\u00eames gestes : elle se touchait le nez, regardait ses ongles, puis essayait de parler. Les premi\u00e8res fois, il avait juste \u00e9t\u00e9 surpris de la voir faire ces mouvements anodins (pour autant, tr\u00e8s personnels et, il s\u2019en rendait compte, ancr\u00e9s dans les habitudes de sa m\u00e8re). Ir\u00e9n\u00e9e pensait qu\u2019ils devaient activer des zones du cerveau encore mobilisables. Il dit \u00e0 sa m\u00e8re de ne pas oublier de se gratter le nez quand elle semblait vouloir parler.<br><br>&#8211; Visiblement, \u00e7a t\u2019aide \u00e0 t\u2019exprimer. Tu fais ce geste quand tu veux prendre ton \u00e9lan pour me dire quelque chose.<br><br>Apr\u00e8s cette conversation, lorsqu\u2019elle se surprenait \u00e0 se toucher le nez, sa m\u00e8re balan\u00e7ait entre amusement et consternation. Ils en riaient ensemble. Mais elle \u00e9tait loin d\u2019accepter d\u2019en \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 des gestes aussi primitifs. Sa frustration, son \u00e9nervement \u00e9taient palpables. Il finit par lui dire de ne pas s\u2019en faire, que ce qu\u2019il y avait \u00e0 dire avait \u00e9t\u00e9 dit, et que le reste du chemin se ferait comme \u00e7a. Mais non. Trois jours apr\u00e8s, elle avait retrouv\u00e9 l\u2019essentiel de sa facult\u00e9 de parler.<br><br>Les conversations n\u2019\u00e9taient pas passionnantes. Quelle heure il est, c\u2019est quoi ce bruit, qui est-ce qui arrive, y a quoi aujourd\u2019hui. Il continuait \u00e0 avoir l\u2019impression qu\u2019elle attendait quelqu\u2019un. Ses quelques amies, interdites de visite depuis dix jours, furent \u00e0 nouveau convoqu\u00e9es \u00e0 son chevet pour une nouvelle derni\u00e8re fois. Rien ne changeait.<br><br>Chaque jour, il se demandait s\u2019il ne devrait pas partir. Se disait qu\u2019il avait fait son devoir de fils, qu\u2019il pouvait s\u2019en aller la conscience tranquille. Qu\u2019elle pouvait retourner \u00e0 l\u2019h\u00f4pital pour la fin, apr\u00e8s tout, c\u2019est ce qu\u2019elle lui avait dit vouloir faire quand elle avait les id\u00e9es claires, m\u00eame si elle n\u2019en parlait plus maintenant. Il n\u2019en pouvait plus de la voir jouer les prolongations \u00e0 domicile, de la sentir partir puis se raviser, rebrousser chemin, et en route pour un tour de piste suppl\u00e9mentaire. Combien de fois il lui avait d\u00e9j\u00e0 dit adieu ? Trois ou quatre au moins. Pendant ce temps-l\u00e0, le monde continuait \u00e0 se d\u00e9liter. Il n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas all\u00e9 manifester contre les fachos. Rien. Il attendait. Il faudrait qu\u2019il pense \u00e0 prolonger son arr\u00eat de proche aidant. \u00c7a allait encore d\u00e9friser son n+1. Mais est-ce que c\u2019\u00e9tait de sa faute \u00e0 lui si \u00e7a durait aussi longtemps ?<br><br>Sa m\u00e8re \u00e9mergeait au passage des infirmi\u00e8res, \u00ab Bonsoir mesdames \u00bb, les joues roses et le sourire aux l\u00e8vres, \u00ab \u00c7a va, et vous ? \u00bb apr\u00e8s avoir pass\u00e9 l\u2019apr\u00e8s-midi les yeux dans le vague, le visage exsangue.<br><br>&#8211; Et la douleur, sur une \u00e9chelle de 1 \u00e0 10 ?<br>&#8211; Oh, \u00e7a va, 7.<br>&#8211; Si c\u2019est 7, il faut appuyer sur la pompe \u00e0 morphine.<br><br>La ride de contrari\u00e9t\u00e9 apparut entre ses deux sourcils. Elle referma les yeux.<br><br>Il raccompagna l\u2019infirmi\u00e8re \u00e0 la porte, puis reprit sa place dans le fauteuil marron. La nuit tombait, il \u00e9tait \u00e9puis\u00e9. Trois semaines maintenant qu\u2019il d\u00e9pliait le canap\u00e9 tous les soirs, le repliait le matin, se disait que la fin \u00e9tait proche et ce jour peut-\u00eatre le dernier. N\u2019importe quel organe pouvait c\u00e9der \u00e0 tout moment. Le c\u0153ur, le poumon restant, le foie, les reins. Tout \u00e9tait fait pour que sa m\u00e8re sente le moins possible ce qui se passait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle-m\u00eame ; c\u2019\u00e9tait \u00e7a, \u00eatre confortable. Un pousse-seringue pour l\u2019anti-naus\u00e9e, un autre pour l\u2019antitussif, une pompe \u00e0 morphine, une pompe d\u2019anxiolytiques, le matelas anti-escarre et son ronron \u00e0 trois temps : activation du moteur, gonflement du matelas, d\u00e9gonflement du matelas. Chaque jour, l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de la tuyauterie \u00e9tait jet\u00e9e, chang\u00e9e, de nouvelles poches de m\u00e9dicaments pos\u00e9es et diffus\u00e9es. Il avait install\u00e9 une poubelle dans la chambre. \u00c7a faisait plus de d\u00e9chets en une journ\u00e9e qu\u2019en deux semaines de sa vie quotidienne. Il ruminait ce privil\u00e8ge \u00e0 chaque fois qu\u2019il descendait le sac plein. La quantit\u00e9 de plastique, les m\u00e9dicaments, la viande, contre quelques jours suppl\u00e9mentaires. Il esp\u00e9rait qu\u2019il aurait le courage de ne pas en arriver l\u00e0 quand ce serait son tour. Il pensait aux descriptions de la mort par surchauffe, quand la temp\u00e9rature ext\u00e9rieure ne baisse pas suffisamment pour que le corps humain puisse se r\u00e9guler. Voil\u00e0 une mort atroce.<br><br>\u00c0 la nuit tombante, sa m\u00e8re s\u2019\u00e9tait r\u00e9veill\u00e9e. Par-dessus son drap, elle avait pris la main d\u2019Ir\u00e9n\u00e9e et commenc\u00e9 \u00e0 remonter sa manche. Elle tournait l\u2019avant-bras et la main de son fils dans un sens, dans l\u2019autre. Il n\u2019\u00e9tait pas bien s\u00fbr qu\u2019elle n\u2019ait pas une hallucination, comme la fois o\u00f9 elle avait pris sa main pour un rat. Il pr\u00e9f\u00e9ra pr\u00e9ciser : \u00ab C\u2019est mon bras et ma main gauches. \u00bb. Sa m\u00e8re avait coll\u00e9 son propre avant-bras contre le sien et tournait leurs deux avant-bras d\u2019un c\u00f4t\u00e9, de l\u2019autre. Celui d\u2019Ir\u00e9n\u00e9e, ses poils clairs dans la lumi\u00e8re rasante du soleil couchant, les muscles l\u00e9g\u00e8rement saillants au moment de la rotation initi\u00e9e par sa m\u00e8re, les premi\u00e8res traces de vieillissement sur sa peau. Celui de sa m\u00e8re, d\u00e9charn\u00e9, chaque \u00e9l\u00e9ment de l\u2019ossature visible \u00e0 travers la peau. Deux faces d\u2019une m\u00e9daille ? Un bras de fer ? Il ne savait pas comment interpr\u00e9ter le mouvement d\u2019observation de sa m\u00e8re, de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre.<br><br>&#8211; J\u2019ai jamais vu personne mourir.<br><br>Il pensait qu\u2019elle \u00e9tait l\u00e0 quand sa grand-m\u00e8re \u00e9tait morte, pourtant.<br><br>&#8211; Moi non plus.<br><br>Aucun d\u2019eux n\u2019avait quoi que ce soit \u00e0 ajouter. Est-ce que le fait de n\u2019avoir jamais vu mourir personne rend incapable de mourir, ou incapable d\u2019accompagner une personne vers la mort ? Il pensait pourtant que si elle lui avait dit de venir, c\u2019est qu\u2019elle accepterait son aide, son bras et son avant-bras, pour le dernier bout de route. Il avait eu l\u2019impression de la mettre sur le chemin un nombre incalculable de fois en trois semaines. Marie lui r\u00e9p\u00e9tait que c\u2019\u00e9tait elle qui d\u00e9cidait quand elle partirait. Lui continuait \u00e0 croire que sa m\u00e8re ne le ferait pas souffrir ind\u00e9finiment, que d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre elle le lib\u00e8rerait de l\u2019\u00e9preuve d\u2019une mort qui n\u2019en finissait pas. Qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut d\u2019autre chose, au moins, elle ne voudrait pas faire souffrir son enfant. Elle voyait bien que ce qu\u2019elle lui imposait \u00e9tait d\u2019une violence inou\u00efe. C\u2019est les mots exacts qu\u2019elle avait utilis\u00e9s pour en parler dix jours plus t\u00f4t lors d\u2019une visite du m\u00e9decin.<br><br>Les hallucinations occupaient les conversations. Son champ de vision \u00e9tait plus r\u00e9duit, probablement couvert de taches. Elle s\u2019inqui\u00e9tait de mouches sur la nourriture, de la poussi\u00e8re qui envahissait la pi\u00e8ce. De granul\u00e9s en train de tomber sur Ir\u00e9n\u00e9e. Il la rassurait comme il pouvait, essayait de changer de sujet de conversation. Elle revenait de plus en plus souvent \u00e0 un voyage qu\u2019il lui restait encore \u00e0 faire.<br><br>&#8211; On part quand ?<br>&#8211; Je sais pas moi.<br>&#8211; Alors comment on fait ?<br>&#8211; \u00c9coute, on va bien trouver une solution.<br>&#8211; Mais j\u2019ai pas de voiture.<br>&#8211; C\u2019est pas grave \u00e7a.<br>&#8211; Mais si c\u2019est grave, faut bien y aller.<br>&#8211; On louera une voiture.<br>&#8211; Mais faut s\u2019arr\u00eater en chemin.<br>&#8211; On s\u2019arr\u00eatera en chemin.<br><br>Elle parlait du trajet qu\u2019elle avait elle-m\u00eame pr\u00e9vu apr\u00e8s son d\u00e9c\u00e8s. Le transport du corps au fun\u00e9rarium, de l\u00e0 au cr\u00e9matorium. Il lui semblait qu\u2019elle se pr\u00e9parait enfin pour de bon \u00e0 partir. Il restait dans le fauteuil marron, \u00e0 l\u2019\u00e9couter parler de pi\u00e8ce sans murs et de mouches envahissantes, et \u00e0 chercher comment la rassurer.<br><br>Le lendemain matin, elle peinait \u00e0 respirer. Ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e7a qu\u2019il s\u2019\u00e9tait imagin\u00e9, pas qu\u2019elle s\u2019\u00e9touffe sous ses yeux. Il ravalait ses larmes, appuyait sur la pompe \u00e0 morphine r\u00e9guli\u00e8rement et attendait le m\u00e9decin ; sa m\u00e8re jetait des regards terroris\u00e9s. Bien s\u00fbr il avait cru vivre les derni\u00e8res heures d\u00e9j\u00e0 au cours de trois derni\u00e8res semaines, cru seulement, mais cette fois-ci, est-ce que \u00e7a n\u2019avait pas l\u2019air sans retour ?<br><br>\u00c0 peine le compresseur \u00e0 oxyg\u00e8ne prescrit par le m\u00e9decin pos\u00e9, les traits de son visage se d\u00e9tendirent et elle s\u2019endormit paisiblement. Il la regarda dormir quelques heures. Si seulement elle pouvait partir comme \u00e7a. Cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 lui semblait miraculeuse apr\u00e8s la panique du matin.<br><br>Le lendemain, la garde de nuit assura Ir\u00e9n\u00e9e que sa m\u00e8re avait tr\u00e8s bien dormi, qu\u2019elle \u00e9tait encore assoupie, mais consciente. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, se dit-il. Quelques jours de plus, mais au moins quelques jours o\u00f9 elle sera ne sera pas inconfortable. Il commen\u00e7ait lui aussi \u00e0 parler comme le m\u00e9decin et les infirmi\u00e8res.<br><br>Il s\u2019approcha du lit ; l\u2019apaisement de la veille s\u2019\u00e9tait effac\u00e9 du visage de sa m\u00e8re. Le front pliss\u00e9, elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 recommencer \u00e0 lutter.<br><br>&#8211; Il faut que tu saches comment d\u00e9brancher cette machine.<br>&#8211; Tu veux que je coupe l\u2019oxyg\u00e8ne ? \u00c7a te g\u00eane, le tuyau dans le nez ?<br>&#8211; Non, mais pour apr\u00e8s, quand les flics vont venir.<br>&#8211; Comment \u00e7a quand les flics vont venir ?<br>&#8211; Quand les flics vont venir, ils vont rien comprendre \u00e0 cette machine si elle est branch\u00e9e, avec les morceaux qu\u2019y aura partout. Ils se diront qu\u2019est-ce que c\u2019est que cette bonne femme.<br><br>Elle parlait du constat du d\u00e9c\u00e8s ?<br><br>&#8211; Si c\u2019est \u00e7a qui t\u2019inqui\u00e8te vraiment c\u2019est pas la peine de t\u2019en faire maman, je sais \u00e9teindre la machine. C\u2019est tr\u00e8s simple, il suffit d\u2019appuyer sur un bouton. Je peux te montrer si tu veux.<br>&#8211; Parce que les flics sinon ils vont se dire mais c\u2019est quoi cette Anglaise.<br><br>Sa m\u00e8re \u00e9tait \u00e9puis\u00e9e par l\u2019effort. Elle regardait dans le vide d\u2019un air inquiet, et se rendormit. Il passa la journ\u00e9e \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 cette Anglaise sans r\u00e9ussir \u00e0 comprendre ce que sa m\u00e8re avait voulu dire.<br><br>Chaque soir, il s\u2019approchait d\u2019elle pour lui souhaiter bonne nuit avant de la confier \u00e0 l\u2019aide-soignante de garde, puis se dirigeait vers le salon. Il d\u00e9pliait le canap\u00e9, rajoutait par-dessus un matelas en mousse, stock\u00e9 en journ\u00e9e au milieu des chemisiers dans la grande armoire de sa m\u00e8re. Il avait retir\u00e9 la pile de l\u2019horloge de la chemin\u00e9e, le tic-tac l\u2019emp\u00eachait de dormir. Ce n\u2019\u00e9tait pas la panac\u00e9e, surtout au bout d\u2019un mois. Les derni\u00e8res voitures \u00e9taient en g\u00e9n\u00e9ral des f\u00eatards, musique \u00e0 fond fen\u00eatre ouverte, un autre monde. Et puis plus rien, ou presque, jusqu\u2019au matin, constater qu\u2019il est six heures trente et que l\u2019aide-soignante n\u2019est pas venue le r\u00e9veiller au milieu de la nuit pour lui dire que sa m\u00e8re \u00e9tait morte.<br><br>Le soir, elle avait souvent un moment d\u2019\u00e9veil \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la fatigue s\u2019abattait sur lui. Mais il n\u2019avait plus la force de rester. Il l\u2019embrassait, lui disait \u00e0 demain, et proc\u00e9dait \u00e0 son rituel de d\u00e9pliage de canap\u00e9, en g\u00e9n\u00e9ral vers 21h30. \u00c0 vrai dire, il comptait les minutes \u00e0 partir de 20h30. Ce n\u2019\u00e9tait pas juste la fatigue physique ou ce fichu fauteuil marron qui lui sortait par les yeux. Il avait envie d\u2019\u00eatre seul. Finalement son appartement lui manquait plus que ses ami.es. Le silence, laisser ses pens\u00e9es aller l\u00e0 o\u00f9 elles le souhaitaient sans revenir, in\u00e9luctablement, au visage et \u00e0 l\u2019odeur de la mort. Un lit de vivant, des gestes de vivant.<br><br>Il attendait l\u2019arriv\u00e9e de la garde de nuit avec impatience. Elles \u00e9taient plusieurs \u00e0 se relayer et arrivaient en g\u00e9n\u00e9ral vers 21h. Et puis un soir, apr\u00e8s un encha\u00eenement malheureux de circonstances, aucune des gardes ne s\u2019est trouv\u00e9e disponible pour veiller sa m\u00e8re. C\u2019\u00e9tait donc \u00e0 lui, pour cette fois, de prendre place sur le futon au pied du lit m\u00e9dicalis\u00e9.<br><br>Il apporta son drap du dessous et sa couette, se brossa les dents, \u00e9teignit les lumi\u00e8res dans l\u2019appartement. Il se demandait s\u2019il allait dormir. Il avait peur. C\u2019\u00e9tait absurde d\u2019avoir peur, il ne pouvait rien se passer de tr\u00e8s diff\u00e9rent la nuit par rapport \u00e0 ce qui se passait en journ\u00e9e. Mais une appr\u00e9hension lui collait au c\u0153ur, quelque chose de sourd. Est-ce qu\u2019il avait peur de ne pas l\u2019entendre, ne pas se r\u00e9veiller si elle avait besoin de lui ? D\u2019\u00eatre tir\u00e9 du sommeil par des r\u00e2les d\u2019agonie ? De ne pas savoir quoi faire ? (pourtant le num\u00e9ro d\u2019urgence du service d\u2019hospitalisation \u00e0 domicile \u00e9tait le m\u00eame de jour comme de nuit) C\u2019est le noir, peut-\u00eatre. Il avait peur du noir, petit. Son fr\u00e8re n\u2019aurait pas eu peur, lui. Mais en ville, on n\u2019est jamais vraiment dans le noir. Il reste toujours l\u2019orange des lampadaires, on sait o\u00f9 on est quand on se r\u00e9veille au milieu de la nuit. Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une nuit \u00e0 passer. Il allait bien y arriver.<br><br>Il embrassa sa m\u00e8re en lui souhaitant bonne nuit et s\u2019allongea sur le futon. Un halo bleu entourait le lit m\u00e9dicalis\u00e9, il \u00e9manait du tableau d\u2019\u00e9clairage des deux pousse-seringue. Sur chaque tableau, une petite ic\u00f4ne bougeait en continu : un personnage en train de marcher, pour indiquer que la machine \u00e9tait bien en marche. Il ferma les yeux et essaya de rep\u00e9rer le son de la respiration de sa m\u00e8re. Elle semblait s\u2019\u00eatre plus ou moins cal\u00e9e sur le compresseur \u00e0 oxyg\u00e8ne, en tout cas quand elle n\u2019avait pas d\u2019apn\u00e9es. Il fallait tendre l\u2019oreille pour r\u00e9ussir \u00e0 l\u2019entendre, mais il y arrivait. C\u2019\u00e9tait plus compliqu\u00e9 quand le moteur du matelas anti-escarre se mettait en route. Il retrouvait ses rep\u00e8res une fois que le moteur s\u2019arr\u00eatait. Il devait rester attentif pendant le gonflement et le d\u00e9gonflement du matelas. Il entendait \u00e0 peine les voitures dehors. Jamais il ne r\u00e9ussirait \u00e0 dormir au milieu d\u2019un tel boucan. Hors de question de mettre des bouchons d\u2019oreilles, la seule chose que \u00e7a ferait c\u2019est qu\u2019il n&#8217;entendrait plus du tout le souffle de sa m\u00e8re et encore tr\u00e8s bien tout le reste. Suspendu \u00e0 une apn\u00e9e, il s\u2019\u00e9tait redress\u00e9 sur le futon, inquiet, pour regarder le visage de sa m\u00e8re. Mais non, la respiration avait repris. Il se rallongea.<br><br>C\u2019est pas grave. Tant pis, je dormirai pas, et puis c\u2019est tout. J\u2019ai fait suffisamment d\u2019insomnies depuis six mois pour savoir qu\u2019on y survit. Le bruit du compresseur \u00e0 oxyg\u00e8ne a un petit c\u00f4t\u00e9 locomotive \u00e0 vapeur. Comme dans Retour vers le Futur III, quand ils mettent plein de b\u00fbches dans la fournaise pour aller le plus vite possible. Le matelas se tient \u00e0 carreau, il va bien finir par red\u00e9marrer. Mais son souffle, est-ce que c\u2019est ce petit bruit, l\u00e0, ou pas ? Je vais pas me mettre dans le fauteuil pour \u00eatre s\u00fbr d\u2019entendre toute la nuit non plus l\u00e0 ; pour le coup, \u00e7a, vraiment, \u00e7a m\u2019ach\u00e8verait. Petite chose. Voil\u00e0 ce qu\u2019elle me dirait. Y a bien des gens qui ont surv\u00e9cu aux camps de concentration. Quelle phrase de merde. De toute fa\u00e7on elle peut m\u2019appeler si elle a besoin. Ah tiens voil\u00e0 le matelas anti-escarre qui se met en route. Attention \u00e7a va gonfler. Le tout c\u2019est de ne pas tr\u00e9bucher. Ah punaise mes deux dents de devant sont encore en train de tomber, mais pourquoi elles se mettent \u00e0 bouger et \u00e0 tomber comme \u00e7a, je pensais que je pouvais les remettre en les accrochant un peu \u00e0 la gencive, \u00e7a pisse le sang, et puis pourquoi est-ce que je les vois alors que je suis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi-m\u00eame, \u00e7a n\u2019a pas de sens, mais surtout le probl\u00e8me c\u2019est de perdre mes deux dents de devant, je vais ressembler \u00e0 quoi apr\u00e8s.<br><br>Ce n\u2019est pas vraiment une respiration, pas vraiment un g\u00e9missement. Lorsqu\u2019il ouvre un \u0153il apr\u00e8s avoir entendu ce petit bruit, Ir\u00e9n\u00e9e voit qu\u2019il n\u2019y voit rien. Pas de halo bleu, pas de lumi\u00e8re orange. Il voit qu\u2019il n\u2019entend rien. Pas de compresseur \u00e0 oxyg\u00e8ne, pas de matelas anti-escarre. La seule chose qu\u2019il entend tourner, c\u2019est les pompes de morphine et d\u2019anxiolytique. Elles sont \u00e0 pile, elles, pas branch\u00e9es sur le secteur comme tout le reste des machines. Il doit y avoir une panne d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, on n\u2019y voit vraiment rien. Mais depuis combien de temps ? Il se l\u00e8ve, veut aller \u00e0 la fen\u00eatre, se cogne le tibia contre les caisses de m\u00e9dicaments du service d\u2019hospitalisation \u00e0 domicile. Il ouvre un rideau. Dehors, tout est opaque, seuls quelques gyrophares de loin en loin. \u00c0 perte de vue, pas de lumi\u00e8re. Il sait que l\u2019immeuble d\u2019en face est l\u00e0, mais il ne le voit pas. Aucune voiture ne passe, l\u2019obscurit\u00e9 est \u00e9paisse, elle remplit la rue.<br><br>Ir\u00e9n\u00e9e retourne au futon, t\u00e2tonne pour trouver son t\u00e9l\u00e9phone, allume la lampe de poche, et se dirige vers le lit de sa m\u00e8re. Il n\u2019\u00e9claire pas son visage, et reste dans le noir, debout le long du lit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8211; Y a une phase de r\u00e9bellion, et apr\u00e8s y a une phase de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration.&#8211; Et apr\u00e8s y a une phase\u2026 d\u2019extinction ? \u00c0 cette remarque de son n+1, tout le monde avait \u00e9clat\u00e9 de rire.Ir\u00e9n\u00e9e red\u00e9roule mentalement la sc\u00e8ne une deuxi\u00e8me, une troisi\u00e8me fois. 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