{"id":9258,"date":"2018-05-15T18:55:21","date_gmt":"2018-05-15T16:55:21","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/?post_type=stsp_text&#038;p=9258"},"modified":"2020-11-23T13:07:56","modified_gmt":"2020-11-23T12:07:56","slug":"la-fin-de-p","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/text\/la-fin-de-p\/","title":{"rendered":"La fin de P."},"content":{"rendered":"<p>Je crois que je te dois une explication. Ce n\u2019est sans doute ni l\u2019endroit ni le moment, ou plut\u00f4t\u00a0si, j\u2019emploie l\u00e0 une expression toute faite, c\u2019est bien le moment, car c\u2019est la premi\u00e8re et\u00a0derni\u00e8re fois que je peux te conter cette histoire, de ses pr\u00e9misses jusqu\u2019\u00e0 son point culminant\u00a0de ce soir, sans \u00eatre interrompue ou sans craindre que ton visage ne se torde de d\u00e9go\u00fbt. Oui, je\u00a0te dois bien cela, pour que tu puisses partir sinon tranquille, au moins \u00e9clair\u00e9e sur\u00a0l\u2019encha\u00eenement des causes et des cons\u00e9quences qui nous ont men\u00e9es ici. C\u2019est une moindre\u00a0consolation, me diras-tu, mais je le fais aussi pour moi, car je crois qu\u2019il me faut\u00a0imp\u00e9rativement passer par cette \u00e9tape de la parole qui d\u00e9livre. Quant \u00e0 l\u2019endroit, je reconnais\u00a0volontiers qu\u2019il n\u2019est gu\u00e8re appropri\u00e9 et te prie de m\u2019en excuser. Ne trouves-tu pas n\u00e9anmoins\u00a0amusant de se retrouver au bord de ce canal alors que tant d\u2019eau a coul\u00e9 sous le pont de\u00a0briques depuis la premi\u00e8re et unique fois o\u00f9 nous nous y sommes assises ensemble ? Tu as\u00a0sans doute besoin que je te rafra\u00eechisse la m\u00e9moire. C\u2019\u00e9tait un chaud dimanche de premier\u00a0mai. Le Kiez, grouillant de monde, battait au rythme des slogans utopistes et musiques les\u00a0plus vari\u00e9es, embaum\u00e9 par les fum\u00e9es de barbecues. Nous avons d\u00e9ambul\u00e9 de rue en rue, \u00e0\u00a0l\u2019aveugle, nous impr\u00e9gnant des ambiances contrast\u00e9es, presque ivres de n\u2019avoir ni bu ni\u00a0mang\u00e9, avant d\u2019\u00e9chouer au bord du canal, o\u00f9 je balan\u00e7ais mes pieds nus au-dessus des eaux\u00a0vertes et calmes, tandis que tu \u00e9tais allong\u00e9e sur la pierre chaude, ta t\u00eate appuy\u00e9e sur ma\u00a0cuisse. \u00c0 la faveur du courant, nous avons aper\u00e7u une masse beige flottant \u00e0 la surface, qui en\u00a0se rapprochant, ressemblait de plus en plus \u00e0 un corps de nourrisson. Tu te souviens\u00a0maintenant ? Nos deux c\u0153urs ont manqu\u00e9 un battement avant que nous ne r\u00e9alisions qu\u2019il\u00a0s\u2019agissait d\u2019un poupon en plastique. Cela nous fit sourire et nous sommes tomb\u00e9es d\u2019accord\u00a0sur l\u2019id\u00e9e que cette sc\u00e8ne \u00e9tait tout \u00e0 fait berlinoise. \u00c0 cet instant, bien que le processus qui\u00a0devait nous conduire \u00e0 la conclusion de ce soir f\u00fbt d\u00e9j\u00e0 entam\u00e9, il eut encore \u00e9t\u00e9 possible de\u00a0rebrousser chemin, en constatant que celui-ci \u00e9tait non seulement parsem\u00e9 d\u2019obstacles, mais\u00a0surtout qu\u2019il ne menait nulle part, et que par cons\u00e9quent, mieux valait nous \u00e9pargner tous ces\u00a0emb\u00eatements. C\u2019est un dr\u00f4le de hasard tout de m\u00eame que nous soyons revenues spontan\u00e9ment\u00a0\u00e0 cet endroit. D\u2019ailleurs, s\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 si crucial pour moi \u00e0 l\u2019\u00e9poque, je ne l\u2019aurais\u00a0probablement pas reconnu tant il a chang\u00e9. Les arbres face \u00e0 nous \u00e9taient couverts de feuilles\u00a0vertes et tendres, si fra\u00eeches qu\u2019elles \u00e9taient encore frip\u00e9es. Les quelques branches que\u00a0j\u2019aper\u00e7ois aujourd\u2019hui dans le halo du r\u00e9verb\u00e8re ploient sous le poids du vide, leurs doigts\u00a0squelettiques prisonniers de la longue nuit glac\u00e9e. Depuis que cet hiver, le plus froid depuis\u00a0quatre d\u00e9cennies, a commenc\u00e9, le temps semble s\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9. Seul un craquement \u00e9touff\u00e9,\u00a0parfois, rappelle que sous la glace, l\u2019eau continue de s\u2019\u00e9couler. La surface est d\u00e9sormais\u00a0recouverte d\u2019une pellicule blanche perturb\u00e9e \u00e7a et l\u00e0 par des empreintes d\u2019oiseaux, un\u00a0morceau de bois, et je crois m\u00eame apercevoir un gant esseul\u00e9 pr\u00e8s du pont. Le rebord de\u00a0pierre qui nous diffusait sa chaleur accumul\u00e9e est maintenant froid et humide, envelopp\u00e9 par\u00a0la neige, der Schnee von gestern, d\u00e9j\u00e0 ancienne et pourtant tellement vivace qu\u2019elle me br\u00fble\u00a0la peau.<\/p>\n<p>On pourra ais\u00e9ment suivre notre trace du club jusqu\u2019ici, mes semelles poussant la coquetterie\u00a0jusqu\u2019\u00e0 imprimer ma pointure sur le sol. J\u2019avoue que je n\u2019ai pas fait attention \u00e0 la forme de tes\u00a0empreintes. Peut-on y lire ta d\u00e9marche de palefrenier qui monte les chevaux dans le dos du\u00a0ma\u00eetre ? J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 m\u00e9dus\u00e9e par ce contraste entre ce corps tout en d\u00e9licatesse et cette\u00a0d\u00e9marche quelque peu grossi\u00e8re, jambes arqu\u00e9es, pieds orient\u00e9s vers l\u2019ext\u00e9rieur, orteils\u00a0projet\u00e9s vers le ciel \u00e0 chaque pas, et ton buste qui rebondit comme juch\u00e9 sur des amortisseurs.\u00a0Un des mille-et-un paradoxes qui font de toi un \u00eatre insaisissable, prenant toujours un chemin\u00a0non r\u00e9pertori\u00e9 sur les cartes de mon imagination. Tiens, \u00e7a beugle sur le pont. D\u2019autres\u00a0naufrag\u00e9s de la nuit venus noyer la vacuit\u00e9 de leurs existences dans les effluves d\u2019alcool et de\u00a0sexe. Oui, je sais, c\u2019est gratuit ce que je dis l\u00e0. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, regarde cet idiot qui jette sa\u00a0bouteille vide pour briser la glace et qui jubile du fracas qu\u2019il provoque. C\u2019est incroyable cette\u00a0pulsion de destruction, ce besoin de souiller, simplement pour avoir la satisfaction d\u2019y laisser sa marque. Ou peut-\u00eatre, et on en revient au vide existentiel, qu\u2019il s\u2019agit de se rassurer, de se\u00a0confirmemor \u00e0 soi-m\u00eame qu\u2019on existe bel et bien. Je macule donc je suis. Je te vois d\u00e9j\u00e0\u00a0m\u2019objecter, toi qui as un penchant pour tout ce qui est irr\u00e9gulier, que c\u2019est justement ce qui\u00a0chiffonne la perfection qui la rend belle. Tu n\u2019as pas tort, c\u2019est ce qui me saisit aux tripes\u00a0quand je regarde ton front, son implantation de cheveux capricieuse comme une rang\u00e9e de\u00a0roseaux dans la dune, et surtout cette cicatrice, petite ligne de chair d\u00e9chiquet\u00e9e.<\/p>\n<p>Je ne m\u2019attendais vraiment pas \u00e0 te voir ce soir. Cela faisait longtemps que j\u2019avais cess\u00e9 de\u00a0t\u2019apercevoir \u00e0 chaque coin de rue, dans chaque rame de m\u00e9tro, entre chaque rayon de\u00a0magasin. Il m\u2019a d\u2019ailleurs fallu plusieurs secondes pour que mon cerveau, satur\u00e9 d\u2019alcool et\u00a0d\u2019adr\u00e9naline, analyse correctement l\u2019information famili\u00e8re que lui envoyait mon nerf optique.\u00a0Ma r\u00e9tine s\u2019impr\u00e8gne \u00e0 nouveau, \u00e0 la faveur des \u00e9clairs du stroboscope, de cette silhouette\u00a0qu\u2019elle a si bien connue, jambes fusel\u00e9es de sauterelle, petits seins fermes, cheveux nou\u00e9s en\u00a0arri\u00e8re qui laissent entrevoir ton visage ovale fendu d\u2019un sourire de plaisir, habit\u00e9 par la\u00a0musique. Depuis quand es-tu de retour \u00e0 Berlin ? Immobile \u00e0 te regarder, j\u2019ai senti venir la\u00a0chaleur d\u2019un souvenir agr\u00e9able qui remonte \u00e0 la surface, comme un vieux r\u00e9flexe\u00a0 pavlovien\u00a0soudain d\u00e9poussi\u00e9r\u00e9 : cette vision fugace de toi, ton reflet dans la vitre, ma fen\u00eatre\u00a0quotidienne de voyeurisme qui m\u2019ouvrait, pour un quart de seconde, la possibilit\u00e9 de\u00a0t\u2019observer \u00e0 ton insu. Me voici, cinq ans plus tard, de nouveau saisie par ce spectacle. Mon\u00a0regard ne te p\u00e8se pas, tu es habitu\u00e9e \u00e0 sentir les paires d\u2019yeux te caresser. D\u2019ailleurs, il est\u00a0probable qu\u2019\u00e0 l\u2019instant o\u00f9 je t\u2019observais, d\u2019autres fissent de m\u00eame, s\u2019imaginant une chance de\u00a0te poss\u00e9der pour la nuit. Le type qui dansait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de toi a d\u00e9pos\u00e9 ses\u00a0 mains sur tes hanches, tu l\u2019as laiss\u00e9 faire, mon pouls s\u2019est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9. Tu es donc de nouveau sur le march\u00e9. Que s\u2019estil pass\u00e9 avec\u2026 Peu importe, je ne veux pas le savoir. Le DJ a op\u00e9r\u00e9 une transition peu r\u00e9ussie\u00a0entre deux morceaux, et coup\u00e9e dans ton \u00e9lan, tu as ouvert les yeux pour regarder ta prise. Tu\u00a0as fait une moue et je sais pourquoi : trop aryen, trop fade, trop fin des mollets. En qu\u00eate\u00a0d\u2019une \u00e9chappatoire, tes yeux font une ronde dans la salle, me d\u00e9passent, reviennent en arri\u00e8re,\u00a0s\u2019arr\u00eatent, s\u2019\u00e9carquillent. Un sourire franc se dessine sur ton visage. Tu cries mon nom qui se\u00a0perd dans la cacophonie \u00e9lectronique. Tu sais combien de fois j\u2019ai esp\u00e9r\u00e9 que tu cries mon\u00a0nom ?<\/p>\n<p>Lorsque nous avons commenc\u00e9 \u00e0 marcher tout \u00e0 l\u2019heure, et que, sous l\u2019effet du froid, le sang a\u00a0afflu\u00e9 \u00e0 tes joues, je me suis rappel\u00e9 le premier jour o\u00f9 nous nous sommes rencontr\u00e9es. C\u2019est\u00a0\u00e9trange d\u2019ailleurs que je me souvienne de cet instant, moi qui oublie les visages et les\u00a0pr\u00e9noms sit\u00f4t hors de ma vue. Mais cette inscription dans ma m\u00e9moire ne r\u00e9v\u00e8le rien de\u00a0particulier car je ne pousserai pas la caricature de cette histoire d\u00e9j\u00e0 passablement habit\u00e9e de\u00a0lieux communs jusqu\u2019\u00e0 dire que j\u2019ai su tout de suite. Cette demi-minute qu\u2019ont dur\u00e9 les\u00a0pr\u00e9sentations fut somme toute extr\u00eamement banale, et je n\u2019en retins que tes joues rougies, tes\u00a0yeux bleus timides, et ton pull en laine vert. Je me demande quelle impression je t\u2019ai laiss\u00e9e,\u00a0si je t\u2019en ai laiss\u00e9 une. Je me demande m\u00eame quelle impression je me laisserais \u00e0 moi-m\u00eame\u00a0si je devais aujourd\u2019hui faire la connaissance de la personne que j\u2019\u00e9tais alors. Laisse-moi\u00a0reprendre mes esprits un instant, je trouve que je m\u2019\u00e9gare quelque peu dans le r\u00e9cit. La circulation du sang lentement s\u2019amenuise dans mes pieds, les vaisseaux et capillaires un \u00e0 un\u00a0se r\u00e9tractent, et je crois que cette crise organique \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de mon corps alt\u00e8re la\u00a0productivit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de la machine. Ce n\u2019est pas tant la douleur qui me g\u00e8ne \u2013 elle a le m\u00e9rite\u00a0de me signifier que j\u2019existe encore \u2013 mais surtout je ne voudrais pas qu\u2019elle me tourne la t\u00eate\u00a0au point de m\u2019amputer des mots. Bref, o\u00f9 en \u00e9tais-je ? Ah oui, je voulais te parler de la\u00a0porcelaine. Lorsque je t\u2019ai connue, je vivais dans une bille, \u00e0 la surface blanche et\u00a0parfaitement lisse, une bille de porcelaine onctueuse, dans laquelle, berc\u00e9e selon un\u00a0mouvement lent et r\u00e9p\u00e9titif, je n\u2019avais d\u2019autre pr\u00e9occupation que la perfection du nombre Pi.\u00a0Le tumulte de la vie ne m\u2019atteignait que fortement estomp\u00e9, un simple \u00e9cho frappant la\u00a0surface de ma cellule et me confirmant par l\u00e0-m\u00eame son imperm\u00e9abilit\u00e9. Il y faisait un air\u00a0invariablement frais et sec qui jamais ne mettait mon corps \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des al\u00e9as thermiques,\u00a0maintenant de fait mon pouls \u00e0 une pulsation constante et ma respiration \u00e0 un va-et-vient\u00a0profond et l\u00e9g\u00e8rement sonore. Je m\u2019y sentais absolument libre quand bien m\u00eame mes mains et\u00a0mes pieds, une fois mes membres \u00e9tir\u00e9s, touchaient tous les quatre le bord de la bille. Je ne\u00a0sais trop quand les concr\u00e9tions de porcelaine ont commenc\u00e9 \u00e0 se former autour de moi mais\u00a0tr\u00e8s vite j\u2019en vins \u00e0 oublier qu\u2019il f\u00fbt possible de vivre en dehors de son sein min\u00e9ral dont je\u00a0su\u00e7ais la chair l\u00e9g\u00e8rement sal\u00e9e avec une satisfaction proche de la pl\u00e9nitude. Tout d\u00e9sir, tout\u00a0plaisir, tout regret, avaient cess\u00e9 de me pr\u00e9occuper. J\u2019avais tout, la porcelaine \u00e9tait tout, et la\u00a0vie pouvait bien continuer \u00e0 pousser en friche tout autour, elle m\u2019\u00e9tait \u00e9gale. Du moins\u00a0jusqu\u2019\u00e0 ce jour de printemps, o\u00f9 une voix grave comme le vent dans une crevasse glac\u00e9e fit\u00a0trembler la surface tranquille de mon cocon de pierre. Mon sismographe int\u00e9rieur, immobile\u00a0depuis si longtemps, se mit \u00e0 s\u2019agiter fr\u00e9n\u00e9tiquement, et j\u2019observai, impuissante, des fissures\u00a0frayant leur chemin dans la transparence blafarde de la coquille autour de moi, d\u2019abord une,\u00a0puis une deuxi\u00e8me, et une troisi\u00e8me qui rejoignit la premi\u00e8re dans un grondement bigbanguesque avant d\u2019\u00e9clater en un \u00e9clair aveuglant. Je restai l\u00e0, plusieurs secondes ou minutes,\u00a0je ne sais pas, \u00e0 tenter de remettre au diapason les battements affol\u00e9s de mon c\u0153ur, en \u00e9cartant\u00a0les bras dans l\u2019espoir de caresser la surface famili\u00e8re. Au moment d\u2019atteindre l\u2019envergure\u00a0habituelle, mes mains h\u00e9sit\u00e8rent une seconde, puis j\u2019\u00e9tendis r\u00e9solument les doigts dans le\u00a0vide. Une bouff\u00e9e d\u2019air trouva son chemin \u00e0 travers mes poumons dess\u00e9ch\u00e9s. J\u2019\u00e9tais encore\u00a0debout, encore vivante. Lorsque mes pupilles dilat\u00e9es depuis des ann\u00e9es eurent recouvr\u00e9 leur\u00a0r\u00e9flexe de r\u00e9tractation, les contours flous de ma cage disloqu\u00e9e se dessin\u00e8rent, gravas macul\u00e9s\u00a0de poussi\u00e8re blanche au milieu d\u2019un jardin \u00e0 la v\u00e9g\u00e9tation luxuriante. Mes sens engourdis se\u00a0r\u00e9veill\u00e8rent de leur longue hibernation. Les informations se faufilaient par milliers dans ma\u00a0chair et saturaient mes synapses me donnant le vertige. Les couleurs de l\u2019herbe, des p\u00e9tales,\u00a0du ciel, les cris d\u2019oiseaux, le bourdonnement des abeilles, les odeurs des fleurs, la caresse du\u00a0vent sur ma peau, et au milieu de cette cacophonie sensorielle me parvint, d\u2019abord lointaine,\u00a0puis de plus en plus claire, ta voix, l\u2019arme inattendue qui venait de mettre en pi\u00e8ce une \u0153uvre\u00a0de porcelainerie digne d\u2019un cabinet de curiosit\u00e9s imp\u00e9rial. Cette voix, toujours grave, avait\u00a0perdu son grondement terrifiant et sonnait maintenant comme du miel de pin, une mati\u00e8re\u00a0noire, sucr\u00e9e et enveloppante. Je te vis, polissonne \u00e0 queue de cheval, pi\u00e9tiner joyeusement les\u00a0restes de coquilles en chantonnant. Ton regard accrocha le mien, tu souris, et sans crier gare,\u00a0tu d\u00e9talas pour danser \u00e0 travers les hautes herbes comme un petit lutin \u00e0 travers la lande. Ton\u00a0corps \u00e0 la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de papillon semblait s\u2019affranchir de toute contrainte tandis que mes jambes,\u00a0calcifi\u00e9es par des ann\u00e9es d\u2019immobilit\u00e9, \u00e9taient incapables du moindre mouvement. Je te vis\u00a0faire une grande ronde et entendis tes pas chass\u00e9s se rapprocher dans mon dos que tu poussas\u00a0vigoureusement, m\u2019obligeant \u00e0 mettre un pas devant l\u2019autre pour r\u00e9tablir mon \u00e9quilibre, et ce\u00a0premier pas pr\u00e9cipit\u00e9 en d\u00e9clencha un second, puis un troisi\u00e8me et un quatri\u00e8me, tant et si\u00a0bien que sans m\u00eame fournir un grand effort, j\u2019avais retrouv\u00e9 la facult\u00e9 de marcher. Sid\u00e9r\u00e9e\u00a0par cette mobilit\u00e9 retrouv\u00e9e, je me mis \u00e0 courir en tous sens en agitant les bras et en explorant\u00a0tous les sons permis par mes cordes vocales enrou\u00e9es du plus aigu au plus grave produisant\u00a0ainsi un Jodel survolt\u00e9. Arriv\u00e9es \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du plateau, nous d\u00e9val\u00e2mes la pente en roulant\u00a0sur nous-m\u00eames comme deux feux-follets avant de finir notre course dans le champ de\u00a0coquelicots en contrebas. Nous rest\u00e2mes longtemps allong\u00e9es en silence, reprenant nos\u00a0respirations sous le ballet imperturbable des abeilles butinant d\u2019une fleur \u00e0 l\u2019autre dans la\u00a0qui\u00e9tude de l\u2019apr\u00e8s-midi. Ma peau se r\u00e9habituait aux rayons ti\u00e8des du soleil. Apr\u00e8s un\u00a0moment, tu t\u2019assis, sortis de ta poche une feuille et du tabac, puis un petit cube brun que tu\u00a0\u00e9miettas. Au contact d\u2019une allumette, le papier s\u2019embrasa, tu inspiras une longue bouff\u00e9e que\u00a0tu gardas dans tes poumons, yeux ferm\u00e9s, avant de cracher la fum\u00e9e en petits cercles. Dans\u00a0l\u2019air flottait l\u2019odeur \u00e2cre, famili\u00e8re, dont je ne savais toujours pas si elle me plaisait ou non.\u00a0Tu me tendis la cigarette. Je voulus te raconter ce mercredi apr\u00e8s-midi apr\u00e8s le lyc\u00e9e, les deux\u00a0policiers et leur gros berger allemand, son museau qui se dilatait avec excitation dans\u00a0l\u2019appartement. A-t-il tout de suite senti ce que moi je feignais jour apr\u00e8s jour de ne pas voir ou\u00a0\u00e9taient-ce les ph\u00e9romones de chat impr\u00e9gn\u00e9s un peu partout ? Je voulus te raconter leurs\u00a0regards affables et compatissants, et la pulsion qui m\u2019a saisie ce jour l\u00e0 et dont les effets se\u00a0sont fait sentir jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, de partir loin, tr\u00e8s loin de cette putain de ville de province.\u00a0Mais je n\u2019ai rien dit et me suis content\u00e9e de faire non de la t\u00eate. Dans un de ces moments o\u00f9 je\u00a0ne sais pas si tu fais preuve d\u2019un g\u00e9nie in\u00e9gal\u00e9, ou si tu te contentes de d\u00e9biter des banalit\u00e9s\u00a0qui malgr\u00e9 toi font mouche, tu me dis \u00ab La libert\u00e9, il faut du temps pour s\u2019y faire \u00bb.<\/p>\n<p>Tu pardonneras ma fa\u00e7on romanesque de raconter comment ta fantaisie est venue\u00a0s\u2019entrechoquer avec ma vie de jeune femme rang\u00e9e, retranch\u00e9e derri\u00e8re un parapet, \u00e0 l\u2019abri de\u00a0l\u2019amusement et des \u00e9motions. C\u2019est juste que tout ceci est au fond fort banal et je ne voudrais\u00a0pas que l\u2019on s\u2019ennuie. Mais, je conc\u00e8de que tout ce que je te raconte ce soir, finalement, ce\u00a0n\u2019est jamais que Les Souffrances du jeune W., les rogues, les clubs et le saphisme en plus.\u00a0Tiens, sais-tu que Goethe n\u2019est venu qu\u2019une seule fois \u00e0 Berlin et qu\u2019il a trouv\u00e9 cette ville si\u00a0ennuyeuse avec ses palais prussiens et son acad\u00e9misme grandiloquent qu\u2019il n\u2019a plus jamais\u00a0voulu y revenir ? Nul doute que s\u2019il avait v\u00e9cu \u00e0 notre \u00e9poque, l\u2019\u00e9crivain national n\u2019aurait\u00a0jamais repris un covoiturage direction Weimar et aurait joyeusement noy\u00e9 son angoisse\u00a0existentielle dans les pharmaka contemporains que sont l\u2019extasie et les plans d\u2019un soir. C\u2019est\u00a0qu\u2019au-del\u00e0 du mythe, cette ville a le pouvoir v\u00e9ritable de nous remodeler, de faire voler en\u00a0\u00e9clats nos certitudes, et d\u2019une certaine fa\u00e7on de nous r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 nous-m\u00eames. Je sais, tout cela\u00a0est tr\u00e8s clich\u00e9, mais c\u2019est pourtant ce qui, je crois, m\u2019est arriv\u00e9, avec toi comme catalyseur de\u00a0cette r\u00e9action inattendue. Laisse-moi t\u2019expliquer. Je suis arriv\u00e9e \u00e0 Berlin presque \u00e0\u00a0contrec\u0153ur, r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 renoncer \u00e0 la beaut\u00e9 des immeubles haussmanniens, \u00e0 l\u2019enfilade des\u00a0ponts de Seine, et aux parterres fleuris du Luxembourg. Je m\u2019\u00e9tais pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 subir l\u2019assaut\u00a0r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de la laideur sous la forme de verrues architecturales aux murs sales et tagu\u00e9s, et de\u00a0gigantesques tuyaux roses ou bleus, intestins urbains surgissant aux endroits les plus\u00a0improbables pour pomper les eaux mar\u00e9cageuses souterraines. Je m\u2019\u00e9tais faite \u00e0 l\u2019id\u00e9e de\u00a0contempler un ciel gris et froid, encombr\u00e9 de grues s\u00e9dentaris\u00e9es transportant ici des blocs de\u00a0b\u00e9ton, l\u00e0 des bennes \u00e0 gravats, sous l\u2019\u0153il unique et ob\u00e8se de la <em>Fernsehturm<\/em>, perle de\u00a0l\u2019horreur. Et effectivement, les premi\u00e8res semaines, je me suis sentie comme une poup\u00e9e\u00a0gigogne mal taill\u00e9e, inadapt\u00e9e \u00e0 ce nouvel environnement. J\u2019ai fait ta connaissance \u00e0 cette\u00a0p\u00e9riode et je me rappelle encore comme tu m\u2019as vant\u00e9 cette capitale, ses bas-fonds, ses\u00a0marginaux du monde entier, sa crasse cr\u00e9atrice. Tu voulais m\u2019initier, faire de moi un animal\u00a0de la nuit, virevoltant \u00e0 tes c\u00f4t\u00e9s dans la brume \u00e2cre des corps \u00e9chauff\u00e9s. Tout cela me\u00a0paraissait \u00e0 la fois rebutant et excitant, amusant et fondamentalement vain. Le fait de te voir\u00a0toi, belle fille de bonne famille, bien \u00e9duqu\u00e9e, capable d\u2019arborer de jour une personnalit\u00e9\u00a0douce et mesur\u00e9e, et de devenir, la nuit venue, cette furie vendue \u00e0 tous les plaisirs, me\u00a0fascinait. Je m\u2019\u00e9tais persuad\u00e9e depuis mon adolescence, dont je t\u2019ai peu parl\u00e9 mais dont tu as\u00a0peut-\u00eatre devin\u00e9 qu\u2019elle ne fut pas des plus faciles, depuis mon adolescence donc, je m\u2019\u00e9tais\u00a0persuad\u00e9e qu\u2019il n\u2019y avait pour s\u2019en sortir d\u2019autre chemin que celui de la vertu absolue et le\u00a0renoncement \u00e0 toute forme d\u2019amusement non intellectuel. Par non intellectuel, j\u2019entends, tout\u00a0compte fait, tout ce qui pouvait rev\u00eatir une forme de plaisir simple, en particulier de plaisir\u00a0gr\u00e9gaire. Et voil\u00e0 que tu me d\u00e9montrais que l\u2019on pouvait aller voir <em>Mutter Courage<\/em> \u00e0 vingt\u00a0heures, encha\u00eener avec une soir\u00e9e en bo\u00eete jusqu\u2019\u00e0 sept heures, prendre un brunch en terrasse \u00e0\u00a0treize heures, faire un tour dans les galeries du quartier, puis profiter, vers dix-neuf heures,\u00a0des derniers rayons de soleil pour retrouver les amis et boire quelques bi\u00e8res sur un toit\u00a0surplombant <em>Neuk\u00f6lln<\/em>, et, si on \u00e9tait samedi, recommencer le cycle. Je t\u2019ai ccompagn\u00e9e\u00a0plusieurs fois dans tes vir\u00e9es essayant tant bien que mal de me fondre comme un phasme dans\u00a0l\u2019ambiance. Je te d\u00e9couvrais non plus r\u00e9serv\u00e9e mais en parade, laissant un homme danser\u00a0contre toi pour pouvoir tirer une bouff\u00e9e de sa cigarette, montant sur le bar pour te faire offrir\u00a0un verre, enlevant ton T-shirt quand la chaleur devenait insoutenable. C\u2019est lors d\u2019une de ses\u00a0soir\u00e9es que mes yeux se sont attard\u00e9s sur le galbe de tes fesses et que j\u2019ai pris conscience de\u00a0l\u2019excitation que cela provoquait chez moi. Je ne sais pas si tu as senti mon trouble, mais \u00e0\u00a0partir de ce jour-l\u00e0, tu m\u2019as souvent prise par la main ou fait une simple bise sur la joue. Nous\u00a0\u00e9changions des regards d\u2019une surprenante douceur, sourires en coin, comme un signe de\u00a0reconnaissance partag\u00e9 par nous seules. Ce d\u00e9sir naissant m\u2019apparaissait comme le comble de\u00a0la transgression, un pas que je n\u2019imaginais pas devoir franchir un jour, ou plut\u00f4t que je\u00a0m\u2019\u00e9tais jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent interdit d\u2019envisager. Lorsque tu as couch\u00e9 ta t\u00eate sur ma cuisse, ce\u00a0jour de premier mai o\u00f9 nous nous sommes arr\u00eat\u00e9es au bord du canal, j\u2019ai remarqu\u00e9 un cheveu\u00a0blanc, et cette preuve de fragilit\u00e9 m\u2019a tellement touch\u00e9e que j\u2019ai ressenti le besoin de\u00a0t\u2019embrasser imm\u00e9diatement, mais je me suis arr\u00eat\u00e9e, le visage pench\u00e9 au-dessus du tien,\u00a0interrompue dans mon \u00e9lan par le souvenir de cette pythie au regard hallucin\u00e9 qui, la veille,\u00a0alors que, accoud\u00e9e au bar en sirotant mon mojito, je te regardais onduler sous les basses,\u00a0m\u2019avait dit dans un nuage d\u2019haleine charg\u00e9 d\u2019alcool \u00ab Laisse tomber \u00bb. Sur l\u2019instant, j\u2019avais\u00a0\u00e9clat\u00e9 de rire. Comment cette pauvre fille qui tenait \u00e0 peine debout pouvait pr\u00e9tendre\u00a0m\u2019\u00e9clairer ? Mais le lendemain, alors que mon visage projetait son ombre sur toi, un doute\u00a0m\u2019a saisie qui ne m\u2019a plus quitt\u00e9e.<\/p>\n<p>En parall\u00e8le de cette d\u00e9couverte des multiples nuances du d\u00e9sir, un changement s\u2019op\u00e9ra\u00a0progressivement dans ma perception de la ville, et je commen\u00e7ai \u00e0 relever des touches de\u00a0beaut\u00e9 dans des endroits insolites : le reflet des fen\u00eatres \u00e9clair\u00e9es d\u2019un immeuble dans les\u00a0eaux noires de la Spree, les yeux verts d\u2019un punk \u00e0 chien, un rayon de soleil couchant sur la\u00a0boule de la <em>Fernsehturm<\/em>, le chant d\u2019un saxophone sous l\u2019<em>Oberbaumbr\u00fccke<\/em>, ou une fleur de\u00a0myosotis s\u2019\u00e9panouissant entre les briques rouges d\u2019un squat, un <em>Vergissmeinnicht<\/em> dont les\u00a0racines vinrent s\u2019implanter profond\u00e9ment en moi, car je compris \u00e0 cet instant que j\u2019avais\u00a0oubli\u00e9, oubli\u00e9 comment regarder, oubli\u00e9 comment ressentir, comment aimer, comment vivre.\u00a0Il me fallait tout r\u00e9apprendre, et cette remise en question, cet apprentissage de l\u2019humilit\u00e9, je le\u00a0dois \u00e0 cette ville. La le\u00e7on que je retiens et que je professe depuis \u00e0 tous les novices qu\u2019ils\u00a0arrivent d\u00e9j\u00e0 convaincus ou dubitatifs, c\u2019est que Berlin ne s\u2019apprivoise pas en un jour. C\u2019est\u00a0une grande ourse farouche qui, affal\u00e9e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de sa tani\u00e8re, pr\u00e9sente au promeneur son dos\u00a0lac\u00e9r\u00e9 par les stigmates des morsures pass\u00e9es. Mais, derri\u00e8re son pelage bien amoch\u00e9 qui\u00a0laisse pr\u00e9sager du pire, l\u2019ourse n\u2019est pas mal en point, bien au contraire, elle s\u2019applique, entre\u00a0deux grognements, \u00e0 expulser une boule de poils et de sang m\u00eal\u00e9s, aveugle et geignante,\u00a0qu\u2019elle colle aussit\u00f4t \u00e0 ses deux mamelles, gorg\u00e9es d\u2019un lait riche et sucr\u00e9, pour que ce petit\u00a0\u00eatre impotent devienne bel ourson dodu. Cette ville, ce n\u2019est pas une beaut\u00e9 acquise,\u00a0immuable, c\u2019est le beau de demain en train de na\u00eetre sous nos yeux sur les ruines du vingti\u00e8me\u00a0si\u00e8cle. Combien fallait-il que mon imagination se soit ass\u00e9ch\u00e9e pour devenir imperm\u00e9able \u00e0 la po\u00e9sie de cette soupe primitive ? Tu dois trouver que je fais des digressions qui n\u2019ont rien \u00e0\u00a0voir avec la situation pr\u00e9sente, mais ce d\u00e9tour m\u2019est utile pour que tu comprennes que c\u2019est ce\u00a0contre-syndrome de Stendhal, ce nouvel \u00e9quilibre esth\u00e9tique, qui a lib\u00e9r\u00e9 ma langue et me\u00a0permet de m\u2019adresser \u00e0 toi en choisissant les mots adh\u00e9rant au mieux \u00e0 chaque anfractuosit\u00e9\u00a0de cette histoire. Comme je te l\u2019ai expliqu\u00e9, avant de te rencontrer, mon organe buccal \u00e9tait p\u00e9trifi\u00e9 et pesait si lourd dans ma bouche que ma t\u00eate penchait vers l\u2019avant, me laissant comme principal horizon mes pieds et le trottoir environnant. Cette langue fossilis\u00e9e, inond\u00e9e depuis toujours par le jet puissant du canon parisien, subissait jour apr\u00e8s jour une \u00e9rosion telle que son \u00e9tendue s\u2019amenuisait inexorablement. J\u2019ai d\u00e9couvert que, si la po\u00e9sie pouvait\u00a0s\u2019immiscer n\u2019importe o\u00f9 dans la ville, alors moi aussi je pouvais m\u2019improviser po\u00e9tesse. Les\u00a0mots ne se devaient pas de suivre un ordre \u00e9tabli, mais j\u2019\u00e9tais libre de les utiliser, de les\u00a0associer, de les d\u00e9tourner selon mon bon vouloir. Je te l\u2019accorde, c\u2019est une d\u00e9couverte bien\u00a0cocasse pour quelqu\u2019un qui lit depuis toujours. C\u2019est peut-\u00eatre justement parce que j\u2019ai tant lu\u00a0de phrases si bien compos\u00e9es par d\u2019autres, que je ne m\u2019imaginais pas autoris\u00e9e \u00e0 faire de\u00a0m\u00eame, car il me semblait que tout avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9crit, et si joliment. Mais ici, loin de ma\u00a0langue maternelle et de son corpus cent fois trop lourd, j\u2019ai fait un autodaf\u00e9 de la parole\u00a0camisol\u00e9e en jetant tout autour jurons et onomatop\u00e9es, laissant ma langue convulser en toute\u00a0libert\u00e9 pour produire des colliers de phrases jusqu\u2019alors interdites. Et toi dans tout \u00e7a ? Et bien\u00a0je dirais que tu as attis\u00e9 les flammes de ton souffle chaud, faisant s\u2019effondrer au passage les\u00a0derni\u00e8res fronti\u00e8res me s\u00e9parant des mots illicites. C\u2019est ainsi que par ce ph\u00e9nom\u00e8ne qui me\u00a0sid\u00e8re encore aujourd\u2019hui, le mot chatte a cess\u00e9 de me r\u00e9vulser, s\u2019est d\u00e9parti de son enveloppe\u00a0vulgaire, de sa mauvaise odeur patriarcale, pour redevenir ce qu\u2019il n\u2019aurait jamais d\u00fb cesser\u00a0d\u2019\u00eatre : un petit animal \u00e0 la fourrure douce dans lequel j\u2019avais une envie lancinante d\u2019enfouir\u00a0mon visage et ma langue.<\/p>\n<p>Tu l\u2019auras peut-\u00eatre remarqu\u00e9, j\u2019ai un penchant pour l\u2019affabulation. Je ne te parle pas de\u00a0mensonges \u00e9hont\u00e9s, tout ce que je te dis ce soir est vrai, mon esprit en a simplement sa propre\u00a0interpr\u00e9tation. J\u2019\u00e9prouve le besoin d\u2019entretenir une confusion entre les faits et mon univers\u00a0parall\u00e8le, et \u00e0 force de manier cette duplicit\u00e9, je m\u2019y perds un peu moi-m\u00eame. Mon excellente\u00a0m\u00e9moire est \u00e0 cet \u00e9gard autant un atout qu\u2019un fardeau. Les milliards d\u2019informations qu\u2019elle\u00a0collecte, en apparence totalement d\u00e9nu\u00e9es d\u2019int\u00e9r\u00eat, une fois recoup\u00e9es entre elles par mon\u00a0esprit fantasque, finissent par former une toile de signes et de symboles, une sorte de dessein\u00a0transcendant dont l\u2019\u00e9vidence ne fait pour moi aucun doute. C\u2019est ainsi que, malgr\u00e9 les\u00a0harangues ath\u00e9istes dont je t\u2019ai si souvent rebattu les oreilles en me moquant au passage de\u00a0ton enfance de cul-b\u00e9nit, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 aspir\u00e9e tout enti\u00e8re dans une crise de mysticisme. Tu y crois\u00a0\u00e7a ? \u00c0 bas la raison, vive le paganisme ! Oui, je confesse, je renie la science, la logique et la\u00a0critique. Je m\u2019en remets \u00e0 la d\u00e9esse qui m\u2019enveloppe de sa po\u00e9sie immanente, qui vit en\u00a0chaque bourgeon, en chaque souffle de vent, en chaque fruit coup\u00e9, en chaque carcasse\u00a0pourrissant au soleil, en chaque courbe de colline, en chaque grain de sable, en chaque rire\u00a0d\u2019enfant, en chaque \u00e9toile, en chaque mot, en chaque battement de c\u0153ur. Un tribunal\u00a0d\u2019inquisition m\u2019aurait br\u00fbl\u00e9e vive au b\u00fbcher, et m\u00eame l\u00e0, j\u2019aurais souri \u00e0 ton visage dessin\u00e9\u00a0par les flammes. Car oui, tu l\u2019auras compris, l\u2019objet de mon culte, c\u2019\u00e9tait toi, et ce alors qu\u2019il\u00a0devenait de plus en plus clair que notre amiti\u00e9 \u00e9tait \u00e0 tes yeux tout \u00e0 fait platonique. Bient\u00f4t,\u00a0ma foi est m\u00eame devenue si forte que ta pr\u00e9sence devenait superflue, presque p\u00e9nible, car il\u00a0me fallait d\u00e9ployer des efforts consid\u00e9rables pour museler mon esprit critique qui s\u2019agitait\u00a0face au constat d\u00e9sagr\u00e9able de ton humanit\u00e9. Comme quoi, on a vite fait de d\u00e9raper vers le\u00a0fanatisme\u2026 D\u2019ailleurs, je n\u2019\u00e9tais pas le seul membre de cette secte. Cela me fait mal de le\u00a0dire, parce que, tu comprends, j\u2019aimerais avoir le privil\u00e8ge de dire que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 la seule \u00e0\u00a0d\u00e9couvrir le joyau cach\u00e9 en toi. Mais non, je suis tomb\u00e9e dans le panneau de ta parade\u00a0nuptiale comme des dizaines d\u2019autres, comme tous ces peintres pour lesquels tu as pos\u00e9 et qui\u00a0se sont entich\u00e9s de toi au point de te d\u00e9signer muse officielle et de te d\u00e9dier une exposition\u00a0collective. A-t-on d\u00e9j\u00e0 vu \u00e7a, un mod\u00e8le qui vole la vedette aux artistes ? Encore aujourd\u2019hui,\u00a0je ne parviens pas \u00e0 d\u00e9terminer ce qui fait que l\u2019on se sent attir\u00e9 vers toi comme vers un\u00a0aimant. Tu as un truc, oui, mais comme dans un tour de magie. On y croit dur comme fer,\u00a0mais le principe du trucage, c\u2019est de faire croire, par un proc\u00e9d\u00e9 tout \u00e0 fait logique et\u00a0construit, \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne surnaturel. Un truc qui fait oublier au spectateur que la pauvre\u00a0assistante trop maquill\u00e9e se contorsionne dans le double-fond de la bo\u00eete \u00e0 \u00e9p\u00e9es. L\u2019analogie\u00a0est un peu tir\u00e9e par les cheveux, mais ce que je veux dire par l\u00e0, c\u2019est que, si je comprends ce\u00a0qui peut \u00eatre charmant chez toi au premier abord, en particulier pour un peintre ou un \u00e9crivain\u00a0\u2013 ta beaut\u00e9 nonchalante, ta l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, ta fantaisie \u2013 je ne comprends pas comment ces seules\u00a0qualit\u00e9s peuvent suffire \u00e0 duper durablement. Est-ce que tu parviens d\u2019ailleurs \u00e0 te duper toim\u00eame \u00e0 coups de vernissages branch\u00e9s d\u2019artistes dont tu ne connais pas le nom, de murges\u00a0hebdomadaires, et de r\u00e9veils \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019inconnus ? Toi aussi, dans ton genre, tu vis dans un\u00a0univers parall\u00e8le, un monde de plaisir, o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 brutale ne t\u2019atteint pas, o\u00f9 tu peux jouir en\u00a0ignorant qu\u2019au m\u00eame moment des cadavres d\u2019enfants s\u2019\u00e9chouent sur les plages de\u00a0M\u00e9diterran\u00e9e. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a qu\u2019on t\u2019envie tous, cette candeur \u00e0 l\u2019\u00e9gard du monde, cette\u00a0virginit\u00e9 face au malheur.<\/p>\n<p>Je pourrais soulever ta paupi\u00e8re pour me plonger une derni\u00e8re fois dans le bleu d\u00e9sormais\u00a0docile de ta pupille, mais t\u2019y retrouverais-je dans le marbre blanc de ton \u0153il parcouru de\u00a0p\u00e9t\u00e9chies ? Tu es une belle putain, tu sais. Attention, quand je dis putain, c\u2019est comme pour\u00a0chatte tout \u00e0 l\u2019heure, c\u2019est absolument d\u00e9nu\u00e9 de vulgarit\u00e9. Moi aussi, j\u2019aimerais, comme toi,\u00a0me faire sauter contre des vacances sur une \u00eele paradisiaque ou m\u00eame juste contre un bon\u00a0d\u00eener. Je crois que tu incarnes l\u00e0 le vrai f\u00e9minisme, celui qui revendique la libert\u00e9 de faire de\u00a0son corps ce que l\u2019on veut, quand on veut, en \u00e9change de ce que l\u2019on veut. J\u2019ai trouv\u00e9 cela\u00a0dingue tout \u00e0 l\u2019heure, que m\u00eame couch\u00e9e l\u00e0, les yeux clos, sans un sourire, tu parviennes \u00e0\u00a0attirer un homme \u00e0 toi, cet \u00e9tudiant isra\u00e9lien avec ses cernes jusqu\u2019au milieu des joues et son\u00a0cerveau paralys\u00e9 par une drogue quelconque, encore assez vif pour vouloir engager la\u00a0conversation, pas assez pour comprendre que quelque chose clochait. Encore que, c\u2019est\u00a0Berlin, on ne s\u2019\u00e9tonne plus de rien. Il \u2013 je dis \u00ab il \u00bb parce qu\u2019il s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9, mais comme je\u00a0n\u2019en avais vraiment rien \u00e0 faire, je n\u2019ai pas cherch\u00e9 \u00e0 retenir son pr\u00e9nom \u2013 il, donc, a racont\u00e9\u00a0qu\u2019il \u00e9tait venu quelques jours pour comprendre comment, dans ce pays, avait pu na\u00eetre l\u2019id\u00e9e\u00a0d\u2019envoyer chacun de ses grands-parents en camp, et accessoirement pour tester un club par\u00a0soir. Un double p\u00e8lerinage dont le cynisme ne semblait pas l\u2019effleurer. Il a jet\u00e9 un regard\u00a0int\u00e9ress\u00e9 dans ta direction. <em>Your friend is very quiet. She\u2019s not cold?<\/em> C\u2019est pas ma copine,\u00a0c\u2019est un personnage. Paf ! Prends \u00e7a abruti. Il n\u2019a pas pu comprendre, mais en pin\u00e7ant sa\u00a0cloppe entre ses l\u00e8vres, il a \u00f4t\u00e9 sa veste en peau de mouton et l\u2019a d\u00e9pos\u00e9e sur toi. Un instant,\u00a0j\u2019ai craint qu\u2019il ne t\u2019embrasse, car apr\u00e8s t\u2019avoir couverte, il a regard\u00e9 ton visage pendant\u00a0plusieurs secondes, sa cigarette rougeoyant dans l\u2019obscurit\u00e9. Mais il n\u2019a rien fait. Il s\u2019est\u00a0relev\u00e9 et s\u2019est \u00e9loign\u00e9 d\u2019un pas chancelant. J\u2019ai voulu lui crier de demander \u00e0 un Allemand de\u00a0lui expliquer <em>die Reise nach Jerusalem<\/em>. Je me disais que cela combinerait ses deux qu\u00eates\u00a0berlinoises. Mais au fond je m\u2019en foutais, je voulais \u00eatre enfin seule avec toi pour pouvoir tout\u00a0te raconter avant le lever du jour, avant que la sc\u00e8ne ne se transforme en un spectaculaire\u00a0tableau de Patinir avec pour d\u00e9cor le pont de briques et le ciel bleu en toile de fond.<\/p>\n<p>Tu m\u2019as compl\u00e8tement surprise tout \u00e0 l\u2019heure quand tu t\u2019es pench\u00e9e vers moi et que tu as\u00a0attrap\u00e9 mes l\u00e8vres en enserrant mes joues dans la cage arachn\u00e9enne de tes doigts. J\u2019avais par\u00a0le pass\u00e9 imagin\u00e9 tous les contextes pour ce baiser, mais pas une nuit glac\u00e9e o\u00f9 nos haleines\u00a0formeraient des fumeroles dans l\u2019air. Dans des visions surr\u00e9alistes, je me penchais sur ton\u00a0corps nu allong\u00e9 dans les aiguilles de pin caress\u00e9 par les effluves d\u2019\u00e9corce et la stridulation\u00a0des cigales, je nageais avec toi jusqu\u2019au point le plus central d\u2019un <em>Liepnitzsee<\/em> d\u00e9sert\u00e9 et\u00a0\u00e9cartais d\u00e9licatement tes cheveux mouill\u00e9s pour entrevoir ton visage d\u00e9goulinant, ou bien je te\u00a0faisais g\u00e9mir dans la touffeur de ma chambre un apr\u00e8s-midi pendant qu\u2019un orchestre\u00a0improvis\u00e9 faisait r\u00e9sonner ses tambours et ses fl\u00fbtes sur le trottoir en bas. Tiens, je me rends\u00a0compte, en convoquant ces images depuis longtemps \u00e9vapor\u00e9es, qu\u2019elles sont toutes dard\u00e9es\u00a0par les rayons d\u2019un soleil d\u2019\u00e9t\u00e9. C\u2019est sans doute parce que c\u2019est \u00e0 cette saison que je t\u2019ai le\u00a0plus d\u00e9sir\u00e9e que tu te rappelles parfois \u00e0 ma m\u00e9moire lorsque je mange une prune ou que je\u00a0sens l\u2019odeur de la terre mouill\u00e9e apr\u00e8s l\u2019orage. Ces instants fugaces sont emplis d\u2019une douce\u00a0nostalgie, celle de la folle esp\u00e9rance qui accompagne le sentiment amoureux dans ses\u00a0pr\u00e9mices.<\/p>\n<p>J\u2019entends un p\u00e9piement d\u2019oiseau, le jour ne devrait plus tarder. Je me demande toujours\u00a0comment ces petites b\u00eates font pour supporter le froid, le vent, la pluie, et continuer malgr\u00e9\u00a0tout \u00e0 chantonner. Sans doute que leurs minuscules cervelles ne leur permettent pas de se\u00a0rappeler les beaux jours et de dresser des comparaisons. De la vertu de l\u2019ignorance&#8230; Moi\u00a0aussi parfois j\u2019aurais souhait\u00e9 avoir une cervelle de moineau.<\/p>\n<p>Depuis tout \u00e0 l\u2019heure, je te donne peut-\u00eatre l\u2019impression de m\u2019apitoyer sur mon sort\u00a0d\u2019amoureuse \u00e9conduite, mais \u00e7a n\u2019est pas mon intention. Si j\u2019ai effectivement senti mon c\u0153ur\u00a0se d\u00e9crocher lorsque tu m\u2019as annonc\u00e9, un brin sadique, m\u00e9nageant ton suspense, qu\u2019un\u00a0playboy t\u2019embarquait dans ses valises, si je t\u2019en ai voulu terriblement de ne pas \u00eatre \u00e0 la\u00a0hauteur du pi\u00e9destal que j\u2019avais forg\u00e9 pour toi, les semaines et les mois passant, la douleur qui\u00a0coupe le souffle et la ranc\u0153ur qui br\u00fble l\u2019estomac se sont estomp\u00e9es. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019en\u00a0t\u2019aimant aussi d\u00e9raisonnablement, j\u2019avais en somme troqu\u00e9 une prison pour un bracelet\u00a0\u00e9lectronique, et ce constat d\u00e9clencha en moi une v\u00e9ritable mutinerie de l\u2019\u00eatre, une soif de\u00a0libert\u00e9, qui me conduisit \u00e0 embrasser la vie \u00e0 plein, \u00e0 me vautrer dans ses joies et ses travers\u00a0sans plus craindre de chuter, ou plut\u00f4t sans plus craindre de ne pas \u00eatre capable de me relever.\u00a0J\u2019ai appris \u00e0 me servir des hommes comme eux se servaient de moi. J\u2019ai laiss\u00e9 des inconnus\u00a0me l\u00e9cher de leurs langues \u00e9paisses et malhabiles, ai g\u00e9mi d\u2019un plaisir tant\u00f4t feint, tant\u00f4t\u00a0sinc\u00e8re. J\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9 les sentir se r\u00e9pandre en moi, confirmation narcissique et illusoire de ma\u00a0capacit\u00e9 \u00e0 combler. L\u2019homme \u00e9tait multiple, ind\u00e9fini, partenaire sans cesse renouvel\u00e9 d\u2019un\u00a0pacte d\u2019utilitarisme charnel et \u00e9motionnel dont la dur\u00e9e tacite ne d\u00e9passait pas le petit matin.\u00a0Au risque de blesser ton ego, je dois te dire que jamais, lors de ces co\u00efts plus ou moins po\u00e9tiques, je n\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 toi. Une fois peut-\u00eatre, maintenant que j\u2019y pense, une ligne de faille\u00a0a tent\u00e9 de tracer son chemin \u00e0 travers ma m\u00e9moire pour t\u2019atteindre. L\u2019homme du soir \u00e9tait\u00a0petit, fin, brun et bronz\u00e9. Nous avions fait l\u2019amour avec une tendresse extraordinaire pour\u00a0deux inconnus. Longtemps apr\u00e8s l\u2019orgasme, ses longs doigts continuaient de se promener\u00a0dans mon dos. Il m\u2019a interrog\u00e9e sur ma vie, mes projets, et je lui ai parl\u00e9 des livres, ceux que\u00a0je venais de lire, ceux que j\u2019allais lire, ceux que je voulais \u00e9crire. Il m\u2019a demand\u00e9 de lui\u00a0recommander une lecture et je me suis dit qu\u2019il \u00e9tait presque plus facile de faire jouir un\u00a0inconnu que de savoir quelle histoire et quelle voix le feraient vibrer. Je l\u2019ai interrog\u00e9 \u00e0 mon\u00a0tour pour tenter de le cerner : trente ans, Allemand <em>mit Migrationshintergrund<\/em>, fan de Bob Dylan, de hockey et d\u2019\u00e9checs, m\u00e9decin. Quelle sp\u00e9cialit\u00e9 ? Anesth\u00e9sie. Je me suis redress\u00e9e\u00a0sur un coude et lui ai demand\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter. <em>Ich bin An\u00e4sthesist<\/em>. J\u2019ai pouff\u00e9 nerveusement avant\u00a0d\u2019\u00e9clater d\u2019un rire franc, sans plus pouvoir m\u2019arr\u00eater, comme si un courant \u00e9lectrique partait\u00a0de mon nombril pour envahir tout mon corps. D\u2019abord d\u00e9contenanc\u00e9, l\u2019homme s\u2019est joint \u00e0\u00a0mon hilarit\u00e9, puis, excit\u00e9 par les secousses de mes seins lourds, son sexe s\u2019est de nouveau\u00a0durci, il s\u2019est allong\u00e9 sur moi, me p\u00e9n\u00e9trant un peu vite, et a entam\u00e9 son va-et-vient, le visage\u00a0enfoui dans mon cou, cependant que mon rire se muait en larmes chaudes et sal\u00e9es. Jusqu\u2019\u00e0\u00a0maintenant cet \u00e9pisode restait pour moi inexpliqu\u00e9, mais il prend soudain tout son sens. Je\u00a0crois que tu ne m\u2019as jamais compl\u00e8tement quitt\u00e9e. C\u2019est pour cela que quand tu m\u2019as\u00a0embrass\u00e9e ce soir, quand j\u2019ai senti le go\u00fbt encore l\u00e9g\u00e8rement alcoolis\u00e9 de tes l\u00e8vres, quand tu\u00a0t\u2019es d\u00e9coll\u00e9e de moi en \u00e9clatant d\u2019un rire grossier aux \u00e9chos de cigarette, me signifiant que\u00a0tout ceci n\u2019\u00e9tait pour toi qu\u2019un jeu, que je n\u2019\u00e9tais qu\u2019une proie de distraction, avant m\u00eame que\u00a0l\u2019id\u00e9e n\u2019\u00e9merge concr\u00e8tement dans ma mati\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale, mes mains, pouss\u00e9es par un courant\u00a0nerveux primitif, ont serr\u00e9 ton cou fort, tr\u00e8s fort, jusqu\u2019\u00e0 ce que tes yeux, remplis\u00a0d\u2019incompr\u00e9hension, rougissent sous la pression. Lorsque tu as cess\u00e9 de bouger, j\u2019ai \u00e0 mon tour\u00a0captur\u00e9 tes l\u00e8vres et, desserrant mon emprise, ai respir\u00e9 le dernier souffle qui te quittait.\u00a0Comme l\u2019oxyg\u00e8ne lentement passait de mes poumons au sang et venait irriguer mon cerveau,\u00a0la certitude progressivement impr\u00e9gnait ma conscience que tu n\u2019aurais plus jamais d\u2019autre\u00a0proie que moi et, qu\u2019enfin, nos chemins seraient entrem\u00eal\u00e9s irr\u00e9m\u00e9diablement.<\/p>\n<p>Vois-tu les premiers rayons du soleil \u00e0 travers les flocons mille fois r\u00e9fract\u00e9s ? Cette p\u00e2le\u00a0lumi\u00e8re qui lutte pour exister, tumulte de clairvoyance, lumi\u00e8re du jour d\u2019apr\u00e8s, et avec elle la\u00a0rumeur de la ville qui s\u2019\u00e9veille. Les passants commencent \u00e0 traverser le pont. La plupart font\u00a0mine de nous ignorer, casques viss\u00e9s sur les oreilles, faussement concentr\u00e9s sur leurs pieds, mais il y en aura bien un, \u00e0 l\u2019\u00e2me un peu moins lessiv\u00e9e que les autres, qui va appeler les\u00a0secours. Je pourrais faire basculer ton cadavre dans le canal, il percerait la couche de glace,\u00a0puis irait se loger au fond dans le limon jonch\u00e9 de bouteilles, caddies, scooters et autres\u00a0d\u00e9chets consomm\u00e9s. Je souris en songeant au pal\u00e9ontologue qui, dans quelque dix-mille ans,\u00a0d\u00e9poussi\u00e9rant tes c\u00f4tes avec un pinceau, mettrait au jour ton corps, superbe sp\u00e9cimen f\u00e9minin\u00a0de l\u2019esp\u00e8ce Homo sapiens decadentis. Mais je n\u2019\u00e9prouve pas le besoin de maquiller la sc\u00e8ne\u00a0pour tenter de sauver ma peau. Certes, il y aura un proc\u00e8s, o\u00f9 les experts se succ\u00e9deront \u00e0 la\u00a0barre, t\u00e9moignages et dossier m\u00e9dical \u00e0 l\u2019appui, pour d\u00e9crire mon passif d\u00e9pressif, mon\u00a0enfance trop lourde \u00e0 porter, et mon homosexualit\u00e9 refoul\u00e9e. On conclura, je n\u2019en doute pas\u00a0une seconde, au crime passionnel commis par une irresponsable labellis\u00e9e parano\u00efaque ou maniaque ou que sais-je encore. Tes parents inconsolables se rappelleront tes premiers pas et\u00a0ta premi\u00e8re dent de lait, les projections kal\u00e9idoscopiques des vitraux sur ton haut front\u00a0d\u2019enfant de ch\u0153ur, tes plongeons depuis la proue du voilier lors des vacances en\u00a0M\u00e9diterran\u00e9e, le po\u00e8me que tu as r\u00e9cit\u00e9 lors d\u2019une kermesse d\u2019\u00e9cole, la perfection de ton\u00a0visage qui faisait de toi la coqueluche du march\u00e9 le samedi matin. Ils ne sauront pas, ou du\u00a0moins feindront d\u2019ignorer, les chemins sombres et tortueux o\u00f9 tu aimais \u00e0 te perdre et dont tu\u00a0as ramen\u00e9, un soir de d\u00e9fonce, la belle cicatrice au-dessus de ton sourcil droit. On\u00a0m\u2019interrogera longuement mais je ne r\u00e9pondrai pas. Mes derni\u00e8res paroles auront \u00e9t\u00e9 pour toi,\u00a0absorb\u00e9es \u00e0 jamais par le silence des neiges \u00e9ph\u00e9m\u00e8res.<\/p>\n<p>\u00c7a y est, j\u2019entends le cri des sir\u00e8nes qui r\u00e9sonne dans l\u2019hiver comme la plainte m\u00e9tallique\u00a0d\u2019un harmonica. Ces mots que je t\u2019adresse, mon petit perce-neige, sont les derni\u00e8res traces de\u00a0conscience qui quittent mon corps. Bient\u00f4t, je ne serai plus que mati\u00e8re, un amas de particules\u00a0indistinct du grand tout, si ce n\u2019est par la masse de ses atomes. Le blanc \u2013 tiens, on y revient \u2013\u00a0m\u2019enveloppera de son \u00e9ther apaisant. Je fixerai jour apr\u00e8s jour des murs vierges, \u00e0 peine\u00a0distraite par les visites hebdomadaires d\u2019une horde de blouses, pieuvre aux yeux multiples,\u00a0qui d\u00e9cidera \u00e0 pile ou face du cocktail pharmaceutique \u00e0 m\u2019administrer. Mais avant cela,\u00a0avant que l\u2019on te couvre d\u2019un linge et que l\u2019on m\u2019emm\u00e8ne dans l\u2019ambulance, laisse-moi te\u00a0dire au revoir, laisse-moi caresser avec mes doits engourdis l\u2019ovale de ton visage, tes l\u00e8vres\u00a0violettes, ton nez droit et tes cheveux couverts de givre. Laisse-moi te murmurer, une derni\u00e8re\u00a0fois, au creux de l\u2019oreille : <em>Tsch\u00fcss<\/em> poup\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je crois que je te dois une explication. Ce n\u2019est sans doute ni l\u2019endroit ni le moment, ou plut\u00f4t\u00a0si, j\u2019emploie l\u00e0 une expression toute faite, c\u2019est bien le moment, car c\u2019est la premi\u00e8re et\u00a0derni\u00e8re fois que je peux te conter cette histoire, de ses pr\u00e9misses jusqu\u2019\u00e0 son point culminant\u00a0de ce soir, sans \u00eatre interrompue ou [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"featured_media":8855,"template":"","categories":[23,10],"class_list":["post-9258","stsp_text","type-stsp_text","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-issue-8","category-prosa"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.7 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>La fin de P. - stadtsprachen<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/la-fin-de-p\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"de_DE\" \/>\n<meta property=\"og:locale:alternate\" content=\"en_US\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"La fin de P. - stadtsprachen\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Je crois que je te dois une explication. 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