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Comme du chiendent

Dola Rosselet (2019)

Sorry, this entry is only available in French.

Tandis que les paroissiennes assemblées chez la femme du maire échangent les derniers potins, Louise surveille d’un œil la course des aiguilles sur l’horloge comtoise.

De l’autre, elle compte les mailles de son ouvrage ; ces aiguilles-là glissent et cliquètent en suivant la danse adroite de ses mains. Tintement métallique à peine étouffé par la laine.

Rang après rang, la pelote posée sur ses genoux se dévide et une écharpe prend forme. Elle tricote pour les nécessiteux. Elle est comme ça, Louise, elle aime rendre service. Avec ses aiguilles.

Louise écoute les ragots, hoche la tête d’un air entendu ou fait claquer sa langue pour marquer sa désapprobation, puis parfois raconte une anecdote concernant un client de sa mercerie. Rien de bien méchant. En réalité, elle se fiche de tout ça, mais elle sait bien que ceux qui ne médisent jamais finissent par devenir suspects. Alors, elle paye son écot en dévoilant quelques inoffensifs secrets. C’est sa façon de dissimuler les siens, livrer ceux des autres.

L’heure avance. Et les aiguilles tournent, et les autres, celles gainées de laine, cliquètent toujours.

Il est temps pour elle de prendre congé. Elle est attendue. Elle remballe son ouvrage inachevé, sa pelote et le reste dans son sac en toile.

— Je me sens lasse ce soir, et un peu fiévreuse. Je préfère rentrer tôt et me reposer.

Un mensonge proféré sans remords. Les remords, Louise, elle ne connait pas, ni les regrets, d’ailleurs. Dès qu’il devient passé, le présent cesse de la préoccuper.

Les grenouilles de bénitiers vomissent des paroles de sollicitude, elle les écoute distraitement en ajustant son fichu sur ses cheveux gris.

— Ma grande viendra vous voir demain, propose l’hôtesse.

— Non merci. Ça ira, ne vous dérangez pas pour moi. J’ai juste besoin d’un peu de repos.

La fille du maire ne peut pas parler sans caqueter. Une vraie dinde. Insupportable. Si cette idiote sonne, elle fera semblant de dormir.

Dans le regard des paroissiennes, la pitié se mélange à la fausse compassion. Elle les entend penser d’ici.

La pauvre, son mari est mort avant d’avoir pu lui faire des enfants et elle vieillit seule.

Si elles savaient.

 

Ça y est, la voilà enfin dehors. La saison des moissons arrive à son terme, l’air tout entier sent le foin, la paille et l’été s’apprêtant à tirer sa révérence.

Louise trottine dans le bourg, elle évite la place principale pour passer derrière l’église dont l’horloge indique tout juste six heures. Les cloches carillonnent, une fois, un court silence, une deuxième fois.

Au douzième coup, Louise laisse le village derrière elle. Et quand le quart sonne dans le lointain, elle arrive chez elle.

Autour, rien que des champs, au fond du jardin coule un ruisseau et à trois pas, la forêt commence.

Elle préfère louer l’appartement attenant au magasin et habiter ici, dans la maison héritée de ses parents. Juste après son mariage, elle a dû emménager dans le logement au-dessus de la mercerie. Oh combien elle le détestait : les pièces trop sombres, les escaliers trop étroits, l’horizon réduit à une ruelle grise et les voisins qui observent sans cesse vos allées et venues.

La Grande Guerre c’était une sale affaire, mais elle aura eu le mérite de la débarrasser d’un époux haï. Louise y a gagné un magasin et une liberté inespérée. Finis les assauts répétés, ces nuits à subir, à mordre l’oreiller. Depuis 1918, elle s’habille en noir. Son éternelle tenue de deuil décourage tous ses prétendants. Non vraiment, elle a eu beaucoup de chance.

Et l’enfant qu’elle portait aussi. À cette pensée, son cœur s’adoucit.

Au départ une obsession : vider ses entrailles de ce fruit indésiré.

Elle se souvient : les aiguilles, déjà, la douleur, le sang. Et un embryon expulsé au creux de ses mains, aussitôt enterré au fond du jardin. Et puis le miracle.

Elle l’aime tant, il reste son préféré. Après tout il est de son sang, son premier-né.

 

Louise se prépare : elle pose une casserole sur le fourneau et allume le feu. D’une armoire en noyer, elle sort une pile de vieux draps, des mouchoirs et une bouteille de gnôle. Elle se rend dans le jardin pour remplir une bassine avec la terre de son potager et puiser de l’eau fraîche au ruisseau.

Ses enfants s’agitent sur son passage, effleurent ses jupes. Avec tendresse, elle les repousse.

— Plus tard, mes chéris.

Une fois que tout est prêt, elle s’installe sur le pas de la porte, le regard tourné vers la forêt.

Elle attend. Certaines se défilent au dernier moment, d’autres sont retardées par leurs atermoiements. Mais le plus souvent elles sont à l’heure – seules. Et toujours, elles arrivent par le bois.

La voilà, une femme d’une trentaine d’années. Apeurée, mais décidée. Elle est passée au magasin en début de semaine. Elle a attendu qu’il soit vide de clients pour parler d’une voix tendue.

— Je viens de la part d’une amie, c’est pour une urgence.

Une alliance neuve scintille à son annulaire. Quel genre d’urgence, alors ? Le fruit d’un adultère, d’un viol ? Louise ne pose pas de questions. Elle se contente de rendre service. Avec ses aiguilles.

Et de s’assurer que son enfant soit entouré.

 

Louise va à la rencontre de la jeune mariée, l’accompagne pour les derniers mètres, en silence. Des billets changent de main et terminent de sceller leur accord.

Un lit de camp fait office de table d’opération ; la femme s’allonge puis découvre son ventre, son pubis. Un léger renflement déforme ses flancs, la grossesse est déjà avancée. Trois mois, peut-être même un peu plus.

Parfait, songe Louise, c’est le stade idéal.

Elle prend soin de stériliser les aiguilles dans l’eau bouillante. La gnôle servira à atténuer les douleurs, à étouffer les remords ou noyer les chagrins, c’est bien commode.

Les draps étancheront le sang ; les mouchoirs les larmes et les cris.

Quant à la terre…

 

Louise s’empare de ses aiguilles.

Creuser la chair, déchirer les fragiles membranes.

Creuser la chair, fouiller les entrailles.

Creuser la chair, en retirer un amas sanglant.

Presque une vie.

Puis creuser la terre et l’arroser avec l’eau pure du ruisseau.

Creuser la terre et y enfouir l’embryon.

Creuser et laisser la chair se mélanger à la terre.

 

Les saisons vont et viennent.

Louise arrose encore, et patiente.

Parfois la chair reste à jamais morte.

Et parfois, la chair revient à la vie.

Elle devient autre, en prend de la graine.

Mauvaise herbe qui sort de terre.

À la fois chiendent et fœtus.

Comme son fils qui pousse au fond du jardin, encore et encore.

Avec tous les autres.

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