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De l’autre côté

Laurence Barbasetti (2019)

Sorry, this entry is only available in French.

Assis sur le grand piano noir, il attendait, immobile.

Parler d’attente, dans son cas, était excessif, il aurait été probablement plus juste de dire qu’il laissait le temps s’écouler autour de lui, même si, là encore, il est fort à parier que rien ne lui était moins familier que la notion du temps. Il vivait dans un espace invariable où ni le passé, ni le futur, cette nébuleuse de possibles invisibles et inodores, n’avaient la moindre importance. Toute son attention se concentrait sur la pièce et le mouvement qui y surgirait à l’instant t.

Il cligna des yeux et fit un mouvement imperceptible de la tête pour changer  son angle de guet.

Il avait si souvent rêvé à cet instant t.

Là encore le verbe rêver semble excessif, inapproprié pour décrire la suite de comportements physiques instinctifs que les mammifères acquièrent durant leur phase de sommeil paradoxal. Un bruit furtif, une odeur soudaine, un trait de lumière et tout son corps, il le ressentait instinctivement, bondirait sur ce qu’il appelait parfois, sans savoir d’où lui venait ce mot, une proie. L’art de la chasse ne se situait-il pas justement à cette échelle infinitésimale du temps où le présent palpite encore dans le relâchement subit des muscles, à l’instant t où les griffes acérées se referment sur l’odeur enivrante d’un corps tendre et chaud, si bouleversant, qu’il le ressentait violemment, il lui serait impossible d’y résister. Avec quelle jouissance alors il mettrait fin à tout cet affolement d’un coup sec de ses griffes.

Il cligna de ses yeux d’or, s’étira, se leva et sauta sur le rebord de la fenêtre d’un bond précis à la froide élégance.

Assis à l’extrême limite de son territoire, il regardait l’image du monde qui se balançait, dans une absence vertigineuse de bruit et d’odeur, de l’autre côté de la fenêtre. Il aimait surtout suivre des yeux les mouvements fluides et imprévisibles qui agitaient ces petits corps silencieux et légers qui, sans qu’il puisse se l’expliquer, bougeaient en suspens dans la lumière avant de se poser sur des espèces de meubles bruns aux formes complexes et attirantes qui lui donnaient envie de grimper et de monter, de plus en plus haut, de plus en plus étroit, pour s’approcher au plus près des ces petits corps veloutés, chauds et tendres, si violemment désirables, et de s’enivrer enfin de leur présence. Il s’allongea sur le rebord de la fenêtre et, dans la chaleur du soleil, il ferma les yeux  et s’endormit.

Le monde de l’autre côté de la fenêtre, rêvait parfois le chat, et pour une fois il n’était pas excessif d’utiliser ce verbe dans son cas, existait-t-il ou n’était-il là que pour lui faire entrevoir une existence  saturée d’odeurs et de mouvements où il pourrait enfin se perdre dans la jouissance toujours nouvelle de chasser et de tuer pour vivre à l’instant t.

****

J’avais pas pu lui dire non, pas encore une fois. Elle est pas méchante, Chantal Guêtre, mais elle comprend pas. Et moi, quand elle me regarde avec ses yeux de conseillère de l’Agence pour l’emploi et c’est normal qu’elle me regarde avec des yeux de conseillère d’Agence pour l’emploi parce que c’est elle ma conseillère à l’Agence pour l’emploi, je me sens coupable. Une fois j’ai même essayé de lui expliquer que je comprenais bien qu’elle perdait du temps avec moi et que j’aurais préféré ne pas le lui faire perdre et qu’elle avait pas travaillé toute sa vie durement pour se retrouver avec une fille assise sur une chaise, dans son bureau, qui sait pas quoi faire de sa vie depuis qu’elle est née, alors du coup elle préfère dire non. Et que cette fille, là, justement, c’est moi. Mais que des fois dans ma tête, ça me fait tellement mal à cause de toute cette culpabilité, que j’ai l’impression que les mots vont exploser, que tout se brouille, que je vois plus rien et que la seule solution c’est de me shunter. Mais elle comprend pas ça, Chantal Guêtre, elle sait pas ce que ça veut dire shunter. Se shunter. C’est autoréflexif. Et puis c’est pas de sa génération. Alors, quand  elle m’a regardée avec ses yeux d’Agence pour l’emploi, j’ai arrêté de parler et j’ai dit que oui, c’était une bonne idée. Et que j’allais m’y inscrire à l’agence d’intérim.

Sur le contrat, c’était marqué que je devais faire le ménage dans l’appartement trois fois par semaine et, de temps en temps, quand le client était en déplacement, que je devais m’occuper du chat. J’aimais pas trop cette idée du chat dans l’appartement.

De moi et du chat. A cause des yeux. Mais j’y suis quand même allée.

Dans l’appartement, il y avait jamais personne. Je passais récupérer la clé à l’agence  et après j’y allais à pied. Rien que ça, déjà, c’était bien. Je marchais comme dans une carte postale avec des photos de belles maisons aux façades calmes,  des fleurs et des oiseaux perchés dans les arbres. La première fois que j’ai introduit la clé dans la serrure, je me souviens, je tremblais un peu des mains. Je voulais pas faire de bruit, je voulais pas déranger. La clé s’est introduite tout doucement dans la serrure, j’ai même pas eu besoin de forcer. Et cette douceur, là, à ce moment là, ça m’a violemment étonnée. J’ai poussé la porte, je me suis glissée dans l’appartement et je l’ai refermée, soigneusement. La porte, pas moi. Mais ça là, ce que je dis, ça veut rien dire, c’est n’importe quoi. Et puis, je me souviens, je me suis appuyée contre la porte et je suis restée comme ça, longtemps, histoire de respirer. Je me sentais bien, j’étais de l’autre côté.

L’appartement était grand, clair avec des fenêtres qui donnent sur un jardin et pas très habité. J’ai enlevé mon blouson, puis mes baskets, puis j’ai relevé la tête et là j’ai senti les yeux du chat sur moi. Il était assis sur le piano et il me regardait. Il bougeait pas.  Je me suis approchée, il a sauté d’un bond sur le rebord de la fenêtre et il m’a ignorée. Sur le coup, ça m’a pas vraiment gênée. Chez moi, quand j’ouvre la bouche, mon père fait toujours la même blague, il dit que comme je suis la plus jeune,  je peux pas avoir de l’expérience à partager et mes frères ils rient et ils rajoutent un truc que je peux pas vraiment entendre que comme quoi avec tout ce qu’ ils m’ont  passé sur le corps que  j’ai qu’à la fermer ma gueule et moi quand je les entends parler comme ça et  me regarder comme ça et que quand je me sens comme ça je sais que les mots vont exploser dans ma tête et que je vais me shunter. C’est autoréflexif. Mais ici, j’étais de l’autre côté, je me sentais en sécurité. Alors, dans ma tête, j’ai commencé à parler.

Saturne, c’est la planète sombre du système solaire. Quand les chats naissent, ils sont aveugles. La lumière dans leurs yeux, ils la reçoivent des anneaux de Saturne qui tournent autour de la planète et illuminent la nuit. C’est une lumière sombre, très belle, et c’est pour ça que les chats clignent souvent des yeux, parce qu’ils essaient de capter l’éclat sombre de la lumière de Saturne , à l’envers de leur paupière. Et c’est pour ça aussi qu’ils voient dans la nuit, parce que le jour où ils sont nés, ils ont été illuminés.  Mais si les chats regardent trop longtemps les anneaux de Saturne, alors ils se brûlent et jamais plus ils ne pourront être heureux. Ces chats, on les appelle les chats de Saturne. J’ai tout de suite su que le chat, là, c’était un chat de Saturne. Un peu comme moi. Et j’ai commencé à l’observer.

Le chat de Saturne passait beaucoup de temps au bord de la fenêtre. Je voyais bien qu’il kiffait les oiseaux qui volent dans le jardin, de l’autre côté. Parfois même, il essayait de les attraper d’un coup de patte inutile. Le pauvre. A chaque fois, sa patte raflait la vitre et il manquait de tomber.  J’essayais de pas le regarder quand il faisait ça, je voulais pas lui faire honte. Et puis un jour, je me suis approchée. Après tout on se connaissait un peu maintenant. C’est moi qui lui donnais à manger. Il a pas bougé.  J’ai posé délicatement ma main sur sa fourrure, j’ai fermé les yeux et j’ai attendu le moment où il allait se mettre à ronronner. Dans ma tête,  les mots se sont calmés et tout, en moi, s’est mis doucement à tourner. C’était comme si je baignais dans une lumière dorée. Je voulais plus ouvrir les yeux quand tout à coup j’ai senti une douleur dans la main droite. C’était le chat, il m’avait griffée. Comme ça. D’un geste rapide et acéré. J’ai ouvert les yeux, je l’ai regardé et j’ai pleuré. Pas parce que ça me faisait mal. J’ai pleuré comme ça, pour rien, parce que c’était fini. Puis j’ai ouvert la fenêtre, j’ai pris le chat dans les mains et  je lui ai dit « Va te faire foutre » et je l’ai balancé sur la branche tout près du mur de la maison. De l’autre côté.

****

Tout en haut de la branche balancée par le vent, dle chat cligna de ses yeux d’or. Un flot d’odeurs inconnues, sauvages et bouleversantes l’assaillit. Jamais il n’avait rêvé avec tant d’intensité. Un instant encore, il se souvint d’elle. La seule personne peutêtre qu’il aurait pu aimer, il ne saurait jamais comment la remercier. Il cligna de ses yeux d’or et l’oublia pour ne plus vivre qu’à l’instant t.

 

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