Languages
Content Who? About us Events Submissions Submenu
« back

La culotte oubliée

Cécile Calla (2020)

Sorry, this entry is only available in French.

Ce matin au réveil Jeanne a décidé de changer l’ordre du monde. Ça l’ennuie de faire toujours la même chose à la même heure. Ce qu’elle déteste le plus, c’est la chronologie vestimentaire qui règne du lundi au vendredi vers 7:30 : la culotte en premier, puis les chaussettes, arrive ensuite le t-shirt et enfin la jupe ou le pantalon. C’est aussi pour ça qu’elle aime les week-ends. Elle peut paresser en chemise de nuit toute la matinée ou aller dans le jardin pieds nus en culotte sans que personne ne la gronde. Sa mère lui dit souvent qu’elle a de la chance d’habiter dans le sud, ses « cousines de Paris doivent elles, mettre chaque jour plusieurs couches de tissus ». Elle lui répète ça surtout le matin en semaine quand Jeanne se met à traîner. Jeanne aimerait bien que sa mère continue à l’habiller. Sa mère trouve ça ridicule et lève les yeux au ciel quand elle le lui demande. Il s’ensuit généralement une longue tirade sur « ce que sait faire une grande fille » et une perfide comparaison avec sa petite sœur de deux ans, qui « elle, a vraiment besoin d’aide pour se préparer ».

Ce mardi matin du printemps 1984, Jeanne n’a comme souvent pas très envie d’aller à l’école. Aujourd’hui c’est dictée et elle appréhende. Jeanne a beaucoup de mal à garder en mémoire la bonne orthographe des mots ce qui lui vaut toujours des « mal » dans son cahier et des sermons maternels sur la nécessité de mieux se concentrer. A chaque fois elle promet de s’appliquer plus à l’avenir sans trop savoir comment elle y parviendra. Les grands parlent toujours des choses comme si elles étaient évidentes alors qu’elles restent pour elle si mystérieuses.

7:45. Il est bientôt l’heure de partir mais Jeanne se laisse bercer par son imagination. Elle a ouvert son livre de contes de Grimm à la page de l’histoire de Blanche-Neige et Rose-Rouge. Un grand ours brun frappe un soir d’hiver à la porte d’une sombre masure où vivent deux petites filles avec leur mère veuve en pleine forêt. Jeanne regarde intensément l’image de l’ours qui se réchauffe devant la cheminée. Elle entre dans l’histoire, en devient l’un des personnages, éprouve aussi bien la peur de mourir que le merveilleux, se demande comment conjurer la colère du nain éternellement ingrat. Le reste, son cartable à préparer, les dents à brosser, le lit à faire, n’existe plus. Jusqu’à ce que les cris maternels viennent la sortir brutalement de sa rêverie. C’est toujours la même scène lorsque sa mère découvre que Jeanne n’est pas prête à l’heure dite. Ses pupilles font des bonds dans ses yeux, elle hurle et tourne autour d’elle à la manière d’une guêpe furieuse. Jeanne doit réagir pour calmer la colère maternelle. Mais elle n’abandonne pas l’idée qu’elle a eue ce matin au réveil. Ça l’amuse beaucoup d’inverser les habitudes. Elle enfile d’abord sa jupe plissée blanche, puis le T-shirt rose. En cherchant ses socquettes blanches dans l’armoire, l’image de l’ours lui revient à l’esprit. Blanche-Neige et Rose-Rouge ont hésité à le faire entrer dans la maison. Elles ne savent pas encore qu’il se transforme en prince à la fin de l’histoire. « On part ! Tout de suite ! » crie sa mère à tue-tête depuis le salon. Jeanne a juste le temps de mettre ses socquettes et de chausser des tennis vert pâle avant d’aller rejoindre sa mère dans l’entrée. Dans la précipitation, elle a oublié de mettre une culotte.

 

C’est seulement en arrivant devant le portail de l’école que Jeanne remarque avec stupeur qu’elle n’a rien sous sa jupe blanche. Pendant tout le voyage en voiture, elle n’a pas senti ses fesses nues qui frottaient contre les plis de la jupe. Dans sa tête, la culotte se confond avec les chaussettes, le t-shirt, le pantalon ou le gilet, des tissus qu’on ajoute et qu’on superpose sur le corps en fonction de la température extérieure. Mais là, elle saisit en une fraction de seconde la signification de ce morceau de coton. Elle pense aux garçons de son école qui ne cessent en ce moment de soulever les jupes des filles. C’est impossible d’entrer ainsi dans l’école. Jeanne ne veut pas « avoir la honte ». Sa mère, quoique exaspérée par la perspective de devoir faire un aller-retour, ne pense pas autrement. Il faut rentrer chercher la petite culotte. Mère et fille sont soudain au diapason, elles savent sans même le formuler qu’il faut protéger cette partie du corps.

Quinze minutes plus tard, elles sont de retour à la maison. Sa mère lui intime de rester dans la voiture. « Je serai plus rapide que toi ! » affirme-t-elle en claquant la portière. Par chance, elle lui ramène l’une de ses culottes préférées, celle en coton blanc imprimé de toutes petites fleurs bleues. Elle l’enfile à toute vitesse, sa mère rallume le moteur et fonce vers l’école. Jeanne arrive à destination avec trente minutes de retard.

 

« Bonjour, pardon », dit Jeanne en entrant dans sa salle de classe avec une toute petite voix.

« Tiens, te voilà, il n’est pas trop tôt ! » réplique sévèrement Madame Avica.

L’institutrice, cheveux roux bouclés et ébouriffés, le corps ramassé sur de courtes jambes n’a pas l’intention de laisser passer cet écart. Madame Avica a été élevée à la dure et a fait sa formation à l’Éducation nationale à une époque où on disait qu’il fallait « bien visser les gamins pour obtenir un résultat ». Elle va donner une bonne leçon à cette petite fille un peu trop distraite.

Elle stoppe Jeanne tout net lorsqu’elle tente d’aller s’asseoir à sa table.

– « Viens te mettre devant le tableau et explique-nous pourquoi tu es si en retard ce matin ». Vingt-quatre paires d’yeux dévisagent Jeanne qui baisse la tête et regarde ses pieds. Elle ne peut pas raconter la vérité. En même temps elle n’a pas la présence d’esprit d’inventer un mensonge.

– « Il s’est passé quelque chose à la maison ? », l’interroge Madame Avica.

Elle fait non de la tête.

– « Tu as oublié quelque chose ? ».

Jeanne ne dit rien et serre nerveusement ses poings. La maîtresse a touché juste. Comme survoltée par ce premier indice, elle redouble de questions.

– « Tu as oublié tes chaussures ? »

– « Non. »

– « Ton goûter? »

– « Tes affaires pour l’école ? ».

Plus Jeanne dit non, plus Madame Avica s’obstine comme un molosse qui ne desserre plus les mâchoires. Ses autres camarades ne perdent pas une miette de l’interrogatoire, trop contents qu’ils sont de grappiller quelques minutes sans travailler.

Les deux petites mains de Jeanne s’agrippent l’une contre l’autre comme à une bouée de sauvetage au milieu d’une tempête de mer. Ses intestins se tordent, elle a envie d’aller aux toilettes mais n’ose pas demander l’autorisation. A côté d’elle, la voix de la maîtresse devient de plus en plus glaciale.

– « Tu n’aurais pas oublié ta culotte ? ». La question fait à Jeanne l’effet d’une déflagration. Elle se tortille et d’un effort surhumain fait non de la tête. La pâleur de son visage et son regard désespéré la trahissent. L’institutrice a eu ce qu’elle voulait. « C’est bon, va t’asseoir à ta place » lui ordonne-t-elle. Jeanne soupire de soulagement, elle est certaine d’avoir préservé son secret. Elle ne sera pas la risée de ses camarades à la récré.

La dictée peut commencer. « L’o-i-s-i-l-l-o-n t-o-m-b-e d-u n-i-d, l-a m-a-i-s-o-n a u-n-e p-o-r-t-e r-o-u-ge… ». Jeanne a les oreilles qui bourdonnent, elle entend à peine les phrases de la maîtresse, les lettres se sont mises à danser, elles forment de curieux assemblages qui se lancent dans une course effrénée. Elle n’arrive pas à suivre et elle sait déjà qu’à la fin, ces trois lettres rouges, dures comme de la roche, « M-A-L » apparaîtront sur son cahier. La sonnerie de la récréation marque la fin du marathon alphabétique. Elle se lève d’un bond sans ranger ses crayons et court avec les autres vers la porte. Personne n’évoque son retard de ce matin, ses camarades ne pensent plus qu’à sauter, courir, grimper. Avec ses deux meilleures amies, Caroline et Virginie, elle commence à jouer à la marelle sous le préau.

 

Des décennies plus tard, en rangeant des cartons de vieux vêtements dans la maison familiale, Jeanne a redécouvert la petite culotte. Les petites fleurs bleues ont perdu de leur éclat, l’élastique s’est relâché mais le blanc du coton est toujours aussi immaculé. Si sa mère était encore été en vie, elle l’aurait sagement remise dans la boîte. « Maman a toujours eu un mal fou à se séparer des objets », pense-t-elle tout haut. Elle-même a hérité de cette habitude et ne trie ses affaires que sous la contrainte. L’enterrement de sa mère remonte déjà à plusieurs mois et les nouveaux propriétaires vont s’emparer des lieux dans moins de deux semaines. Elle regarde le morceau de tissu attentivement pendant de longues minutes, le prend et le jette à la poubelle.

≡ Menu ≡
Homepage Content
Events Submissions
Authors Translators Moderators
About us Partners Gallery
Contact Blog Facebook
Festival 2016 Events Press