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La fin de P.

Maud Ruget (2017)

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Je crois que je te dois une explication. Ce n’est sans doute ni l’endroit ni le moment, ou plutôt si, j’emploie là une expression toute faite, c’est bien le moment, car c’est la première et dernière fois que je peux te conter cette histoire, de ses prémisses jusqu’à son point culminant de ce soir, sans être interrompue ou sans craindre que ton visage ne se torde de dégoût. Oui, je te dois bien cela, pour que tu puisses partir sinon tranquille, au moins éclairée sur l’enchaînement des causes et des conséquences qui nous ont menées ici. C’est une moindre consolation, me diras-tu, mais je le fais aussi pour moi, car je crois qu’il me faut impérativement passer par cette étape de la parole qui délivre. Quant à l’endroit, je reconnais volontiers qu’il n’est guère approprié et te prie de m’en excuser. Ne trouves-tu pas néanmoins amusant de se retrouver au bord de ce canal alors que tant d’eau a coulé sous le pont de briques depuis la première et unique fois où nous nous y sommes assises ensemble ? Tu as sans doute besoin que je te rafraîchisse la mémoire. C’était un chaud dimanche de premier mai. Le Kiez, grouillant de monde, battait au rythme des slogans utopistes et musiques les plus variées, embaumé par les fumées de barbecues. Nous avons déambulé de rue en rue, à l’aveugle, nous imprégnant des ambiances contrastées, presque ivres de n’avoir ni bu ni mangé, avant d’échouer au bord du canal, où je balançais mes pieds nus au-dessus des eaux vertes et calmes, tandis que tu étais allongée sur la pierre chaude, ta tête appuyée sur ma cuisse. À la faveur du courant, nous avons aperçu une masse beige flottant à la surface, qui en se rapprochant, ressemblait de plus en plus à un corps de nourrisson. Tu te souviens maintenant ? Nos deux cœurs ont manqué un battement avant que nous ne réalisions qu’il s’agissait d’un poupon en plastique. Cela nous fit sourire et nous sommes tombées d’accord sur l’idée que cette scène était tout à fait berlinoise. À cet instant, bien que le processus qui devait nous conduire à la conclusion de ce soir fût déjà entamé, il eut encore été possible de rebrousser chemin, en constatant que celui-ci était non seulement parsemé d’obstacles, mais surtout qu’il ne menait nulle part, et que par conséquent, mieux valait nous épargner tous ces embêtements. C’est un drôle de hasard tout de même que nous soyons revenues spontanément à cet endroit. D’ailleurs, s’il n’avait pas été si crucial pour moi à l’époque, je ne l’aurais probablement pas reconnu tant il a changé. Les arbres face à nous étaient couverts de feuilles vertes et tendres, si fraîches qu’elles étaient encore fripées. Les quelques branches que j’aperçois aujourd’hui dans le halo du réverbère ploient sous le poids du vide, leurs doigts squelettiques prisonniers de la longue nuit glacée. Depuis que cet hiver, le plus froid depuis quatre décennies, a commencé, le temps semble s’être arrêté. Seul un craquement étouffé, parfois, rappelle que sous la glace, l’eau continue de s’écouler. La surface est désormais recouverte d’une pellicule blanche perturbée ça et là par des empreintes d’oiseaux, un morceau de bois, et je crois même apercevoir un gant esseulé près du pont. Le rebord de pierre qui nous diffusait sa chaleur accumulée est maintenant froid et humide, enveloppé par la neige, der Schnee von gestern, déjà ancienne et pourtant tellement vivace qu’elle me brûle la peau.

On pourra aisément suivre notre trace du club jusqu’ici, mes semelles poussant la coquetterie jusqu’à imprimer ma pointure sur le sol. J’avoue que je n’ai pas fait attention à la forme de tes empreintes. Peut-on y lire ta démarche de palefrenier qui monte les chevaux dans le dos du maître ? J’ai toujours été médusée par ce contraste entre ce corps tout en délicatesse et cette démarche quelque peu grossière, jambes arquées, pieds orientés vers l’extérieur, orteils projetés vers le ciel à chaque pas, et ton buste qui rebondit comme juché sur des amortisseurs. Un des mille-et-un paradoxes qui font de toi un être insaisissable, prenant toujours un chemin non répertorié sur les cartes de mon imagination. Tiens, ça beugle sur le pont. D’autres naufragés de la nuit venus noyer la vacuité de leurs existences dans les effluves d’alcool et de sexe. Oui, je sais, c’est gratuit ce que je dis là. D’un autre côté, regarde cet idiot qui jette sa bouteille vide pour briser la glace et qui jubile du fracas qu’il provoque. C’est incroyable cette pulsion de destruction, ce besoin de souiller, simplement pour avoir la satisfaction d’y laisser sa marque. Ou peut-être, et on en revient au vide existentiel, qu’il s’agit de se rassurer, de se confirmemor à soi-même qu’on existe bel et bien. Je macule donc je suis. Je te vois déjà m’objecter, toi qui as un penchant pour tout ce qui est irrégulier, que c’est justement ce qui chiffonne la perfection qui la rend belle. Tu n’as pas tort, c’est ce qui me saisit aux tripes quand je regarde ton front, son implantation de cheveux capricieuse comme une rangée de roseaux dans la dune, et surtout cette cicatrice, petite ligne de chair déchiquetée.

Je ne m’attendais vraiment pas à te voir ce soir. Cela faisait longtemps que j’avais cessé de t’apercevoir à chaque coin de rue, dans chaque rame de métro, entre chaque rayon de magasin. Il m’a d’ailleurs fallu plusieurs secondes pour que mon cerveau, saturé d’alcool et d’adrénaline, analyse correctement l’information familière que lui envoyait mon nerf optique. Ma rétine s’imprègne à nouveau, à la faveur des éclairs du stroboscope, de cette silhouette qu’elle a si bien connue, jambes fuselées de sauterelle, petits seins fermes, cheveux noués en arrière qui laissent entrevoir ton visage ovale fendu d’un sourire de plaisir, habité par la musique. Depuis quand es-tu de retour à Berlin ? Immobile à te regarder, j’ai senti venir la chaleur d’un souvenir agréable qui remonte à la surface, comme un vieux réflexe  pavlovien soudain dépoussiéré : cette vision fugace de toi, ton reflet dans la vitre, ma fenêtre quotidienne de voyeurisme qui m’ouvrait, pour un quart de seconde, la possibilité de t’observer à ton insu. Me voici, cinq ans plus tard, de nouveau saisie par ce spectacle. Mon regard ne te pèse pas, tu es habituée à sentir les paires d’yeux te caresser. D’ailleurs, il est probable qu’à l’instant où je t’observais, d’autres fissent de même, s’imaginant une chance de te posséder pour la nuit. Le type qui dansait à côté de toi a déposé ses  mains sur tes hanches, tu l’as laissé faire, mon pouls s’est accéléré. Tu es donc de nouveau sur le marché. Que s’estil passé avec… Peu importe, je ne veux pas le savoir. Le DJ a opéré une transition peu réussie entre deux morceaux, et coupée dans ton élan, tu as ouvert les yeux pour regarder ta prise. Tu as fait une moue et je sais pourquoi : trop aryen, trop fade, trop fin des mollets. En quête d’une échappatoire, tes yeux font une ronde dans la salle, me dépassent, reviennent en arrière, s’arrêtent, s’écarquillent. Un sourire franc se dessine sur ton visage. Tu cries mon nom qui se perd dans la cacophonie électronique. Tu sais combien de fois j’ai espéré que tu cries mon nom ?

Lorsque nous avons commencé à marcher tout à l’heure, et que, sous l’effet du froid, le sang a afflué à tes joues, je me suis rappelé le premier jour où nous nous sommes rencontrées. C’est étrange d’ailleurs que je me souvienne de cet instant, moi qui oublie les visages et les prénoms sitôt hors de ma vue. Mais cette inscription dans ma mémoire ne révèle rien de particulier car je ne pousserai pas la caricature de cette histoire déjà passablement habitée de lieux communs jusqu’à dire que j’ai su tout de suite. Cette demi-minute qu’ont duré les présentations fut somme toute extrêmement banale, et je n’en retins que tes joues rougies, tes yeux bleus timides, et ton pull en laine vert. Je me demande quelle impression je t’ai laissée, si je t’en ai laissé une. Je me demande même quelle impression je me laisserais à moi-même si je devais aujourd’hui faire la connaissance de la personne que j’étais alors. Laisse-moi reprendre mes esprits un instant, je trouve que je m’égare quelque peu dans le récit. La circulation du sang lentement s’amenuise dans mes pieds, les vaisseaux et capillaires un à un se rétractent, et je crois que cette crise organique à l’extrémité de mon corps altère la productivité générale de la machine. Ce n’est pas tant la douleur qui me gène – elle a le mérite de me signifier que j’existe encore – mais surtout je ne voudrais pas qu’elle me tourne la tête au point de m’amputer des mots. Bref, où en étais-je ? Ah oui, je voulais te parler de la porcelaine. Lorsque je t’ai connue, je vivais dans une bille, à la surface blanche et parfaitement lisse, une bille de porcelaine onctueuse, dans laquelle, bercée selon un mouvement lent et répétitif, je n’avais d’autre préoccupation que la perfection du nombre Pi. Le tumulte de la vie ne m’atteignait que fortement estompé, un simple écho frappant la surface de ma cellule et me confirmant par là-même son imperméabilité. Il y faisait un air invariablement frais et sec qui jamais ne mettait mon corps à l’épreuve des aléas thermiques, maintenant de fait mon pouls à une pulsation constante et ma respiration à un va-et-vient profond et légèrement sonore. Je m’y sentais absolument libre quand bien même mes mains et mes pieds, une fois mes membres étirés, touchaient tous les quatre le bord de la bille. Je ne sais trop quand les concrétions de porcelaine ont commencé à se former autour de moi mais très vite j’en vins à oublier qu’il fût possible de vivre en dehors de son sein minéral dont je suçais la chair légèrement salée avec une satisfaction proche de la plénitude. Tout désir, tout plaisir, tout regret, avaient cessé de me préoccuper. J’avais tout, la porcelaine était tout, et la vie pouvait bien continuer à pousser en friche tout autour, elle m’était égale. Du moins jusqu’à ce jour de printemps, où une voix grave comme le vent dans une crevasse glacée fit trembler la surface tranquille de mon cocon de pierre. Mon sismographe intérieur, immobile depuis si longtemps, se mit à s’agiter frénétiquement, et j’observai, impuissante, des fissures frayant leur chemin dans la transparence blafarde de la coquille autour de moi, d’abord une, puis une deuxième, et une troisième qui rejoignit la première dans un grondement bigbanguesque avant d’éclater en un éclair aveuglant. Je restai là, plusieurs secondes ou minutes, je ne sais pas, à tenter de remettre au diapason les battements affolés de mon cœur, en écartant les bras dans l’espoir de caresser la surface familière. Au moment d’atteindre l’envergure habituelle, mes mains hésitèrent une seconde, puis j’étendis résolument les doigts dans le vide. Une bouffée d’air trouva son chemin à travers mes poumons desséchés. J’étais encore debout, encore vivante. Lorsque mes pupilles dilatées depuis des années eurent recouvré leur réflexe de rétractation, les contours flous de ma cage disloquée se dessinèrent, gravas maculés de poussière blanche au milieu d’un jardin à la végétation luxuriante. Mes sens engourdis se réveillèrent de leur longue hibernation. Les informations se faufilaient par milliers dans ma chair et saturaient mes synapses me donnant le vertige. Les couleurs de l’herbe, des pétales, du ciel, les cris d’oiseaux, le bourdonnement des abeilles, les odeurs des fleurs, la caresse du vent sur ma peau, et au milieu de cette cacophonie sensorielle me parvint, d’abord lointaine, puis de plus en plus claire, ta voix, l’arme inattendue qui venait de mettre en pièce une œuvre de porcelainerie digne d’un cabinet de curiosités impérial. Cette voix, toujours grave, avait perdu son grondement terrifiant et sonnait maintenant comme du miel de pin, une matière noire, sucrée et enveloppante. Je te vis, polissonne à queue de cheval, piétiner joyeusement les restes de coquilles en chantonnant. Ton regard accrocha le mien, tu souris, et sans crier gare, tu détalas pour danser à travers les hautes herbes comme un petit lutin à travers la lande. Ton corps à la légèreté de papillon semblait s’affranchir de toute contrainte tandis que mes jambes, calcifiées par des années d’immobilité, étaient incapables du moindre mouvement. Je te vis faire une grande ronde et entendis tes pas chassés se rapprocher dans mon dos que tu poussas vigoureusement, m’obligeant à mettre un pas devant l’autre pour rétablir mon équilibre, et ce premier pas précipité en déclencha un second, puis un troisième et un quatrième, tant et si bien que sans même fournir un grand effort, j’avais retrouvé la faculté de marcher. Sidérée par cette mobilité retrouvée, je me mis à courir en tous sens en agitant les bras et en explorant tous les sons permis par mes cordes vocales enrouées du plus aigu au plus grave produisant ainsi un Jodel survolté. Arrivées à l’extrémité du plateau, nous dévalâmes la pente en roulant sur nous-mêmes comme deux feux-follets avant de finir notre course dans le champ de coquelicots en contrebas. Nous restâmes longtemps allongées en silence, reprenant nos respirations sous le ballet imperturbable des abeilles butinant d’une fleur à l’autre dans la quiétude de l’après-midi. Ma peau se réhabituait aux rayons tièdes du soleil. Après un moment, tu t’assis, sortis de ta poche une feuille et du tabac, puis un petit cube brun que tu émiettas. Au contact d’une allumette, le papier s’embrasa, tu inspiras une longue bouffée que tu gardas dans tes poumons, yeux fermés, avant de cracher la fumée en petits cercles. Dans l’air flottait l’odeur âcre, familière, dont je ne savais toujours pas si elle me plaisait ou non. Tu me tendis la cigarette. Je voulus te raconter ce mercredi après-midi après le lycée, les deux policiers et leur gros berger allemand, son museau qui se dilatait avec excitation dans l’appartement. A-t-il tout de suite senti ce que moi je feignais jour après jour de ne pas voir ou étaient-ce les phéromones de chat imprégnés un peu partout ? Je voulus te raconter leurs regards affables et compatissants, et la pulsion qui m’a saisie ce jour là et dont les effets se sont fait sentir jusqu’à aujourd’hui, de partir loin, très loin de cette putain de ville de province. Mais je n’ai rien dit et me suis contentée de faire non de la tête. Dans un de ces moments où je ne sais pas si tu fais preuve d’un génie inégalé, ou si tu te contentes de débiter des banalités qui malgré toi font mouche, tu me dis « La liberté, il faut du temps pour s’y faire ».

Tu pardonneras ma façon romanesque de raconter comment ta fantaisie est venue s’entrechoquer avec ma vie de jeune femme rangée, retranchée derrière un parapet, à l’abri de l’amusement et des émotions. C’est juste que tout ceci est au fond fort banal et je ne voudrais pas que l’on s’ennuie. Mais, je concède que tout ce que je te raconte ce soir, finalement, ce n’est jamais que Les Souffrances du jeune W., les rogues, les clubs et le saphisme en plus. Tiens, sais-tu que Goethe n’est venu qu’une seule fois à Berlin et qu’il a trouvé cette ville si ennuyeuse avec ses palais prussiens et son académisme grandiloquent qu’il n’a plus jamais voulu y revenir ? Nul doute que s’il avait vécu à notre époque, l’écrivain national n’aurait jamais repris un covoiturage direction Weimar et aurait joyeusement noyé son angoisse existentielle dans les pharmaka contemporains que sont l’extasie et les plans d’un soir. C’est qu’au-delà du mythe, cette ville a le pouvoir véritable de nous remodeler, de faire voler en éclats nos certitudes, et d’une certaine façon de nous révéler à nous-mêmes. Je sais, tout cela est très cliché, mais c’est pourtant ce qui, je crois, m’est arrivé, avec toi comme catalyseur de cette réaction inattendue. Laisse-moi t’expliquer. Je suis arrivée à Berlin presque à contrecœur, résignée à renoncer à la beauté des immeubles haussmanniens, à l’enfilade des ponts de Seine, et aux parterres fleuris du Luxembourg. Je m’étais préparée à subir l’assaut répété de la laideur sous la forme de verrues architecturales aux murs sales et tagués, et de gigantesques tuyaux roses ou bleus, intestins urbains surgissant aux endroits les plus improbables pour pomper les eaux marécageuses souterraines. Je m’étais faite à l’idée de contempler un ciel gris et froid, encombré de grues sédentarisées transportant ici des blocs de béton, là des bennes à gravats, sous l’œil unique et obèse de la Fernsehturm, perle de l’horreur. Et effectivement, les premières semaines, je me suis sentie comme une poupée gigogne mal taillée, inadaptée à ce nouvel environnement. J’ai fait ta connaissance à cette période et je me rappelle encore comme tu m’as vanté cette capitale, ses bas-fonds, ses marginaux du monde entier, sa crasse créatrice. Tu voulais m’initier, faire de moi un animal de la nuit, virevoltant à tes côtés dans la brume âcre des corps échauffés. Tout cela me paraissait à la fois rebutant et excitant, amusant et fondamentalement vain. Le fait de te voir toi, belle fille de bonne famille, bien éduquée, capable d’arborer de jour une personnalité douce et mesurée, et de devenir, la nuit venue, cette furie vendue à tous les plaisirs, me fascinait. Je m’étais persuadée depuis mon adolescence, dont je t’ai peu parlé mais dont tu as peut-être deviné qu’elle ne fut pas des plus faciles, depuis mon adolescence donc, je m’étais persuadée qu’il n’y avait pour s’en sortir d’autre chemin que celui de la vertu absolue et le renoncement à toute forme d’amusement non intellectuel. Par non intellectuel, j’entends, tout compte fait, tout ce qui pouvait revêtir une forme de plaisir simple, en particulier de plaisir grégaire. Et voilà que tu me démontrais que l’on pouvait aller voir Mutter Courage à vingt heures, enchaîner avec une soirée en boîte jusqu’à sept heures, prendre un brunch en terrasse à treize heures, faire un tour dans les galeries du quartier, puis profiter, vers dix-neuf heures, des derniers rayons de soleil pour retrouver les amis et boire quelques bières sur un toit surplombant Neukölln, et, si on était samedi, recommencer le cycle. Je t’ai ccompagnée plusieurs fois dans tes virées essayant tant bien que mal de me fondre comme un phasme dans l’ambiance. Je te découvrais non plus réservée mais en parade, laissant un homme danser contre toi pour pouvoir tirer une bouffée de sa cigarette, montant sur le bar pour te faire offrir un verre, enlevant ton T-shirt quand la chaleur devenait insoutenable. C’est lors d’une de ses soirées que mes yeux se sont attardés sur le galbe de tes fesses et que j’ai pris conscience de l’excitation que cela provoquait chez moi. Je ne sais pas si tu as senti mon trouble, mais à partir de ce jour-là, tu m’as souvent prise par la main ou fait une simple bise sur la joue. Nous échangions des regards d’une surprenante douceur, sourires en coin, comme un signe de reconnaissance partagé par nous seules. Ce désir naissant m’apparaissait comme le comble de la transgression, un pas que je n’imaginais pas devoir franchir un jour, ou plutôt que je m’étais jusqu’à présent interdit d’envisager. Lorsque tu as couché ta tête sur ma cuisse, ce jour de premier mai où nous nous sommes arrêtées au bord du canal, j’ai remarqué un cheveu blanc, et cette preuve de fragilité m’a tellement touchée que j’ai ressenti le besoin de t’embrasser immédiatement, mais je me suis arrêtée, le visage penché au-dessus du tien, interrompue dans mon élan par le souvenir de cette pythie au regard halluciné qui, la veille, alors que, accoudée au bar en sirotant mon mojito, je te regardais onduler sous les basses, m’avait dit dans un nuage d’haleine chargé d’alcool « Laisse tomber ». Sur l’instant, j’avais éclaté de rire. Comment cette pauvre fille qui tenait à peine debout pouvait prétendre m’éclairer ? Mais le lendemain, alors que mon visage projetait son ombre sur toi, un doute m’a saisie qui ne m’a plus quittée.

En parallèle de cette découverte des multiples nuances du désir, un changement s’opéra progressivement dans ma perception de la ville, et je commençai à relever des touches de beauté dans des endroits insolites : le reflet des fenêtres éclairées d’un immeuble dans les eaux noires de la Spree, les yeux verts d’un punk à chien, un rayon de soleil couchant sur la boule de la Fernsehturm, le chant d’un saxophone sous l’Oberbaumbrücke, ou une fleur de myosotis s’épanouissant entre les briques rouges d’un squat, un Vergissmeinnicht dont les racines vinrent s’implanter profondément en moi, car je compris à cet instant que j’avais oublié, oublié comment regarder, oublié comment ressentir, comment aimer, comment vivre. Il me fallait tout réapprendre, et cette remise en question, cet apprentissage de l’humilité, je le dois à cette ville. La leçon que je retiens et que je professe depuis à tous les novices qu’ils arrivent déjà convaincus ou dubitatifs, c’est que Berlin ne s’apprivoise pas en un jour. C’est une grande ourse farouche qui, affalée à l’entrée de sa tanière, présente au promeneur son dos lacéré par les stigmates des morsures passées. Mais, derrière son pelage bien amoché qui laisse présager du pire, l’ourse n’est pas mal en point, bien au contraire, elle s’applique, entre deux grognements, à expulser une boule de poils et de sang mêlés, aveugle et geignante, qu’elle colle aussitôt à ses deux mamelles, gorgées d’un lait riche et sucré, pour que ce petit être impotent devienne bel ourson dodu. Cette ville, ce n’est pas une beauté acquise, immuable, c’est le beau de demain en train de naître sous nos yeux sur les ruines du vingtième siècle. Combien fallait-il que mon imagination se soit asséchée pour devenir imperméable à la poésie de cette soupe primitive ? Tu dois trouver que je fais des digressions qui n’ont rien à voir avec la situation présente, mais ce détour m’est utile pour que tu comprennes que c’est ce contre-syndrome de Stendhal, ce nouvel équilibre esthétique, qui a libéré ma langue et me permet de m’adresser à toi en choisissant les mots adhérant au mieux à chaque anfractuosité de cette histoire. Comme je te l’ai expliqué, avant de te rencontrer, mon organe buccal était pétrifié et pesait si lourd dans ma bouche que ma tête penchait vers l’avant, me laissant comme principal horizon mes pieds et le trottoir environnant. Cette langue fossilisée, inondée depuis toujours par le jet puissant du canon parisien, subissait jour après jour une érosion telle que son étendue s’amenuisait inexorablement. J’ai découvert que, si la poésie pouvait s’immiscer n’importe où dans la ville, alors moi aussi je pouvais m’improviser poétesse. Les mots ne se devaient pas de suivre un ordre établi, mais j’étais libre de les utiliser, de les associer, de les détourner selon mon bon vouloir. Je te l’accorde, c’est une découverte bien cocasse pour quelqu’un qui lit depuis toujours. C’est peut-être justement parce que j’ai tant lu de phrases si bien composées par d’autres, que je ne m’imaginais pas autorisée à faire de même, car il me semblait que tout avait déjà été écrit, et si joliment. Mais ici, loin de ma langue maternelle et de son corpus cent fois trop lourd, j’ai fait un autodafé de la parole camisolée en jetant tout autour jurons et onomatopées, laissant ma langue convulser en toute liberté pour produire des colliers de phrases jusqu’alors interdites. Et toi dans tout ça ? Et bien je dirais que tu as attisé les flammes de ton souffle chaud, faisant s’effondrer au passage les dernières frontières me séparant des mots illicites. C’est ainsi que par ce phénomène qui me sidère encore aujourd’hui, le mot chatte a cessé de me révulser, s’est départi de son enveloppe vulgaire, de sa mauvaise odeur patriarcale, pour redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un petit animal à la fourrure douce dans lequel j’avais une envie lancinante d’enfouir mon visage et ma langue.

Tu l’auras peut-être remarqué, j’ai un penchant pour l’affabulation. Je ne te parle pas de mensonges éhontés, tout ce que je te dis ce soir est vrai, mon esprit en a simplement sa propre interprétation. J’éprouve le besoin d’entretenir une confusion entre les faits et mon univers parallèle, et à force de manier cette duplicité, je m’y perds un peu moi-même. Mon excellente mémoire est à cet égard autant un atout qu’un fardeau. Les milliards d’informations qu’elle collecte, en apparence totalement dénuées d’intérêt, une fois recoupées entre elles par mon esprit fantasque, finissent par former une toile de signes et de symboles, une sorte de dessein transcendant dont l’évidence ne fait pour moi aucun doute. C’est ainsi que, malgré les harangues athéistes dont je t’ai si souvent rebattu les oreilles en me moquant au passage de ton enfance de cul-bénit, j’ai été aspirée tout entière dans une crise de mysticisme. Tu y crois ça ? À bas la raison, vive le paganisme ! Oui, je confesse, je renie la science, la logique et la critique. Je m’en remets à la déesse qui m’enveloppe de sa poésie immanente, qui vit en chaque bourgeon, en chaque souffle de vent, en chaque fruit coupé, en chaque carcasse pourrissant au soleil, en chaque courbe de colline, en chaque grain de sable, en chaque rire d’enfant, en chaque étoile, en chaque mot, en chaque battement de cœur. Un tribunal d’inquisition m’aurait brûlée vive au bûcher, et même là, j’aurais souri à ton visage dessiné par les flammes. Car oui, tu l’auras compris, l’objet de mon culte, c’était toi, et ce alors qu’il devenait de plus en plus clair que notre amitié était à tes yeux tout à fait platonique. Bientôt, ma foi est même devenue si forte que ta présence devenait superflue, presque pénible, car il me fallait déployer des efforts considérables pour museler mon esprit critique qui s’agitait face au constat désagréable de ton humanité. Comme quoi, on a vite fait de déraper vers le fanatisme… D’ailleurs, je n’étais pas le seul membre de cette secte. Cela me fait mal de le dire, parce que, tu comprends, j’aimerais avoir le privilège de dire que j’ai été la seule à découvrir le joyau caché en toi. Mais non, je suis tombée dans le panneau de ta parade nuptiale comme des dizaines d’autres, comme tous ces peintres pour lesquels tu as posé et qui se sont entichés de toi au point de te désigner muse officielle et de te dédier une exposition collective. A-t-on déjà vu ça, un modèle qui vole la vedette aux artistes ? Encore aujourd’hui, je ne parviens pas à déterminer ce qui fait que l’on se sent attiré vers toi comme vers un aimant. Tu as un truc, oui, mais comme dans un tour de magie. On y croit dur comme fer, mais le principe du trucage, c’est de faire croire, par un procédé tout à fait logique et construit, à un phénomène surnaturel. Un truc qui fait oublier au spectateur que la pauvre assistante trop maquillée se contorsionne dans le double-fond de la boîte à épées. L’analogie est un peu tirée par les cheveux, mais ce que je veux dire par là, c’est que, si je comprends ce qui peut être charmant chez toi au premier abord, en particulier pour un peintre ou un écrivain – ta beauté nonchalante, ta légèreté, ta fantaisie – je ne comprends pas comment ces seules qualités peuvent suffire à duper durablement. Est-ce que tu parviens d’ailleurs à te duper toimême à coups de vernissages branchés d’artistes dont tu ne connais pas le nom, de murges hebdomadaires, et de réveils à côté d’inconnus ? Toi aussi, dans ton genre, tu vis dans un univers parallèle, un monde de plaisir, où la réalité brutale ne t’atteint pas, où tu peux jouir en ignorant qu’au même moment des cadavres d’enfants s’échouent sur les plages de Méditerranée. C’est peut-être ça qu’on t’envie tous, cette candeur à l’égard du monde, cette virginité face au malheur.

Je pourrais soulever ta paupière pour me plonger une dernière fois dans le bleu désormais docile de ta pupille, mais t’y retrouverais-je dans le marbre blanc de ton œil parcouru de pétéchies ? Tu es une belle putain, tu sais. Attention, quand je dis putain, c’est comme pour chatte tout à l’heure, c’est absolument dénué de vulgarité. Moi aussi, j’aimerais, comme toi, me faire sauter contre des vacances sur une île paradisiaque ou même juste contre un bon dîner. Je crois que tu incarnes là le vrai féminisme, celui qui revendique la liberté de faire de son corps ce que l’on veut, quand on veut, en échange de ce que l’on veut. J’ai trouvé cela dingue tout à l’heure, que même couchée là, les yeux clos, sans un sourire, tu parviennes à attirer un homme à toi, cet étudiant israélien avec ses cernes jusqu’au milieu des joues et son cerveau paralysé par une drogue quelconque, encore assez vif pour vouloir engager la conversation, pas assez pour comprendre que quelque chose clochait. Encore que, c’est Berlin, on ne s’étonne plus de rien. Il – je dis « il » parce qu’il s’est présenté, mais comme je n’en avais vraiment rien à faire, je n’ai pas cherché à retenir son prénom – il, donc, a raconté qu’il était venu quelques jours pour comprendre comment, dans ce pays, avait pu naître l’idée d’envoyer chacun de ses grands-parents en camp, et accessoirement pour tester un club par soir. Un double pèlerinage dont le cynisme ne semblait pas l’effleurer. Il a jeté un regard intéressé dans ta direction. Your friend is very quiet. She’s not cold? C’est pas ma copine, c’est un personnage. Paf ! Prends ça abruti. Il n’a pas pu comprendre, mais en pinçant sa cloppe entre ses lèvres, il a ôté sa veste en peau de mouton et l’a déposée sur toi. Un instant, j’ai craint qu’il ne t’embrasse, car après t’avoir couverte, il a regardé ton visage pendant plusieurs secondes, sa cigarette rougeoyant dans l’obscurité. Mais il n’a rien fait. Il s’est relevé et s’est éloigné d’un pas chancelant. J’ai voulu lui crier de demander à un Allemand de lui expliquer die Reise nach Jerusalem. Je me disais que cela combinerait ses deux quêtes berlinoises. Mais au fond je m’en foutais, je voulais être enfin seule avec toi pour pouvoir tout te raconter avant le lever du jour, avant que la scène ne se transforme en un spectaculaire tableau de Patinir avec pour décor le pont de briques et le ciel bleu en toile de fond.

Tu m’as complètement surprise tout à l’heure quand tu t’es penchée vers moi et que tu as attrapé mes lèvres en enserrant mes joues dans la cage arachnéenne de tes doigts. J’avais par le passé imaginé tous les contextes pour ce baiser, mais pas une nuit glacée où nos haleines formeraient des fumeroles dans l’air. Dans des visions surréalistes, je me penchais sur ton corps nu allongé dans les aiguilles de pin caressé par les effluves d’écorce et la stridulation des cigales, je nageais avec toi jusqu’au point le plus central d’un Liepnitzsee déserté et écartais délicatement tes cheveux mouillés pour entrevoir ton visage dégoulinant, ou bien je te faisais gémir dans la touffeur de ma chambre un après-midi pendant qu’un orchestre improvisé faisait résonner ses tambours et ses flûtes sur le trottoir en bas. Tiens, je me rends compte, en convoquant ces images depuis longtemps évaporées, qu’elles sont toutes dardées par les rayons d’un soleil d’été. C’est sans doute parce que c’est à cette saison que je t’ai le plus désirée que tu te rappelles parfois à ma mémoire lorsque je mange une prune ou que je sens l’odeur de la terre mouillée après l’orage. Ces instants fugaces sont emplis d’une douce nostalgie, celle de la folle espérance qui accompagne le sentiment amoureux dans ses prémices.

J’entends un pépiement d’oiseau, le jour ne devrait plus tarder. Je me demande toujours comment ces petites bêtes font pour supporter le froid, le vent, la pluie, et continuer malgré tout à chantonner. Sans doute que leurs minuscules cervelles ne leur permettent pas de se rappeler les beaux jours et de dresser des comparaisons. De la vertu de l’ignorance… Moi aussi parfois j’aurais souhaité avoir une cervelle de moineau.

Depuis tout à l’heure, je te donne peut-être l’impression de m’apitoyer sur mon sort d’amoureuse éconduite, mais ça n’est pas mon intention. Si j’ai effectivement senti mon cœur se décrocher lorsque tu m’as annoncé, un brin sadique, ménageant ton suspense, qu’un playboy t’embarquait dans ses valises, si je t’en ai voulu terriblement de ne pas être à la hauteur du piédestal que j’avais forgé pour toi, les semaines et les mois passant, la douleur qui coupe le souffle et la rancœur qui brûle l’estomac se sont estompées. J’ai réalisé qu’en t’aimant aussi déraisonnablement, j’avais en somme troqué une prison pour un bracelet électronique, et ce constat déclencha en moi une véritable mutinerie de l’être, une soif de liberté, qui me conduisit à embrasser la vie à plein, à me vautrer dans ses joies et ses travers sans plus craindre de chuter, ou plutôt sans plus craindre de ne pas être capable de me relever. J’ai appris à me servir des hommes comme eux se servaient de moi. J’ai laissé des inconnus me lécher de leurs langues épaisses et malhabiles, ai gémi d’un plaisir tantôt feint, tantôt sincère. J’ai apprécié les sentir se répandre en moi, confirmation narcissique et illusoire de ma capacité à combler. L’homme était multiple, indéfini, partenaire sans cesse renouvelé d’un pacte d’utilitarisme charnel et émotionnel dont la durée tacite ne dépassait pas le petit matin. Au risque de blesser ton ego, je dois te dire que jamais, lors de ces coïts plus ou moins poétiques, je n’ai pensé à toi. Une fois peut-être, maintenant que j’y pense, une ligne de faille a tenté de tracer son chemin à travers ma mémoire pour t’atteindre. L’homme du soir était petit, fin, brun et bronzé. Nous avions fait l’amour avec une tendresse extraordinaire pour deux inconnus. Longtemps après l’orgasme, ses longs doigts continuaient de se promener dans mon dos. Il m’a interrogée sur ma vie, mes projets, et je lui ai parlé des livres, ceux que je venais de lire, ceux que j’allais lire, ceux que je voulais écrire. Il m’a demandé de lui recommander une lecture et je me suis dit qu’il était presque plus facile de faire jouir un inconnu que de savoir quelle histoire et quelle voix le feraient vibrer. Je l’ai interrogé à mon tour pour tenter de le cerner : trente ans, Allemand mit Migrationshintergrund, fan de Bob Dylan, de hockey et d’échecs, médecin. Quelle spécialité ? Anesthésie. Je me suis redressée sur un coude et lui ai demandé de répéter. Ich bin Anästhesist. J’ai pouffé nerveusement avant d’éclater d’un rire franc, sans plus pouvoir m’arrêter, comme si un courant électrique partait de mon nombril pour envahir tout mon corps. D’abord décontenancé, l’homme s’est joint à mon hilarité, puis, excité par les secousses de mes seins lourds, son sexe s’est de nouveau durci, il s’est allongé sur moi, me pénétrant un peu vite, et a entamé son va-et-vient, le visage enfoui dans mon cou, cependant que mon rire se muait en larmes chaudes et salées. Jusqu’à maintenant cet épisode restait pour moi inexpliqué, mais il prend soudain tout son sens. Je crois que tu ne m’as jamais complètement quittée. C’est pour cela que quand tu m’as embrassée ce soir, quand j’ai senti le goût encore légèrement alcoolisé de tes lèvres, quand tu t’es décollée de moi en éclatant d’un rire grossier aux échos de cigarette, me signifiant que tout ceci n’était pour toi qu’un jeu, que je n’étais qu’une proie de distraction, avant même que l’idée n’émerge concrètement dans ma matière cérébrale, mes mains, poussées par un courant nerveux primitif, ont serré ton cou fort, très fort, jusqu’à ce que tes yeux, remplis d’incompréhension, rougissent sous la pression. Lorsque tu as cessé de bouger, j’ai à mon tour capturé tes lèvres et, desserrant mon emprise, ai respiré le dernier souffle qui te quittait. Comme l’oxygène lentement passait de mes poumons au sang et venait irriguer mon cerveau, la certitude progressivement imprégnait ma conscience que tu n’aurais plus jamais d’autre proie que moi et, qu’enfin, nos chemins seraient entremêlés irrémédiablement.

Vois-tu les premiers rayons du soleil à travers les flocons mille fois réfractés ? Cette pâle lumière qui lutte pour exister, tumulte de clairvoyance, lumière du jour d’après, et avec elle la rumeur de la ville qui s’éveille. Les passants commencent à traverser le pont. La plupart font mine de nous ignorer, casques vissés sur les oreilles, faussement concentrés sur leurs pieds, mais il y en aura bien un, à l’âme un peu moins lessivée que les autres, qui va appeler les secours. Je pourrais faire basculer ton cadavre dans le canal, il percerait la couche de glace, puis irait se loger au fond dans le limon jonché de bouteilles, caddies, scooters et autres déchets consommés. Je souris en songeant au paléontologue qui, dans quelque dix-mille ans, dépoussiérant tes côtes avec un pinceau, mettrait au jour ton corps, superbe spécimen féminin de l’espèce Homo sapiens decadentis. Mais je n’éprouve pas le besoin de maquiller la scène pour tenter de sauver ma peau. Certes, il y aura un procès, où les experts se succéderont à la barre, témoignages et dossier médical à l’appui, pour décrire mon passif dépressif, mon enfance trop lourde à porter, et mon homosexualité refoulée. On conclura, je n’en doute pas une seconde, au crime passionnel commis par une irresponsable labellisée paranoïaque ou maniaque ou que sais-je encore. Tes parents inconsolables se rappelleront tes premiers pas et ta première dent de lait, les projections kaléidoscopiques des vitraux sur ton haut front d’enfant de chœur, tes plongeons depuis la proue du voilier lors des vacances en Méditerranée, le poème que tu as récité lors d’une kermesse d’école, la perfection de ton visage qui faisait de toi la coqueluche du marché le samedi matin. Ils ne sauront pas, ou du moins feindront d’ignorer, les chemins sombres et tortueux où tu aimais à te perdre et dont tu as ramené, un soir de défonce, la belle cicatrice au-dessus de ton sourcil droit. On m’interrogera longuement mais je ne répondrai pas. Mes dernières paroles auront été pour toi, absorbées à jamais par le silence des neiges éphémères.

Ça y est, j’entends le cri des sirènes qui résonne dans l’hiver comme la plainte métallique d’un harmonica. Ces mots que je t’adresse, mon petit perce-neige, sont les dernières traces de conscience qui quittent mon corps. Bientôt, je ne serai plus que matière, un amas de particules indistinct du grand tout, si ce n’est par la masse de ses atomes. Le blanc – tiens, on y revient – m’enveloppera de son éther apaisant. Je fixerai jour après jour des murs vierges, à peine distraite par les visites hebdomadaires d’une horde de blouses, pieuvre aux yeux multiples, qui décidera à pile ou face du cocktail pharmaceutique à m’administrer. Mais avant cela, avant que l’on te couvre d’un linge et que l’on m’emmène dans l’ambulance, laisse-moi te dire au revoir, laisse-moi caresser avec mes doits engourdis l’ovale de ton visage, tes lèvres violettes, ton nez droit et tes cheveux couverts de givre. Laisse-moi te murmurer, une dernière fois, au creux de l’oreille : Tschüss poupée.

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