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Malou, chien Sauvage

Julie Tirard (2019)

Sorry, this entry is only available in French.

Colin a sept ans et demi. Sa place est au troisième rang de la classe, le deuxième bureau en partant de la gauche, pas très loin de la porte. C’était déjà sa place l’an dernier. Le village est petit, il n’y a que trois classes.

Madame Blain, son institutrice, s’arrête devant son bureau. Il lève ses grands yeux bleus vers elle. « Je suis contente, Colin ». Elle tient entre ses mains plusieurs paquets de feuilles agrafées. Le premier, celui sur le haut de la pile, est pour lui. Colin sort sa main droite de dessous la table. Son genou rendu moite frissonne. Colin tend les doigts. Son geste n’est ni pressé, ni fébrile. Il en est le premier surpris car dans sa tête il arrache le paquet de feuilles des mains de Madame Blain ; non, dans sa tête il demeure immobile, le dos droit, les yeux rivés aux traces de compas sur la table, les ongles plantés dans les genoux, incapable de se mouvoir, oui dans sa tête les autres rient, eh Colin, réveille-toi ! Ce ne serait ni la première, ni la dernière fois. Son geste est calme, sûr de lui, il tend le bras, écarte les doigts, attrape le paquet de feuilles et le dépose sur son petit bureau. « Merci. » Il baisse les yeux, lit le titre au centre de la première feuille. « Malou, chien sauvage ». Son cœur accélère. Sa main voudrait rejoindre l’autre sous la table, s’agripper à son genou qui claque mais elle se pose sur la feuille, le doigt suit chaque syllabe, Ma-lou chi-en sau-va-ge. Il lit, relit encore, et au moment de tourner la page, il remarque la jolie écriture ronde de l’institutrice, en haut à droite de la feuille. COLIN. Elle a dû noter son prénom ce matin après avoir décidé de la répartition des rôles et avant de dire « Et pour le rôle de Malou, je pensais à Colin », avant que Jodie dise : « Ben oui, Colin ça rime avec chien » et que Colin rougisse, non pas de honte mais de plaisir, qu’il irradie.

Colin tourne la première page, puis assez vite la deuxième, la troisième, il y a neuf pages en tout. Et chaque fois qu’il est écrit « MALOU : », la phrase est surlignée en rose. Le rose, c’est sa couleur préférée. Souvent il dit vert quand on lui demande, mais c’est rose. Il ne sait plus depuis quand. Depuis maintenant peut-être. Depuis que le rose surligne le nom MALOU, c’est son nom. Et les phrases, ce sont ses phrases. Il les dira, il les dit dans sa tête et vite, très vite, il sait qu’il les a déjà dites.

Il lève à nouveau les yeux vers l’institutrice qui circule entre les tables, ses yeux humides de chien sauvage. Son corps a brusquement grandi sur sa chaise. Il sent la force dans ses muscles tendus. Son genou n’est plus moite, oh non, son genou est doux maintenant. Il caresse le pelage roux sur sa patte, sent la boue qui s’est accrochée au pli de l’aine. Bientôt la sonnerie retentira. Alors il aura le droit de se lever. Il se prépare déjà, se prépare à bondir vers madame Blain, il courra vers elle et appuiera sa tête contre sa jambe, contre son ventre, un coup de langue sur ses doigts. « Colin, tout va bien ? », Malou agite la queue, sourit grand les canines.

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