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Pierre Feuille Ciseaux

Dola Rosselet (2020)

Sorry, this entry is only available in French.

Elle oscille entre deux réalités. Il y a l’odeur lourde des lys blancs qui recouvrent le cercueil et les effluves d’essence.

L’orgue entame un chant funèbre tandis que le rugissement des moteurs lui vrille des tympans. Et malgré la pénombre et la fraîcheur de l’église, le soleil de juillet l’éblouit et l’accable. 

Sa tête bourdonne, elle perd l’équilibre comme si elle s’était relevée trop vite. Et puis alors qu’elle rouvre les yeux, elle est adossée à sa voiture ; un break 504 qui connait la route par cœur entre Paris et Fécamp. 

Au bout du trajet, il y a la maison familiale, les après-midi sans fin sur la plage, les châteaux de sable, cent fois détruits cent fois reconstruits ; la promesse d’un été semblable à tous les autres : juillet seule avec ses quatre enfants et puis aout en famille, tous les ix réunis pour un mois. Un été qui passe au rythme des marées et des enfants qui grandissent. 

Au bout du trajet, il y a le fracas du métal qui se froisse, se plie, se déchire.

L’instant d’avant, elle se trouvait dans la fraicheur d’une église devant le cercueil de son enfant, de son premier-né et la voilà plantée de nouveau sur cette aire d’autoroute ; égarée, le cœur aussi lourd que la pierre, l’âme trempée de chagrin.

L’asphalte brûlant accroche ses semelles, derrière elle, les voitures et les semi-remorques défilent en vrombissant ; elle entend le bruit des portières qu’on claque et des bribes de conversations à peine audibles dans le brouhaha ambiant. Un peu plus loin, mais toujours à portée de regard, une ribambelle d’enfants gambadent dans l’aire de jeux saturée de cris et de sable. 

Les joues rouges et les cheveux collés par la sueur, ses jumelles escaladent avec enthousiasme un toboggan en sens inverse tandis que près d’elle ses deux grands se chamaillent, pour changer. Une sensation de déjà-vu, de déjà vécu l’étreint, et tout lui revient en mémoire : les petites qui s’installent à l’arrière, et ses aînés qui se querellent pour savoir lequel montera devant. 

Ces deux-là, à peine un an et demi les sépare ; ils dorment dans la même chambre, s’entrainent au même club de foot, frères presque siamois, et éternels rivaux, toujours à se disputer l’attention maternelle, toujours à noter la moindre injustice avec la précision d’un huissier, toujours à compter le nombre de bonbons distribués ou de tomates cerises dans l’assiette.

— C’est à moi de monter devant ! On avait décidé qu’on changerait en cours de route.

— On avait dit à la moitié du trajet et là ce n’est pas encore la moitié, pas vrai, Maman ? 

Elle ne répond pas, sa gorge est nouée, figée.

La suite des évènements se déroule dans sa mémoire : elle se revoit se pencher à l’arrière pour boucler les ceintures de ses filles tandis que les garçons continuent de se chicaner. Et puis elle s’installe au volant, espérant vaguement que leur conflit se règle de lui-même, sans succès.

— Maman, on n’a pas fait la moitié du trajet, hein ? 

— Non, il reste au moins une demi-heure. 

Triomphant, son aîné s’assied à côté d’elle, à la place du mort et allume l’autoradio. Le refrain de Boys don’t cry se déploie dans la voiture. D’un d’œil attendri, elle observe ce visage à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte. Hier, elle donnait naissance un bébé chevelu, un petit être gluant qui cherchait son regard et son sein. Celui qui l’a fait devenir mère. 

Doit-elle tout revivre une fois encore ? Le véhicule devant elle qui perd le contrôle, le coup de volant donné par instinct, et leur voiture qui dérape… Le fracas du métal qui se froisse, se plie, se déchire. 

Et puis le réveil, les chairs broyées de douleur, les côtes cassées, et la souffrance infiniment plus grande lorsqu’elle apprend que son aîné n’a pas survécu. La fratrie amputée de son premier quart. 

Et son cœur qui se froisse, se plie et se déchire à son tour.

À son chevet son mari est muet, accablé. Incapable de tendre ne serait-ce qu’une main vers elle, englué dans sa propre chagrin. Elle entend les reproches informulés, écho de sa culpabilité. Leur famille, leur si jolie famille, a un accroc et c’est leur vie entière qui se détricote.

— On avait dit à la moitié du trajet et là ce n’est pas encore la moitié, pas vrai, Maman ? 

Elle ne réagit pas, sa gorge est nouée, figée. Le passé et le présent se télescopent, le destin bégaie. 

Tandis que ses filles courent vers la voiture avec l’insouciance de leurs quatre ans, elle retient son souffle, l’âme au bord du gouffre, en attendant de voir si les évènements se répètent.

 En réponse, la chute, anodine, survint : une des jumelles tombe et s’écorche les genoux.

Comme une automate, la femme relève son enfant, l’embrasse et la console. Elle passe une main tremblante dans la chevelure légère, essuie les joues trempées de larmes en une caresse familière, effectuée cent fois, mille fois depuis qu’elle est mère. 

 — Maman, Maman on n’a pas fait la moitié du trajet, hein ? 

Elle voudrait disparaitre, ou se coucher en position fœtale sur le macadam brûlant, mais ses gestes ne lui appartiennent plus, ils sont déjà écrits. Quelque part, un Dieu cruel ou un diable moqueur tire les ficelles.

Et si elle ferme les yeux très fort peut-être que l’aire d’autoroute va s’effacer, et que le chant d’un orgue remplacera le feulement des moteurs. 

Retrouver la fraicheur de l’église, le parfum des lys, et la souffrance. Retenir sa supplique, accepter le coup du sort, plutôt que de tenter de marchander avec Dieu. Seigneur, Faites que mon enfant vive encore. Je donnerais n’importe quoi pour qu’il soit à mes côtés.

— Maman, Maman…

Elle ne se souvient pas s’être assise et pourtant elle est là, les mains sur le volant, prête à démarrer. Les garçons l’exaspèrent, ils sont toujours dehors à attendre qu’elle arbitre leur dispute. 

Et qu’elle choisisse celui qui va mourir. 

Enfin elle répond : 

— On a fait la moitié du trajet en distance, mais pas en temps. 

Une réplique de lâche, une dérobade qui ne satisfait aucun des deux belligérants. C’est une affaire de seconde avant qu’ils n’en viennent aux mains. En cœur, ils protestent :

— Mais maman !

Elle met la clé sur le contact, la tourne, et regarde le voyant du diesel s’allumer comme d’autres regardent la foudre tomber. Encore quelques instants avant que le moteur gronde. Soudain, elle envisage une solution qui lui éviterait de choisir :

— Vous n’avez qu’à faire pierre-feuille-ciseaux ! Une fois et on n’en parle plus.

Les deux frères acquiescent et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, cachent leur main droite derrière le dos. 

— Pierre…

Pendant ce temps-là, leur mère desserre le frein à main.

— Feuille…

Puis enclenche la première tout en gardant le pied sur l’embrayage.

— Ciseaux !

Avec un infime retard, la main ouverte de son aîné se pose sur le point fermé de son frère. La feuille recouvre la pierre, et c’est son cœur à elle qui se transforme en une roche aussi lourde et aussi froide que le granit. Un froid qui gagne ses entrailles, qui chasse la chaleur brûlante de juillet et l’euphorie des vacances. La mort de son premier-né semble inéluctable, à moins que…

— Maman ! Il a triché, il a changé au dernier moment ! On recommence.

Ses mains moites glissent sur le volant, son pied gauche dérape ; elle manque de caler, mais après un hoquet le moteur ronronne à nouveau. Son calvaire ne finira-t-il donc jamais ? Chaque seconde qui s’égrène prolonge sa torture. Elle voudrait s’allonger sur le marbre frais de l’église, oublier son vœu prononcé sans réfléchir sous le coup de la douleur, revenir en arrière.

— Non, je n’ai pas triché ! Mamaaan !

Si l’un d’entre eux dit encore Maman une seule fois, elle va devenir folle.

Alors elle hurle, elle, la mère patiente, la championne du compromis et de l’apaisement. Elle hurle une suite de mots inarticulés qui tiennent plus du cri d’animal blessé que du discours. Elle hurle, à s’en briser les cordes vocales, elle hurle pour couvrir la petite voix qui lui murmure que reconnaitre la tricherie lui permettrait d’envoyer son grand sur la banquette arrière et de lui sauver la vie. Elle hurle pour oublier sa culpabilité, son inconséquence, sa bêtise ; elle hurle pour résister à la tentation. Les mains agrippées sur le volant, elle hurle tant que les gens la dévisagent et que les jumelles se mettent à sangloter. 

Enfin, elle se tait à bout de souffle, vidée de toute émotion. Résignée. La voix rauque elle lâche dans un murmure :

— J’ai dit une fois et c’est tout ! Vos combines ne m’intéressent pas. Allez en route !

Ses fils s’exécutent sans discuter, désarçonnés par cet accès de colère. 

Alors son aîné s’installe à l’avant, près d’elle et allume l’autoradio. Le refrain de Boys don’t cry se déploie dans la voiture. D’un œil voilé de larmes, elle observe ce visage à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte. Et démarre.

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