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Solo Album

Laurence Ermacova (2019)

Sorry, this entry is only available in French.

Notes alphabétiques roumaines

 

A

Aube. Abflug. Le pont qui enjambe les lignes du S-Bahn se relève péniblement de la nuit. Façades brouillées à l’encre de chine, rêves troubles, inachevés, mal essuyés. Le jeune homme allongé sur le carrelage de la station, en haut des escaliers mécaniques, se tourne dans son sac de couchage. Les yeux fermés, la bouche close, il dort et son visage pourrait être celui d’une femme.

Soupir.

De longues mèches de cheveux blonds s’échappent de son sac de couchage, s’enroulent et se déroulent sur le sol comme des serpents de contes de fée, fuyant l’histoire qui se pelotonne tout au fond du sac, là-bas, au loin, dans le noir.

Märchenprinz.

Je me souviens du jour où je l’avais vu pour la première fois. Même endroit, même position, même abandon.

Schlangenprinz.

Depuis combien de jours avait-il fait de cet endroit plutôt glauque sa chambre à coucher ? A quel moment décidait-il d’étendre son sac de couchage, d’enlever ses chaussures pour se glisser rapidement dans son lit ? Attendait-il, pour le faire, un moment particulier ? Un trou dans les horaires du S-Bahn ? Un vide entre les montées et descentes irrégulières des passagers, un instant d’intimité ?

Depuis combien de nuits ne se déshabillait-il plus pour s’endormir, n’enlevait-il plus son pull, son t-shirt, ses chaussettes, son pantalon, son slip, son portefeuille, ses papiers, une photo, son téléphone, un stylo, une carte postale, un dé, une page de livre arrachée, un jeu de clés? Un jeu de clé ?

Depuis combien de nuits dormait-il tout habillé ? Soupir.

Sur le carrelage raturé du S-Bahn, le jeune-homme aux longs cheveux blonds se tourne dans son sommeil. Son visage pourrait être celui d’une femme.

Schlampe !

La faune matinale et vacillante, portée par les escaliers roulants, remonte en hocquetant des profondeurs bétonnées de la station pour disparaître, muette et trébuchante, quelques secondes plus tard, dans les rues de Neukölln ou s’agglutiner sur le bitume sale de l’arrêt du bus M44 qui les emportera plus loin encore, vers les banlieues grises, vertes et clairsemées de Britz et de Rudow. Personne ne fait attention au jeune-homme, juste cette voix blessante qui déchire l’anonymat.

Kieck mal da, die Schlampe schläft! Soupir.

Je me souviens de cette nuit d’été où un Rom s’était mis à chanter, là, au même endroit. Il faisait chaud, l’air était doux, léger et il s’était senti bien. Alors, avant de rentrer chez lui, il s’était mis à chanter. Comme ça. Pas pour travailler, pas pour faire la manche, simplement pour saluer la journée qui venait de s’écouler. Demain, il y en aurait une autre et encore une autre et encore une autre. Mais cette nuit, il était ici. Chez lui.

Schlampenprinzen.

Et le cortège halluciné des ordures de la nuit, cohortes de peurs aigres, de sueurs alcooliques et de coups paumés, se désagrège.

Soupir.

Je dévale les escaliers qui mènent aux quais du S-Bahn. Berlin,

Hermannstrasse, Balbutiements du jour.

 

B

Berlin-Schönefeld. Je marche sur le tarmac de l’aéroport. La chaleur du jour n’a pas encore asphyxié l’atmosphère. Deux employés attrapent nos bagages à main et les jettent dans une remorque. Blam! Blech ! Blasser Schimmer des Morgenlichts.

Soudain délestés, les corps encore cernés de nuit des passagers se déploient une dernière fois dans l’air du matin, perchés tout en haut de l’escalier d’embarquement, avant de se rabattre sur leur siège, bras et jambes repliés, passagers dans l’immobilité.

Dans un soupir du moteur, l’avion décolle laissant derrière lui une trainée blanche dans la couleur bleue du ciel.

L’air imperceptiblement se condense.

 

C

Coandă. Un nom qui s’étale en grandes lettres blanches sur la façade de l’aéroport de Bucarest où je viens d’atterrir et dont le coassement du O dans le A attire immédiatement mon attention. C qui percute dans un claquement sec la torpeur paresseuse du O, s’enfle et s’étire dans l’absence évidente de toute résistance sonore et se déverse à bout de souffle dans le delta vocalique du A qui se dérobe et affleure, quelques lettres plus loin, dans un méandre de consonnes aux résurgences fluviales et aquatiques.

Henri Coandă.

Je reste longtemps là, sans comprendre, à fixer les grandes lettres blanches de la façade de l’aéroport de Bucarest. Et peu à peu, je comprends ce que je ne comprends pas. L’aéroport     de Bucarest avait changé de nom. Je ne le savais pas. Je n’en avais pas entendu parler. Cela faisait si longtemps. Et, après tout, que cela pouvait-il me faire  ? Cela ne me concernait pas.  Ce n’était pas mon histoire et puis que les lieux changent de nom au gré de l’histoire   justement, de la politique, de l’oubli ou au contraire du besoin de mémoire, ce n’était pas vraiment nouveau. Je me souviens. Ost Berlin, Ernst-Thählmann-Park, Dimitroffstrasse. Les noms de lieux n’ont rien à voir avec la nostalgie, mais bien plus avec le rythme qu’ils    impulsent à la marche, la géographie de nos habitudes et surtout l’idéologie politique du pouvoir. Knallharte Poetik.

Et pourtant, je reste là à scruter les lettres blanches de la façade, incrédule, dans l’espoir, peut-être, que derrière ces lettres lisses et neuves, il pourrait se cacher autre chose, quelque chose, mais quoi ? Et, comme souvent, c’est dans ces moments immobiles où rien ne bouge en moi que la mécanique subtile et incantatoire des lettres commence à opérer.

Ce sont d’abord les noms qui reviennent. Otopeny, l’ancien nom de l’aéroport de Bucarest, deux O rythmés par les T et P de Passeport, Port, Partir, Départ, Calea Vittorei, Bulevardul Magheru, Piața Universități, Lipscani qui se glisse entre les lèvres dans une fuite de sens éperdue et les Fiorarie rouges de … de…. Puis, de syllabe en syllabe, encore à peine visible à l’horizon, la silhouette pâle de la fille que j’étais alors se dessine, saute à travers les sas ouverts du O, se laisse couler par les longs couloirs du T et du P d’Otopeny, présente son passeport qui, au passage, ne lui interdisait rien ou presque, alors que les citoyens roumains, à cette époque, avaient les plus grandes difficultés à obtenir un visa pour la France, et entre en Roumanie, sans se retourner, sans me regarder, sans même esquisser un geste de connivence, trop heureuse de s’évader de sa réalité. Mais aurait-elle pu, à cette époque, m’imaginer ?

Et tout à coup, je me rappelle cette rue en plein hiver, la voix d’Oana ce jour-là, son manteau gris en agneau qui lui arrivait sous les genoux et que je trouvais tellement beau et que plus tard, beaucoup plus tard, j’ai cru revoir, un soir, dans la vitrine de la boutique d’une couturière, qui se disait encore yougoslave, installée au début de la Richardplatz. Il était à vendre, j’ai hésité et quelqu’une l’a acheté avant moi. Dommage.  Mais ce n’était rien de plus que l’image d’un souvenir. Et je me souviens aussi de la chaleur grise qui étouffait les immeubles de Bucarest en plein été, du moment précis où Oana m’a montré du doigt les vieilles maisons basses de l’ancien Bucarest, mon étonnement devant le passage souterrain géant d’une station de métro et l’infinie résistance de cette minuscule église étouffée dans  le carcan famélique d’un immeuble noir et écorné sur le boulevard Romania, ou était-ce plutôt, le boulevard Stefan Cel-mar, que l’on retrouve dans presque toutes les villes et les villages de Roumanie et qui pour moi se termine, invariablement, dans une bataille fabuleuse dans les bas-fond de la mer noire.

Es regnet Salzwasser, une voiture passe, une autre, encore une autre. Leurs phares balaient de leur lumière passagère l’image de rues qui brillent comme des cristaux de sel dans l’obscurité de ma mémoire. Je suis là, debout, le vent souffle et mes souvenirs clignotent, un instant encore, éclairés par la lumière de leurs feux arrières.

Bucarest sera-t-elle toujours pour moi cette ville où je trainais les pieds avec mon amie Oana, 20 ans plus tôt, et où les chiens errants déchiraient de leurs cris hachés la chaleur de l’été dans la dissolution du jour?

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