{"id":10189,"date":"2019-02-13T11:19:52","date_gmt":"2019-02-13T10:19:52","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/?post_type=stsp_text&#038;p=10189"},"modified":"2020-11-17T16:20:51","modified_gmt":"2020-11-17T15:20:51","slug":"de-lautre-cote","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/de-lautre-cote\/","title":{"rendered":"De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Assis sur le grand piano noir, il attendait, immobile.<\/p>\n<p>Parler d\u2019attente, dans son cas, \u00e9tait excessif, il aurait \u00e9t\u00e9 probablement plus juste de dire qu\u2019il laissait le temps s\u2019\u00e9couler autour de lui, m\u00eame si, l\u00e0 encore, il est fort \u00e0 parier que rien ne lui \u00e9tait moins familier que la notion du temps. Il vivait dans un espace invariable o\u00f9 ni le pass\u00e9, ni le futur, cette n\u00e9buleuse de possibles invisibles et inodores, n\u2019avaient la moindre importance. Toute son attention se concentrait sur la pi\u00e8ce et le mouvement qui y surgirait \u00e0 l\u2019instant t.<\/p>\n<p>Il cligna des yeux et fit un mouvement imperceptible de la t\u00eate pour changer\u00a0 son angle de guet.<\/p>\n<p>Il avait si souvent r\u00eav\u00e9 \u00e0 cet instant t.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore le verbe r\u00eaver semble excessif, inappropri\u00e9 pour d\u00e9crire la suite de comportements physiques instinctifs que les mammif\u00e8res acqui\u00e8rent durant leur phase de sommeil paradoxal. Un bruit furtif, une odeur soudaine, un trait de lumi\u00e8re et tout son corps, il le ressentait instinctivement, bondirait sur ce qu\u2019il appelait parfois, sans savoir d\u2019o\u00f9 lui venait ce mot, une proie. L\u2019art de la chasse ne se situait-il pas justement \u00e0 cette \u00e9chelle infinit\u00e9simale du temps o\u00f9 le pr\u00e9sent palpite encore dans le rel\u00e2chement subit des muscles, \u00e0 l\u2019instant t o\u00f9 les griffes ac\u00e9r\u00e9es se referment sur l\u2019odeur enivrante d\u2019un corps tendre et chaud, si bouleversant, qu\u2019il le ressentait violemment, il lui serait impossible d\u2019y r\u00e9sister. Avec quelle jouissance alors il mettrait fin \u00e0 tout cet affolement d\u2019un coup sec de ses griffes.<\/p>\n<p>Il cligna de ses yeux d\u2019or, s\u2019\u00e9tira, se leva et sauta sur le rebord de la fen\u00eatre d\u2019un bond pr\u00e9cis \u00e0 la froide \u00e9l\u00e9gance.<\/p>\n<p>Assis \u00e0 l\u2019extr\u00eame limite de son territoire, il regardait l\u2019image du monde qui se balan\u00e7ait, dans une absence vertigineuse de bruit et d\u2019odeur, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre. Il aimait surtout suivre des yeux les mouvements fluides et impr\u00e9visibles qui agitaient ces petits corps silencieux et l\u00e9gers qui, sans qu\u2019il puisse se l\u2019expliquer, bougeaient en suspens dans la lumi\u00e8re avant de se poser sur des esp\u00e8ces de meubles bruns aux formes complexes et attirantes qui lui donnaient envie de grimper et de monter, de plus en plus haut, de plus en plus \u00e9troit, pour s\u2019approcher au plus pr\u00e8s des ces petits corps velout\u00e9s, chauds et tendres, si violemment d\u00e9sirables, et de s\u2019enivrer enfin de leur pr\u00e9sence. Il s\u2019allongea sur le rebord de la fen\u00eatre et, dans la chaleur du soleil, il ferma les yeux\u00a0 et s\u2019endormit.<\/p>\n<p>Le monde de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre, r\u00eavait parfois le chat, et pour une fois il n\u2019\u00e9tait pas excessif d\u2019utiliser ce verbe dans son cas, existait-t-il ou n\u2019\u00e9tait-il l\u00e0 que pour lui faire entrevoir une existence\u00a0 satur\u00e9e d\u2019odeurs et de mouvements o\u00f9 il pourrait enfin se perdre dans la jouissance toujours nouvelle de chasser et de tuer pour vivre \u00e0 l\u2019instant t.<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>J\u2019avais pas pu lui dire non, pas encore une fois. Elle est pas m\u00e9chante, Chantal Gu\u00eatre, mais elle comprend pas. Et moi, quand elle me regarde avec ses yeux de conseill\u00e8re de l\u2019Agence pour l\u2019emploi et c\u2019est normal qu\u2019elle me regarde avec des yeux de conseill\u00e8re d\u2019Agence pour l\u2019emploi parce que c\u2019est elle ma conseill\u00e8re \u00e0 l\u2019Agence pour l\u2019emploi, je me sens coupable. Une fois j\u2019ai m\u00eame essay\u00e9 de lui expliquer que je comprenais bien qu\u2019elle perdait du temps avec moi et que j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas le lui faire perdre et qu\u2019elle avait pas travaill\u00e9 toute sa vie durement pour se retrouver avec une fille assise sur une chaise, dans son bureau, qui sait pas quoi faire de sa vie depuis qu\u2019elle est n\u00e9e, alors du coup elle pr\u00e9f\u00e8re dire non. Et que cette fille, l\u00e0, justement, c\u2019est moi. Mais que des fois dans ma t\u00eate, \u00e7a me fait tellement mal \u00e0 cause de toute cette culpabilit\u00e9, que j\u2019ai l\u2019impression que les mots vont exploser, que tout se brouille, que je vois plus rien et que la seule solution c\u2019est de me shunter. Mais elle comprend pas \u00e7a, Chantal Gu\u00eatre, elle sait pas ce que \u00e7a veut dire shunter. Se shunter. C\u2019est autor\u00e9flexif. Et puis c\u2019est pas de sa g\u00e9n\u00e9ration. Alors, quand\u00a0 elle m\u2019a regard\u00e9e avec ses yeux d\u2019Agence pour l\u2019emploi, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de parler et j\u2019ai dit que oui, c\u2019\u00e9tait une bonne id\u00e9e. Et que j\u2019allais m\u2019y inscrire \u00e0 l\u2019agence d\u2019int\u00e9rim.<\/p>\n<p>Sur le contrat, c\u2019\u00e9tait marqu\u00e9 que je devais faire le m\u00e9nage dans l\u2019appartement trois fois par semaine et, de temps en temps, quand le client \u00e9tait en d\u00e9placement, que je devais m\u2019occuper du chat. J\u2019aimais pas trop cette id\u00e9e du chat dans l\u2019appartement.<\/p>\n<p>De moi et du chat. A cause des yeux. Mais j\u2019y suis quand m\u00eame all\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans l\u2019appartement, il y avait jamais personne. Je passais r\u00e9cup\u00e9rer la cl\u00e9 \u00e0 l\u2019agence\u00a0 et apr\u00e8s j\u2019y allais \u00e0 pied. Rien que \u00e7a, d\u00e9j\u00e0, c\u2019\u00e9tait bien. Je marchais comme dans une carte postale avec des photos de belles maisons aux fa\u00e7ades calmes,\u00a0 des fleurs et des oiseaux perch\u00e9s dans les arbres. La premi\u00e8re fois que j\u2019ai introduit la cl\u00e9 dans la serrure, je me souviens, je tremblais un peu des mains. Je voulais pas faire de bruit, je voulais pas d\u00e9ranger. La cl\u00e9 s\u2019est introduite tout doucement dans la serrure, j\u2019ai m\u00eame pas eu besoin de forcer. Et cette douceur, l\u00e0, \u00e0 ce moment l\u00e0, \u00e7a m\u2019a violemment \u00e9tonn\u00e9e. J\u2019ai pouss\u00e9 la porte, je me suis gliss\u00e9e dans l\u2019appartement et je l\u2019ai referm\u00e9e, soigneusement. La porte, pas moi. Mais \u00e7a l\u00e0, ce que je dis, \u00e7a veut rien dire, c\u2019est n\u2019importe quoi. Et puis, je me souviens, je me suis appuy\u00e9e contre la porte et je suis rest\u00e9e comme \u00e7a, longtemps, histoire de respirer. Je me sentais bien, j\u2019\u00e9tais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019appartement \u00e9tait grand, clair avec des fen\u00eatres qui donnent sur un jardin et pas tr\u00e8s habit\u00e9. J\u2019ai enlev\u00e9 mon blouson, puis mes baskets, puis j\u2019ai relev\u00e9 la t\u00eate et l\u00e0 j\u2019ai senti les yeux du chat sur moi. Il \u00e9tait assis sur le piano et il me regardait. Il bougeait pas.\u00a0 Je me suis approch\u00e9e, il a saut\u00e9 d\u2019un bond sur le rebord de la fen\u00eatre et il m\u2019a ignor\u00e9e. Sur le coup, \u00e7a m\u2019a pas vraiment g\u00ean\u00e9e. Chez moi, quand j\u2019ouvre la bouche, mon p\u00e8re fait toujours la m\u00eame blague, il dit que comme je suis la plus jeune,\u00a0 je peux pas avoir de l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 partager et mes fr\u00e8res ils rient et ils rajoutent un truc que je peux pas vraiment entendre que comme quoi avec tout ce qu\u2019 ils m\u2019ont\u00a0 pass\u00e9 sur le corps que\u00a0 j\u2019ai qu\u2019\u00e0 la fermer ma gueule et moi quand je les entends parler comme \u00e7a et\u00a0 me regarder comme \u00e7a et que quand je me sens comme \u00e7a je sais que les mots vont exploser dans ma t\u00eate et que je vais me shunter. C\u2019est autor\u00e9flexif. Mais ici, j\u2019\u00e9tais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, je me sentais en s\u00e9curit\u00e9. Alors, dans ma t\u00eate, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 parler.<\/p>\n<p>Saturne, c\u2019est la plan\u00e8te sombre du syst\u00e8me solaire. Quand les chats naissent, ils sont aveugles. La lumi\u00e8re dans leurs yeux, ils la re\u00e7oivent des anneaux de Saturne qui tournent autour de la plan\u00e8te et illuminent la nuit. C\u2019est une lumi\u00e8re sombre, tr\u00e8s belle, et c\u2019est pour \u00e7a que les chats clignent souvent des yeux, parce qu\u2019ils essaient de capter l\u2019\u00e9clat sombre de la lumi\u00e8re de Saturne , \u00e0 l\u2019envers de leur paupi\u00e8re. Et c\u2019est pour \u00e7a aussi qu\u2019ils voient dans la nuit, parce que le jour o\u00f9 ils sont n\u00e9s, ils ont \u00e9t\u00e9 illumin\u00e9s.\u00a0 Mais si les chats regardent trop longtemps les anneaux de Saturne, alors ils se br\u00fblent et jamais plus ils ne pourront \u00eatre heureux. Ces chats, on les appelle les chats de Saturne. J\u2019ai tout de suite su que le chat, l\u00e0, c\u2019\u00e9tait un chat de Saturne. Un peu comme moi. Et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019observer.<\/p>\n<p>Le chat de Saturne passait beaucoup de temps au bord de la fen\u00eatre. Je voyais bien qu\u2019il kiffait les oiseaux qui volent dans le jardin, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Parfois m\u00eame, il essayait de les attraper d\u2019un coup de patte inutile. Le pauvre. A chaque fois, sa patte raflait la vitre et il manquait de tomber.\u00a0 J\u2019essayais de pas le regarder quand il faisait \u00e7a, je voulais pas lui faire honte. Et puis un jour, je me suis approch\u00e9e. Apr\u00e8s tout on se connaissait un peu maintenant. C\u2019est moi qui lui donnais \u00e0 manger. Il a pas boug\u00e9.\u00a0 J\u2019ai pos\u00e9 d\u00e9licatement ma main sur sa fourrure, j\u2019ai ferm\u00e9 les yeux et j\u2019ai attendu le moment o\u00f9 il allait se mettre \u00e0 ronronner. Dans ma t\u00eate,\u00a0 les mots se sont calm\u00e9s et tout, en moi, s\u2019est mis doucement \u00e0 tourner. C\u2019\u00e9tait comme si je baignais dans une lumi\u00e8re dor\u00e9e. Je voulais plus ouvrir les yeux quand tout \u00e0 coup j\u2019ai senti une douleur dans la main droite. C\u2019\u00e9tait le chat, il m\u2019avait griff\u00e9e. Comme \u00e7a. D\u2019un geste rapide et ac\u00e9r\u00e9. J\u2019ai ouvert les yeux, je l\u2019ai regard\u00e9 et j\u2019ai pleur\u00e9. Pas parce que \u00e7a me faisait mal. J\u2019ai pleur\u00e9 comme \u00e7a, pour rien, parce que c\u2019\u00e9tait fini. Puis j\u2019ai ouvert la fen\u00eatre, j\u2019ai pris le chat dans les mains et\u00a0 je lui ai dit \u00ab Va te faire foutre \u00bb et je l\u2019ai balanc\u00e9 sur la branche tout pr\u00e8s du mur de la maison. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Tout en haut de la branche balanc\u00e9e par le vent, dle chat cligna de ses yeux d\u2019or. Un flot d\u2019odeurs inconnues, sauvages et bouleversantes l\u2019assaillit. Jamais il n\u2019avait r\u00eav\u00e9 avec tant d\u2019intensit\u00e9. Un instant encore, il se souvint d\u2019elle. La seule personne peut\u00eatre qu\u2019il aurait pu aimer, il ne saurait jamais comment la remercier. Il cligna de ses yeux d\u2019or et l\u2019oublia pour ne plus vivre qu\u2019\u00e0 l\u2019instant t.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Assis sur le grand piano noir, il attendait, immobile. Parler d\u2019attente, dans son cas, \u00e9tait excessif, il aurait \u00e9t\u00e9 probablement plus juste de dire qu\u2019il laissait le temps s\u2019\u00e9couler autour de lui, m\u00eame si, l\u00e0 encore, il est fort \u00e0 parier que rien ne lui \u00e9tait moins familier que la notion du temps. 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