{"id":12494,"date":"2020-12-04T09:20:52","date_gmt":"2020-12-04T08:20:52","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/?post_type=stsp_text&#038;p=12494"},"modified":"2020-12-19T14:45:50","modified_gmt":"2020-12-19T13:45:50","slug":"pierre-feuille-ciseaux","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/pierre-feuille-ciseaux\/","title":{"rendered":"Pierre Feuille Ciseaux"},"content":{"rendered":"<p>Elle oscille entre deux r\u00e9alit\u00e9s. Il y a l\u2019odeur lourde des lys blancs qui recouvrent le cercueil et les effluves d\u2019essence.<\/p>\n<p>L\u2019orgue entame un chant fun\u00e8bre tandis que le rugissement des moteurs lui vrille des tympans. Et malgr\u00e9 la p\u00e9nombre et la fra\u00eecheur de l\u2019\u00e9glise, le soleil de juillet l\u2019\u00e9blouit et l\u2019accable.<\/p>\n<p>Sa t\u00eate bourdonne, elle perd l\u2019\u00e9quilibre comme si elle s\u2019\u00e9tait relev\u00e9e trop vite. Et puis alors qu\u2019elle rouvre les yeux, elle est adoss\u00e9e \u00e0 sa voiture\u00a0; un break 504 qui connait la route par c\u0153ur entre Paris et F\u00e9camp.<\/p>\n<p>Au bout du trajet, il y a la maison familiale, les apr\u00e8s-midi sans fin sur la plage, les ch\u00e2teaux de sable, cent fois d\u00e9truits cent fois reconstruits\u00a0; la promesse d\u2019un \u00e9t\u00e9 semblable \u00e0 tous les autres\u00a0: juillet seule avec ses quatre enfants et puis aout en famille, tous les ix r\u00e9unis pour un mois. Un \u00e9t\u00e9 qui passe au rythme des mar\u00e9es et des enfants qui grandissent.<\/p>\n<p>Au bout du trajet, il y a le fracas du m\u00e9tal qui se froisse, se plie, se d\u00e9chire.<\/p>\n<p>L\u2019instant d\u2019avant, elle se trouvait dans la fraicheur d\u2019une \u00e9glise devant le cercueil\u00a0de son enfant, de son premier-n\u00e9 et la voil\u00e0 plant\u00e9e de nouveau sur cette aire d\u2019autoroute\u00a0; \u00e9gar\u00e9e, le c\u0153ur aussi lourd que la pierre, l\u2019\u00e2me tremp\u00e9e de chagrin.<\/p>\n<p>L\u2019asphalte br\u00fblant accroche ses semelles, derri\u00e8re elle, les voitures et les semi-remorques d\u00e9filent en vrombissant\u00a0; elle entend le bruit des porti\u00e8res qu\u2019on claque et des bribes de conversations \u00e0 peine audibles dans le brouhaha ambiant. Un peu plus loin, mais toujours \u00e0 port\u00e9e de regard, une ribambelle d\u2019enfants gambadent dans l\u2019aire de jeux satur\u00e9e de cris et de sable.<\/p>\n<p>Les joues rouges et les cheveux coll\u00e9s par la sueur, ses jumelles escaladent avec enthousiasme un toboggan en sens inverse tandis que pr\u00e8s d\u2019elle ses deux grands se chamaillent, pour changer. Une sensation de d\u00e9j\u00e0-vu, de d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu l\u2019\u00e9treint, et tout lui revient en m\u00e9moire\u00a0: les petites qui s\u2019installent \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, et ses a\u00een\u00e9s qui se querellent pour savoir lequel montera devant.<\/p>\n<p>Ces deux-l\u00e0, \u00e0 peine un an et demi les s\u00e9pare\u00a0; ils dorment dans la m\u00eame chambre, s\u2019entrainent au m\u00eame club de foot, fr\u00e8res presque siamois, et \u00e9ternels rivaux, toujours \u00e0 se disputer l\u2019attention maternelle, toujours \u00e0 noter la moindre injustice avec la pr\u00e9cision d\u2019un huissier, toujours \u00e0 compter le nombre de bonbons distribu\u00e9s ou de tomates cerises dans l\u2019assiette.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est \u00e0 moi de monter devant\u00a0! On avait d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019on changerait en cours de route.<\/p>\n<p>\u2014 On avait dit \u00e0 la moiti\u00e9 du trajet et l\u00e0 ce n\u2019est pas encore la moiti\u00e9, pas vrai, Maman\u00a0?<\/p>\n<p>Elle ne r\u00e9pond pas, sa gorge est nou\u00e9e, fig\u00e9e.<\/p>\n<p>La suite des \u00e9v\u00e8nements se d\u00e9roule dans sa m\u00e9moire\u00a0: elle se revoit se pencher \u00e0 l\u2019arri\u00e8re pour boucler les ceintures de ses filles tandis que les gar\u00e7ons continuent de se chicaner. Et puis elle s\u2019installe au volant, esp\u00e9rant vaguement que leur conflit se r\u00e8gle de lui-m\u00eame, sans succ\u00e8s.<\/p>\n<p>\u2014 Maman, on n\u2019a pas fait la moiti\u00e9 du trajet, hein\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Non, il reste au moins une demi-heure.<\/p>\n<p>Triomphant, son a\u00een\u00e9 s\u2019assied \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, \u00e0 la place du mort et allume l\u2019autoradio. Le refrain de <i>Boys don\u2019t cry<\/i> se d\u00e9ploie dans la voiture. D\u2019un d\u2019\u0153il attendri, elle observe ce visage \u00e0 mi-chemin entre l\u2019enfance et l\u2019\u00e2ge adulte. Hier, elle donnait naissance un b\u00e9b\u00e9 chevelu, un petit \u00eatre gluant qui cherchait son regard et son sein. Celui qui l\u2019a fait devenir m\u00e8re.<\/p>\n<p>Doit-elle tout revivre une fois encore\u00a0? Le v\u00e9hicule devant elle qui perd le contr\u00f4le, le coup de volant donn\u00e9 par instinct, et leur voiture qui d\u00e9rape\u2026 Le fracas du m\u00e9tal qui se froisse, se plie, se d\u00e9chire.<\/p>\n<p>Et puis le r\u00e9veil, les chairs broy\u00e9es de douleur, les c\u00f4tes cass\u00e9es, et la souffrance infiniment plus grande lorsqu\u2019elle apprend que son a\u00een\u00e9 n\u2019a pas surv\u00e9cu. La fratrie amput\u00e9e de son premier quart.<\/p>\n<p>Et son c\u0153ur qui se froisse, se plie et se d\u00e9chire \u00e0 son tour.<\/p>\n<p>\u00c0 son chevet son mari est muet, accabl\u00e9. Incapable de tendre ne serait-ce qu\u2019une main vers elle, englu\u00e9 dans sa propre chagrin. Elle entend les reproches informul\u00e9s, \u00e9cho de sa culpabilit\u00e9. Leur famille, leur si jolie famille, a un accroc et c\u2019est leur vie enti\u00e8re qui se d\u00e9tricote.<\/p>\n<p>\u2014 On avait dit \u00e0 la moiti\u00e9 du trajet et l\u00e0 ce n\u2019est pas encore la moiti\u00e9, pas vrai, Maman\u00a0?<\/p>\n<p>Elle ne r\u00e9agit pas, sa gorge est nou\u00e9e, fig\u00e9e. Le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent se t\u00e9lescopent, le destin b\u00e9gaie.<\/p>\n<p>Tandis que ses filles courent vers la voiture avec l\u2019insouciance de leurs quatre ans, elle retient son souffle, l\u2019\u00e2me au bord du gouffre, en attendant de voir si les \u00e9v\u00e8nements se r\u00e9p\u00e8tent.<\/p>\n<p>En r\u00e9ponse, la chute, anodine, survint\u00a0: une des jumelles tombe et s\u2019\u00e9corche les genoux.<\/p>\n<p>Comme une automate, la femme rel\u00e8ve son enfant, l\u2019embrasse et la console. Elle passe une main tremblante dans la chevelure l\u00e9g\u00e8re, essuie les joues tremp\u00e9es de larmes en une caresse famili\u00e8re, effectu\u00e9e cent fois, mille fois depuis qu\u2019elle est m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 Maman, Maman on n\u2019a pas fait la moiti\u00e9 du trajet, hein\u00a0?<\/p>\n<p>Elle voudrait disparaitre, ou se coucher en position f\u0153tale sur le macadam br\u00fblant, mais ses gestes ne lui appartiennent plus, ils sont d\u00e9j\u00e0 \u00e9crits. Quelque part, un Dieu cruel ou un diable moqueur tire les ficelles.<\/p>\n<p>Et si elle ferme les yeux tr\u00e8s fort peut-\u00eatre que l\u2019aire d\u2019autoroute va s\u2019effacer, et que le chant d\u2019un orgue remplacera le feulement des moteurs.<\/p>\n<p>Retrouver la fraicheur de l\u2019\u00e9glise, le parfum des lys, et la souffrance. Retenir sa supplique, accepter le coup du sort, plut\u00f4t que de tenter de marchander avec Dieu. <i>Seigneur, Faites que mon enfant vive encore. Je donnerais n\u2019importe quoi pour qu\u2019il soit \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s.<\/i><\/p>\n<p>\u2014 Maman, Maman\u2026<\/p>\n<p>Elle ne se souvient pas s\u2019\u00eatre assise et pourtant elle est l\u00e0, les mains sur le volant, pr\u00eate \u00e0 d\u00e9marrer. Les gar\u00e7ons l\u2019exasp\u00e8rent, ils sont toujours dehors \u00e0 attendre qu\u2019elle arbitre leur dispute.<\/p>\n<p>Et qu\u2019elle choisisse celui qui va mourir.<\/p>\n<p>Enfin elle r\u00e9pond\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 On a fait la moiti\u00e9 du trajet en distance, mais pas en temps.<\/p>\n<p>Une r\u00e9plique de l\u00e2che, une d\u00e9robade qui ne satisfait aucun des deux bellig\u00e9rants. C\u2019est une affaire de seconde avant qu\u2019ils n\u2019en viennent aux mains. En c\u0153ur, ils protestent\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Mais maman\u00a0!<\/p>\n<p>Elle met la cl\u00e9 sur le contact, la tourne, et regarde le voyant du diesel s\u2019allumer comme d\u2019autres regardent la foudre tomber. Encore quelques instants avant que le moteur gronde. Soudain, elle envisage une solution qui lui \u00e9viterait de choisir\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Vous n\u2019avez qu\u2019\u00e0 faire pierre-feuille-ciseaux\u00a0! Une fois et on n\u2019en parle plus.<\/p>\n<p>Les deux fr\u00e8res acquiescent et, en moins de temps qu\u2019il ne faut pour le dire, cachent leur main droite derri\u00e8re le dos.<\/p>\n<p>\u2014 Pierre\u2026<\/p>\n<p>Pendant ce temps-l\u00e0, leur m\u00e8re desserre le frein \u00e0 main.<\/p>\n<p>\u2014 Feuille\u2026<\/p>\n<p>Puis enclenche la premi\u00e8re tout en gardant le pied sur l\u2019embrayage.<\/p>\n<p>\u2014 Ciseaux\u00a0!<\/p>\n<p>Avec un infime retard, la main ouverte de son a\u00een\u00e9 se pose sur le point ferm\u00e9 de son fr\u00e8re. La feuille recouvre la pierre, et c\u2019est son c\u0153ur \u00e0 elle qui se transforme en une roche aussi lourde et aussi froide que le granit. Un froid qui gagne ses entrailles, qui chasse la chaleur br\u00fblante de juillet et l\u2019euphorie des vacances. La mort de son premier-n\u00e9 semble in\u00e9luctable, \u00e0 moins que\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Maman\u00a0! Il a trich\u00e9, il a chang\u00e9 au dernier moment\u00a0! On recommence.<\/p>\n<p>Ses mains moites glissent sur le volant, son pied gauche d\u00e9rape\u00a0; elle manque de caler, mais apr\u00e8s un hoquet le moteur ronronne \u00e0 nouveau. Son calvaire ne finira-t-il donc jamais\u00a0? Chaque seconde qui s\u2019\u00e9gr\u00e8ne prolonge sa torture. Elle voudrait s\u2019allonger sur le marbre frais de l\u2019\u00e9glise, oublier son v\u0153u prononc\u00e9 sans r\u00e9fl\u00e9chir sous le coup de la douleur, revenir en arri\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 Non, je n\u2019ai pas trich\u00e9\u00a0! Mamaaan\u00a0!<\/p>\n<p>Si l\u2019un d\u2019entre eux dit encore <i>Maman <\/i>une seule fois, elle va devenir folle.<\/p>\n<p>Alors elle hurle, elle, la m\u00e8re patiente, la championne du compromis et de l\u2019apaisement. Elle hurle une suite de mots inarticul\u00e9s qui tiennent plus du cri d\u2019animal bless\u00e9 que du discours. Elle hurle, \u00e0 s\u2019en briser les cordes vocales, elle hurle pour couvrir la petite voix qui lui murmure que reconnaitre la tricherie lui permettrait d\u2019envoyer son grand sur la banquette arri\u00e8re et de lui sauver la vie. Elle hurle pour oublier sa culpabilit\u00e9, son incons\u00e9quence, sa b\u00eatise\u00a0; elle hurle pour r\u00e9sister \u00e0 la tentation. Les mains agripp\u00e9es sur le volant, elle hurle tant que les gens la d\u00e9visagent et que les jumelles se mettent \u00e0 sangloter.<\/p>\n<p>Enfin, elle se tait \u00e0 bout de souffle, vid\u00e9e de toute \u00e9motion. R\u00e9sign\u00e9e. La voix rauque elle l\u00e2che dans un murmure\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019ai dit une fois et c\u2019est tout\u00a0! Vos combines ne m\u2019int\u00e9ressent pas. Allez en route\u00a0!<\/p>\n<p>Ses fils s\u2019ex\u00e9cutent sans discuter, d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9s par cet acc\u00e8s de col\u00e8re.<\/p>\n<p>Alors son a\u00een\u00e9 s\u2019installe \u00e0 l\u2019avant, pr\u00e8s d\u2019elle et allume l\u2019autoradio. Le refrain de <i>Boys don\u2019t cry<\/i> se d\u00e9ploie dans la voiture. D\u2019un \u0153il voil\u00e9 de larmes, elle observe ce visage \u00e0 mi-chemin entre l\u2019enfance et l\u2019\u00e2ge adulte. Et d\u00e9marre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle oscille entre deux r\u00e9alit\u00e9s. Il y a l\u2019odeur lourde des lys blancs qui recouvrent le cercueil et les effluves d\u2019essence. L\u2019orgue entame un chant fun\u00e8bre tandis que le rugissement des moteurs lui vrille des tympans. 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