{"id":13220,"date":"2020-09-17T10:10:30","date_gmt":"2020-09-17T08:10:30","guid":{"rendered":"https:\/\/magazin.stadtsprachen.de\/text\/monumentale-2\/"},"modified":"2020-11-29T12:46:22","modified_gmt":"2020-11-29T11:46:22","slug":"monumentale-2","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/monumentale-2\/","title":{"rendered":"Monumentale"},"content":{"rendered":"<p>Elle marche sur le sentier raide et tach\u00e9 de lumi\u00e8re, le souffle court, la t\u00eate pench\u00e9e. Elle regarde ses pieds. Les mains sur les hanches, un pas apr\u00e8s l\u2019autre, la sueur qui mouille la nuque et le bas du dos dans la fra\u00eecheur de l\u2019air qui devient plus rare. Derri\u00e8re elle les enfants marchent, elle les entend, les petites pierres qui roulent, les brindilles qui se brisent, les respirations l\u00e9g\u00e8res devenues rauques. Elle ne se retourne pas mais elle sait que la petite est juste derri\u00e8re elle qui avance vaillamment, les yeux fix\u00e9s au sol, les joues rougies. Au d\u00e9part du village ils se sont arrang\u00e9s par ordre d\u2019\u00e2ge et c\u2019est le plus grand, avec ses jambes soudain trop maigres et ses p\u00e2les poils au menton, qui ferme la marche. Derri\u00e8re lui il devrait y en avoir une autre, d\u2019enfant, une grande fille blonde et trop fr\u00eale qui peut-\u00eatre parfois passerait devant, pour tenir la main de la plus jeune ou m\u00eame la porter. Au lieu de \u00e7a elle est rest\u00e9e petite, avec son visage de poup\u00e9e sale aux yeux mal ferm\u00e9s, ses cheveux qui brillaient comme du cuivre et que la m\u00e8re religieusement a coup\u00e9s. C\u2019\u00e9tait sa toute premi\u00e8re, mais la m\u00e8re alors n\u2019a pas pleur\u00e9. On lui a dit \u201cIl y en aura d\u2019autres\u201d, et il y en a eu d\u2019autres, celle qui grandissait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle, et les enfants d\u2019apr\u00e8s, et aucun n\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re mais c\u2019est des choses qui ne se disent pas. La fille n\u00e9e juste apr\u00e8s, elle a eu le m\u00eame pr\u00e9nom que la premi\u00e8re. Elle sourit tout le temps et elle sait inventer des histoires, comme s\u2019il fallait que \u00e7a devienne un pr\u00e9nom de joie. Mais elle non plus n\u2019est pas \u00e0 sa place dans le cort\u00e8ge, tout bien au milieu de la file. Celle-l\u00e0, il a fallu la laisser chez la grand-m\u00e8re et le grand-p\u00e8re, parce qu\u2019\u00e0 eux aussi elle rendait la vie plus douce. On ne donnera plus ce pr\u00e9nom \u00e0 personne ; il n\u2019est pas de joie, il est de perte. La m\u00e8re les voit, ses filles, qui peinent \u00e0 sa suite sur le sentier frais et tach\u00e9 de soleil. Mais non. Ces deux-l\u00e0 ne quittent pas la vall\u00e9e.<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 que \u00e7a s\u2019\u00e9claircit. Le sentier muletier est plus large, il quitte les arbres, ou plut\u00f4t les arbres le quittent, il \u00e9pouse le flanc de la montagne, fait de grandes courbes avec elle. Autour c\u2019est une nouvelle vall\u00e9e, \u00e9troite, aride, pleine de pierres, chaude du d\u00e9but d\u2019\u00e9t\u00e9 qui arrive jusqu\u2019ici. Sur les pentes vertes les taches fauves des tarines, blanches des moutons. Le troupeau les a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, avec les mulets et les deux gar\u00e7ons embauch\u00e9s pour la saison, qui ont d\u00e9j\u00e0 ouvert le bouillu et pris de l\u2019eau au bassin. La m\u00e8re ne se retourne pas, elle dit d\u2019une voix forte : \u201cFran\u00e7ois, cours devant, va, voir ce que font Flavien et Cambriola, s\u2019ils ne sont pas en train de manger tout mon pain.\u201d Le gar\u00e7on d\u00e9tale, les lourdes chaussures au bout de ses jambes d\u2019oiseau p\u00e8sent comme des fruits devenus trop gros pour leurs tiges. Les trois autres enfants ont rejoint la m\u00e8re, ils se pressent autour d\u2019elle, elle les disperse comme des moineaux. \u201cVous autres, avancez, et allez ouvrir notre linge.\u201d<br \/>\nMaintenant C\u00e9sarine s\u2019assied sur le bord du chemin. Parfois il faut attendre un peu pour arriver.<br \/>\n\u00c7a a pris du temps, tout \u00e7a. Le bouillu, le troupeau, les gar\u00e7ons voleurs. Il avait d\u2019abord fallu partir \u2014 il y a quelques ann\u00e9es de \u00e7a, un autre \u00e9t\u00e9, avec la valise sous le bras et la petite sur la hanche et les enfants qui lui restaient reniflant de quitter leur soeur. Leur soeur qui les avait tous embrass\u00e9s puis s\u2019\u00e9tait enfuie dans la maison, refusant de dire au revoir \u00e0 la m\u00e8re. \u201cTu m\u2019aimes moins que les autres\u201d, avait-elle cri\u00e9, et que C\u00e9sarine pouvait-elle r\u00e9pondre, si tu n\u2019\u00e9tais pas si bonne et dr\u00f4le et vive ils te laisseraient partir avec moi. \u00c0 la place elle avait cri\u00e9 : \u201cNe manque pas de respect \u00e0 ta m\u00e8re !\u201d Les grands-parents \u00e9taient sur le pas de la porte, la \u201cNena\u201d qui la regardait s\u00e9v\u00e8rement, l\u2019autre qui baissait la t\u00eate. Quelques jours plus t\u00f4t C\u00e9sarine avait siffl\u00e9 entre ses dents : \u201cSi Honor\u00e9 vous voyait, il vous tuerait, grand-p\u00e8re. Heureusement qu\u2019il est plus l\u00e0 pour voir cette honte-l\u00e0.\u201d Le grand-p\u00e8re avait retir\u00e9 sa main de sous le chemisier de sa belle-fille, et puis il l\u2019avait lev\u00e9e. La joue br\u00fblait encore le matin o\u00f9 C\u00e9sarine est partie, les moineaux morveux dans sa grande jupe noire.<br \/>\nApr\u00e8s il avait fallu marcher. Le chemin descendait, cette fois-l\u00e0. Il n\u2019y avait pas eu \u00e0 aller bien loin. \u00c7a se fait plus facilement qu\u2019on ne pense, devenir servante au village en-dessous, travailler avec les b\u00eates des autres toute la journ\u00e9e, nourrir les enfants avec les pommes de terre et le lait de la paie. \u00c7a se fait sans r\u00e9fl\u00e9chir, de rester. C\u2019est partir qui loge une pierre dans le coeur. Sans les enfants qui portent toutes les deux le m\u00eame pr\u00e9nom, sans le mari qui n\u2019est plus l\u00e0 pour voir la honte. Une fois qu\u2019on a trouv\u00e9 o\u00f9 aller, on reste. \u00c7a ne demande rien.<br \/>\nSauf que C\u00e9sarine avait sa montagne. Une petite montagne qu\u2019Honor\u00e9 lui avait permis d\u2019acheter et o\u00f9 un jour il y aurait un chalet d\u2019alpage de pierre s\u00e8che et des animaux qui paissent, et des \u00e9t\u00e9s de travail juste en-dessous des neiges qui ne fondent pas. Honor\u00e9 ne refusait jamais son autorisation. Il disait oui, ou juste il signait. Il accompagnait C\u00e9sarine dans des marches faites pour r\u00eaver, aller voir o\u00f9 on construirait le bouillu, parler de la maison du village o\u00f9 \u00e0 leur tour les fils installeraient leurs femmes, feraient na\u00eetre des enfants aux cheveux cuivr\u00e9s et aux joues collantes. Avec Honor\u00e9 ce serait moins rude, moins m\u00e9chant. C\u00e9sarine voulait mettre tous ses sous dans le r\u00eave. Honor\u00e9 disait oui. Bien s\u00fbr on ne pouvait pas savoir qu\u2019il allait tomber, un jour de neige et de brouillard, un jour \u00e0 ne pas savoir o\u00f9 on met les pieds. Ni qu\u2019il faudrait des heures pour le trouver, le bas du corps d\u00e9j\u00e0 mort, tout tu\u00e9 par la glace. C\u2019est ce que la Nena disait, apr\u00e8s, \u201cla glace nous l\u2019aura tu\u00e9\u201d, et elle a pris son temps, elle a avanc\u00e9 lentement dans le corps, des jambes au ventre, aux mains, et puis au coeur.<br \/>\nDes ann\u00e9es d\u2019enfants qui courent, de vaches qui v\u00ealent, de fromages qui caillent. Des ann\u00e9es de becqu\u00e9es, \u00e0 lui et aux petits. Et le froid qui grandit.<br \/>\nEnfin, la montagne \u00e9tait toujours l\u00e0, quelque part. Et quand C\u00e9sarine, \u00e0 nouveau, a eu assez de sous, elle les a tous mis dedans, dans la petite maison de pierre qu\u2019Honor\u00e9 ne conna\u00eetrait jamais.<br \/>\nElle est l\u00e0, sa montagne, dans le jour ti\u00e8de de l\u2019\u00e9t\u00e9 qui commence, dans l\u2019odeur doucereuse des vaches et des fleurs m\u00eal\u00e9es, dans les petites pierres dures que C\u00e9sarine sent sous ses fesses. Elle se rel\u00e8ve et marche jusqu\u2019\u00e0 la cr\u00eate herbeuse o\u00f9 est \u00e9tabli le quartier de chalets. Ils bruissent tous d\u00e9j\u00e0 doucement, il y a de la fum\u00e9e aux chemin\u00e9es, du mauvais linge au soleil, des chiots qui jouent sur le replat. Et dans son bouillu \u00e0 elle, le petit monde qui fait sa place.<br \/>\nLes quatre enfants sont sur la plateforme au sommet de l\u2019\u00e9chelle, elle les entend qui discutent en arrangeant le couchage.<br \/>\n\u201cMoi, demain matin, je vais traire la vache, dit la petite.<br \/>\n\u2014 N\u2019importe quoi, c\u2019est trop t\u00f4t, r\u00e9pond le plus jeune gar\u00e7on.<br \/>\n\u2014 Non c\u2019est pas trop t\u00f4t.<br \/>\n\u2014 Si, tu te r\u00e9veilleras jamais.<br \/>\n\u2014 Flavien il a dit qu\u2019il me r\u00e9veillerait et qu\u2019on allait traire la vache.<br \/>\n\u2014 Non.<br \/>\n\u2014 Si.<br \/>\n\u2014 Non.<br \/>\n\u2014 Si.\u201d<br \/>\nUne petite t\u00eate se fait voir au bord de la plateforme, un visage fatigu\u00e9 aux yeux mang\u00e9s d\u2019excitation.<br \/>\n\u201cMaman, pas vrai que demain j\u2019irai traire la vache ?\u201d<br \/>\nC\u00e9sarine d\u00e9tourne le regard.<br \/>\n\u201cD\u00e9p\u00eachez-vous, l\u00e0-haut. On n\u2019a pas toute la journ\u00e9e.<br \/>\n\u2014 Oui maman.\u201d<br \/>\nElle entend chuchoter.<br \/>\n\u201cTu vois que t\u2019iras pas.<br \/>\n\u2014 Non.<br \/>\n\u2014 Si.\u201d<br \/>\nC\u2019est le premier \u00e9t\u00e9. Elle fait comme si elle savait tout mais c\u2019est le premier \u00e9t\u00e9. La premi\u00e8re emmontagn\u00e9e avec ses b\u00eates, la premi\u00e8re nuit dans son chalet, les toutes premi\u00e8res cr\u00e8mes qu\u2019on baratte pour soi. Elle apprend \u00e0 donner des ordres plut\u00f4t que les recevoir, va prendre de l\u2019eau, trouve-moi du bois, nettoie les vaches. Elle pense \u00e0 la voix rude du grand-p\u00e8re \u00e0 qui personne ne peut d\u00e9sob\u00e9ir. Elle se dit qu\u2019elle ne l\u00e8vera pas la main ; c\u2019est une chose d\u2019homme qui ne sait pas faire autrement. Mais la voix, la rudesse, \u00e7a elle peut.<br \/>\nC\u2019est le premier \u00e9t\u00e9 et il y a des choses qui dansent dans le soleil, d\u2019autres qui tremblent dans la p\u00e9nombre des petites heures : les mains rouges qui frottent, frottent, frottent dans l\u2019eau glac\u00e9e du bassin, les pis renfl\u00e9s qui ont l\u2019air douloureux, les petites bulles de la cr\u00e8me tout juste sortie, les taches violentes des fleurs sur l\u2019herbe, l\u2019\u00e9clat m\u00e9tallique du torrent, le feu qui l\u00e8che la marmite,\u00a0l\u2019aigle tout l\u00e0-haut qu\u2019il faut regarder en plissant les yeux. On sent la peine dans le dos, dans les bras, dans les jambes, aussi. Les yeux secs de fatigue, quelque chose dans la poitrine qui ne se d\u00e9loge pas. Mais la lumi\u00e8re sur le visage, quand m\u00eame, l\u2019odeur herbeuse du fromage qui caille, la chaleur de la polenta qui se dissout dans le lait froid. Et les enfants qui jouent, comment les en emp\u00eacher ? Ils courent, ils rient, ils attendent qu\u2019on les gronde. La petite n\u2019est jamais all\u00e9e traire la vache. Elle a fait des couronnes de fleurs, des danseuses en coquelicot. Les gar\u00e7ons mangent trop.<br \/>\nFran\u00e7ois devient bronz\u00e9, plus fort. Parfois, furtivement, il ressemble \u00e0 son p\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle marche sur le sentier raide et tach\u00e9 de lumi\u00e8re, le souffle court, la t\u00eate pench\u00e9e. Elle regarde ses pieds. Les mains sur les hanches, un pas apr\u00e8s l\u2019autre, la sueur qui mouille la nuque et le bas du dos dans la fra\u00eecheur de l\u2019air qui devient plus rare. 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