{"id":13325,"date":"2020-02-17T17:00:04","date_gmt":"2020-02-17T16:00:04","guid":{"rendered":"https:\/\/magazin.stadtsprachen.de\/text\/contre-transfert-2\/"},"modified":"2020-11-16T15:03:46","modified_gmt":"2020-11-16T14:03:46","slug":"contre-transfert-2","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/contre-transfert-2\/","title":{"rendered":"Contre-transfert"},"content":{"rendered":"<p>Jeudi matin, huit heures.\u00a0Yeux marron, reflets verts dans une heure. Elle a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 il y a trois mois, le 14 f\u00e9vrier il s\u2019en souvient, c\u2019\u00e9tait juste avant qu\u2019il sorte acheter du vin. Au t\u00e9l\u00e9phone elle a dit je sors d\u2019une analyse, j\u2019aimerais continuer en comportemental, vous auriez une place disponible\u00a0? Elle avait un accent. Norv\u00e9gien. Sur sa page web il est \u00e9crit qu\u2019il consulte en allemand et au besoin en norv\u00e9gien. Sa femme est norv\u00e9gienne, ils ont v\u00e9cu vingt ans \u00e0 Bergen.<\/p>\n<p>Il ouvre la porte du cabinet, accroche sa veste au porte-manteau puis son foulard. Il pense \u00e0 jeudi dernier, la soir\u00e9e sur la p\u00e9niche, sa femme, le carr\u00e9 Herm\u00e8s, elle en r\u00eavait, non, pas d\u2019occasion particuli\u00e8re, tu es belle, l\u2019addition, d\u2019accord.<\/p>\n<p>Huit heures sept. \u00c0 neuf heures cheveux blonds, blancs depuis le soleil de printemps, casque de v\u00e9lo, pieds presque nus, vous n\u2019avez pas froid ? Toujours la m\u00eame r\u00e9ponse\u00a0: jamais. Sa femme, elle, avait froid jeudi soir sur la p\u00e9niche. Les bougies, le carr\u00e9 de soie. Il ouvre grand les fen\u00eatres. Le ciel est bleu. Bient\u00f4t le soleil dominera les toits, p\u00e9n\u00e9trera la pi\u00e8ce, attrapera la peau de sa patiente, ses cheveux blonds, il esp\u00e8re qu\u2019elle portera un pull, quelque chose de fonc\u00e9, la semaine derni\u00e8re son chemisier \u00e9tait transparent. Il esp\u00e8re qu\u2019il sera transparent.<\/p>\n<p>Jeudi c\u2019est le jour des orchid\u00e9es. Quand elle a demand\u00e9 s\u2019ils pouvaient se voir \u00e0 heure fixe d\u00e9sormais, qu\u2019elle a propos\u00e9 le jeudi matin, il a voulu dire non. Il a pens\u00e9 le jeudi matin c\u2019est le jour des orchid\u00e9es. Chaque jeudi il baigne les orchid\u00e9es. Mais il n\u2019a rien dit, et depuis trois semaines il se l\u00e8ve une heure plus t\u00f4t que d\u2019habitude. Il donne toujours un horaire fixe \u00e0 ses patient-es, au premier rendez-vous il demande quel jour, quel horaire vous arrange. Plus de deux mois durant, yeux marron, cheveux blonds avaient fait exception. Comme une ma\u00eetresse. C\u2019est ce qu\u2019aurait dit son superviseur. Vous la casez quand vous pouvez, un peu comme une ma\u00eetresse. C\u2019est elle qui a fini par demander un rendez-vous fixe. Neuf heures, le jeudi matin.<\/p>\n<p>Huit heures quarante-deux. Elle a d\u00fb enfourcher son v\u00e9lo, s\u2019engager sur la route. S\u2019il reste \u00e0 la fen\u00eatre il la verra arriver, le soleil dans le dos, comme cette fois, ce premier jeudi matin neuf heures il y a trois semaines. Il repla\u00e7ait les orchid\u00e9es sur le buffet \u2013 le cabinet donne sur la rue, premier \u00e9tage \u2013, et s\u2019est cach\u00e9 derri\u00e8re le rideau, comme un r\u00e9flexe. Il a jet\u00e9 un \u0153il au b\u00e2timent d\u2019en face, si quelqu\u2019un le voyait\u00a0? Le th\u00e9rapeute qui observe sa jeune patiente derri\u00e8re son rideau. Vingt-sept ans, ce n\u2019est pas jeune, enfin ce n\u2019est pas si jeune, enfin si jamais il voulait et qu\u2019elle voulait aussi disons que jeune ne serait peut-\u00eatre pas prononc\u00e9. Ce matin-l\u00e0, il s\u2019est cach\u00e9 derri\u00e8re le rideau, comme un homme, oubliant ses dipl\u00f4mes. Il l\u2019a vue attacher son v\u00e9lo, d\u00e9crocher son casque, \u00f4ter son pull. Son tee-shirt s\u2019est soulev\u00e9. Il a pu voir son ventre, son nombril, ses hanches qui d\u00e9bordaient du jean, il a ferm\u00e9 les yeux. Le rideau a trembl\u00e9. Elle ne portait pas de soutien-gorge. Elle n\u2019en porte jamais. \u00c0 chaque s\u00e9ance, le soleil la trahit.<\/p>\n<p>Il ferme la fen\u00eatre \u2013 il ne faudrait pas qu\u2019elles aient froid, les orchid\u00e9es \u2013, s\u2019installe derri\u00e8re l\u2019ordinateur, consulte les messages, consulte le r\u00e9pondeur, il devrait consulter un confr\u00e8re, demander une s\u00e9ance rapidement. Il faudrait reprendre la supervision. Son superviseur habituel est malade. Il est \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Ce n\u2019est pas grave, mais il ne pourra pas le revoir cette ann\u00e9e. Il a d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 plusieurs ann\u00e9es sans voir de superviseur mais ces ann\u00e9es-l\u00e0, sa femme souriait encore, lui souriait \u00e0 lui, et jamais il n\u2019avait cherch\u00e9 des yeux la peau de ses patientes. Il sort les orchid\u00e9es du bain. \u00c9goutte. Retourne s\u2019asseoir.<\/p>\n<p>Huit heures cinquante-sept. Le couloir bourdonne. Elle est \u00e0 l\u2019heure. Il se l\u00e8ve, gagne l\u2019entr\u00e9e du cabinet, appuie sur l\u2019interphone, ouvre la porte, retourne dans son bureau, s\u2019assoit, attend, inspire, expire, se l\u00e8ve \u00e0 nouveau, ouvre la porte du bureau, bonjour. Il s\u2019\u00e9carte pour la laisser entrer, retient sa respiration, jette un \u0153il de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Dans l\u2019immeuble d\u2019en face, quelqu\u2019un pourrait le voir, comprendre qu\u2019\u00e0 l\u2019inspiration il cherche son parfum, alors il ferme tout et ne respire rien.<\/p>\n<p>Neuf heures. Il gagne son fauteuil. <em>Na\u00a0<\/em>? Toutes ces ann\u00e9es de pratique et il ne sait toujours pas commencer une s\u00e9ance. <em>Na\u00a0<\/em>? \u00c7a ne veut rien dire. Il sait qu\u2019il devrait demander comment \u00e7a va, comment allez-vous, son superviseur dirait avec quoi \u00eates-vous l\u00e0 aujourd\u2019hui, avec qui arrivez-vous aujourd\u2019hui, \u00e7a veut dire qu\u2019est-ce qui vous pr\u00e9occupe, qui est-ce qui vous pr\u00e9occupe, quelle histoire, quel patient vous emp\u00eache de dormir vous rappelle votre p\u00e8re, votre m\u00e8re, votre fils, mais lui, il dit\u00a0<em>na\u00a0<\/em>?\u00a0Et elle ne rel\u00e8ve pas. Personne ne rel\u00e8ve jamais, on regarde la table, les orchid\u00e9es, le b\u00e2timent d\u2019en face, le tableau blanc o\u00f9 demeurent les bribes d\u2019un sch\u00e9ma dessin\u00e9 pour un-e autre patient-e.<\/p>\n<p>Chemisier flou et peau dor\u00e9e dans le fauteuil en cuir blanc. Il attrape ses notes pour ne pas regarder, ni le chemisier ni le rouge \u00e0 l\u00e8vres assorti, pour ne pas regarder les petites baskets blanches, \u00e0 la mode, son fils a les m\u00eames. Il l\u2019interroge sur la semaine \u00e9coul\u00e9e, la relation ambigu\u00eb \u00e0 l\u2019amie devenue colocataire, mentionne un sch\u00e9ma d\u2019\u00e9vitement <em>Vermeidungsschema<\/em>, vous comprenez\u00a0?<\/p>\n<p>Elle hoche la t\u00eate, regarde par la fen\u00eatre, joue avec ses bagues, le bout de sa manche. Enl\u00e8ve une poussi\u00e8re sur son genou. Elle parle allemand. Mieux qu\u2019il ne parle norv\u00e9gien. Ils alternent. Parfois, quand elle ne trouve pas le mot en allemand et qu\u2019il ne le comprend pas en norv\u00e9gien, elle le dit en anglais, il comprend ou non, le note discr\u00e8tement, l\u2019apprend. Parfois il essaie de dire quelque chose en anglais mais il sait qu\u2019il est ridicule. Il aime la voir sourire mais pas de lui. <em>Countertransference<\/em>.<\/p>\n<p>Tandis qu\u2019elle raconte le week-end \u00e0 venir, ce qui la pr\u00e9occupe, il sent ses doigts qui se crispent, s\u2019enfoncent dans l\u2019accoudoir. Elle a dit\u2026 Oui. Sa gorge se serre sur un \u00e9clat de rire. Un rire, oui. Parce que chemisier flou sur peau jeune, les l\u00e8vres roses viennent de dire sex. Sex, sex, et le r\u00e9p\u00e8tent encore. Les baskets blanches, le soleil qui menace, les gouttes de sueur sur les tempes et ce mot sur sa langue, comment ne pas rire\u00a0? Cette histoire, il faudrait l\u2019\u00e9crire. Son superviseur rirait. S\u2019il tenait un blog il l\u2019\u00e9crirait. Il \u00e9crirait sur ses patient-es, sur cette patiente. Sur les images qui s\u2019affichent sur sa r\u00e9tine quand elle raconte son corps, son d\u00e9sir, et le chemisier rose \u00e0 peine pos\u00e9 sur ses seins. S\u2019il tenait un blog il rirait de lui, on rirait de lui dans les commentaires, il serait connu pour ce blog, elle pourrait le lire. Non. Il ne faudrait pas tenir un blog pour parler de ce contre-transfert ridicule, car elle pourrait le lire. Elle et ses vingt-sept ans, ses cheveux blonds, l\u2019inceste par le grand-p\u00e8re et sa succession de relations abusives. Sa femme avait vingt-sept ans quand il l\u2019a rencontr\u00e9e. Elle \u00e9tait prisonni\u00e8re d\u2019une relation abusive. Elle a teint depuis ses cheveux blonds Norv\u00e8ge en noir de Chine.<\/p>\n<p>Maintenant. C\u2019est le moment que le soleil choisit pour surgir et transpercer le chemisier. Les ar\u00e9oles se dilatent. Il tourne la t\u00eate. Si seulement le soleil, sur lui aussi, sa feuille et son stylo, alors il pourrait dire excusez-moi et tirer le rideau mais non, l\u2019orientation de la pi\u00e8ce, son fauteuil dans l\u2019angle, la lumi\u00e8re est sur elle, sur sa peau uniquement. Il ne sait pas comment elle fait mais soleil ou non, elle ne cille pas. Elle le regarde, elle dit \u00ab\u00a0sexe\u00a0\u00bb, elle dit \u00ab\u00a0d\u00e9sir\u00a0\u00bb, elle dit \u00ab\u00a0plaisir\u00a0\u00bb et il flanche.<\/p>\n<p>Dans ces yeux qui le fixent, dans ces yeux marron se refl\u00e8te le vert de ceux qu\u2019il a \u00e9pous\u00e9s. Et cette peau, cette poitrine, cet accent sur la langue, il tourne la t\u00eate, non, baisse les yeux sur ses notes. Ce qu\u2019il redoute le plus, ce n\u2019est pas d\u2019inviter cette patiente au restaurant dans un moment d\u2019\u00e9garement. Ce n\u2019est pas de penser \u00e0 elle tous les jeudis matin quand il ouvre les yeux et que son sexe frappe \u00e0 son ventre, ce n\u2019est pas de r\u00eaver ses chemisiers transparents. Non. Le vrai probl\u00e8me, c\u2019est sa femme. Le deuxi\u00e8me t\u00e9l\u00e9phone dans son sac. Trois semaines qu\u2019elle rentre une heure plus tard le vendredi soir tandis qu\u2019il part une heure plus t\u00f4t le jeudi matin. Qu\u2019elle n\u2019a toujours pas demand\u00e9 pourquoi les orchid\u00e9es avaient soudainement besoin de lui plus t\u00f4t, \u00e0 huit heures du matin. Parce qu\u2019elle s\u2019en fout.<\/p>\n<p>Alors quand cette patiente de vingt-sept ans lui explique son besoin \u2013 oui parce que ce n\u2019est pas une envie c\u2019est un besoin, elle insiste \u2013, son besoin d\u2019\u00eatre libre de coucher avec qui elle veut, quand elle veut, pour se r\u00e9approprier son corps et ne plus se sentir victime, qu\u2019elle se demande si elle devrait investir dans un deuxi\u00e8me t\u00e9l\u00e9phone, mais qu\u2019au fond, ce qu\u2019elle aimerait, c\u2019est que son fianc\u00e9, le formidable, le merveilleux fianc\u00e9 l\u2019accepte et mieux que cela, le comprenne, il a envie de la virer de son cabinet. De la sortir par la fen\u00eatre. Tant pis si son corps emporte une ou deux orchid\u00e9es dans sa chute. Il a envie de la pr\u00e9cipiter par cette fen\u00eatre, de balancer ses affaires, son sac, son casque de v\u00e9lo, briser les vases, trouer le cuir des fauteuils blancs et appeler sa femme. Lui dire qu\u2019il esp\u00e8re que le carr\u00e9 Herm\u00e8s lui a plu et qu\u2019il sait. Que ce soir, quand elle passera le chercher comme elle le fait chaque jeudi soir, il arrachera ses v\u00eatements et la l\u00e8chera. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle jouisse sur son bureau, <em>desk<\/em>, <em>skrivbord<\/em>, oui c\u2019est \u00e7a. En pin\u00e7ant ses seins et en claquant ses fesses. En faisant tout ce qu\u2019elle lui demandait de faire quand ils avaient vingt-sept ans, quand ils se retrouvaient de nuit. Quand elle l\u2019appelait du petit t\u00e9l\u00e9phone, discret, qu\u2019il avait tenu \u00e0 lui offrir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jeudi matin, huit heures.\u00a0Yeux marron, reflets verts dans une heure. Elle a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 il y a trois mois, le 14 f\u00e9vrier il s\u2019en souvient, c\u2019\u00e9tait juste avant qu\u2019il sorte acheter du vin. 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