{"id":13470,"date":"2018-05-15T19:30:48","date_gmt":"2018-05-15T17:30:48","guid":{"rendered":"https:\/\/magazin.stadtsprachen.de\/text\/selection-naturelle-2\/"},"modified":"2020-11-23T12:49:41","modified_gmt":"2020-11-23T11:49:41","slug":"selection-naturelle-2","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/selection-naturelle-2\/","title":{"rendered":"S\u00e9lection naturelle"},"content":{"rendered":"<p>Il l\u2019a fait venir en avion. Dans l\u2019oiseau de fer, On lui a dit au village. C\u2019est dans son ventre qu\u2019On l\u2019assoit, pas sur son dos, pas accroch\u00e9e aux ailes. Dedans. Dans le ventre de fer qu\u2019elle entre, qu\u2019elle s\u2019assoit l\u00e0 o\u00f9 On lui a dit, qu\u2019elle s\u2019accroche aux accoudoirs en velours en se retenant de vomir tant le c\u0153ur est haut et l\u2019air empeste la fum\u00e9e de cigarette des hommes blancs. C\u2019\u00e9tait un autre temps. On lui a dit qu\u2019elle avait L\u00e0-bas un travail. L\u00e0-bas, nom du pays qui n\u2019est pas Ici. Ce L\u00e0-bas qui n\u2019existe pas aussi longtemps qu\u2019il reste un mot. Son d\u00e9part n\u2019est finalement qu\u2019un long sommeil. Elle fait ce qu\u2019On lui a dit, se fait manger par l\u2019oiseau de fer et se retrouve dans ce pays, dans ce L\u00e0-bas o\u00f9 elle a un travail. Quand l\u2019oiseau se pose sur le goudron d\u2019une piste entour\u00e9e d\u2019arbres de fer, quelques petits rebonds et sa l\u00e9thargie s\u2019arr\u00eate. Elle crie. Et ce cri se retourne contre elle. Les hommes l\u2019ont entendu et la regardent. Pour eux, elle est ce L\u00e0-bas, et leur L\u00e0-bas est un r\u00eave de charognard.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e0 pr\u00e9sent Ici quand elle parle des trente m\u00e8tres carr\u00e9s o\u00f9 elle v\u00e9g\u00e8te. Ici, il fait froid tout le temps, m\u00eame quand le soleil est dur, et haut, et brille dans un ciel clair. La chaleur Ici est comme ce vent qui souffle en rafale et qu\u2019Ici on appelle \u00ab\u2009la bise\u2009\u00bb. Ce n\u2019est pourtant pas un baiser. \u00ab\u2009La bise\u2009\u00bb vous tape, claque sur la joue et traverse le corps. Jamais elle ne rentre, ne s\u2019installe sous la peau, enfin jamais durablement. Le soleil, Ici, il ne chauffe pas, il ne rend pas dolent, il ne mord m\u00eame pas. Il est l\u00e0 comme sur une photo. Ici, c\u2019est une id\u00e9e du soleil, pas le vrai, pas comme l\u2019autre L\u00e0-bas. Ou encore, Ici, les femmes elle ne les voit pas. M\u00eame quand elle monte sur une chaise pour regarder de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des quatre murs de pierres, elle ne voit pas les femmes sur le pas de portes des maisons. Elle sait pourtant qu\u2019Ici, elles sont l\u00e0, affair\u00e9es en cuisine ou dans le salon. En hiver, elle a vu les lumi\u00e8res. Mais comme elle, elles restent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et attendent le retour de l\u2019homme blanc. Elle n\u2019est pas d\u2019Ici, a-t-elle chuchot\u00e9 une fois. Comme pour voir l\u2019effet de ces mots sur sa langue. Peut-\u00eatre qu\u2019en collant un \u00ab\u2009ne\u2009\u00bb sur \u00ab\u2009Ici\u2009\u00bb, elle l\u2019annulerait, inverserait les places, elle retournerait L\u00e0-bas. Mais m\u00eame avec ce \u00ab\u2009ne\u2009\u00bb, elle doit bien admettre qu\u2019elle est Ici et une v\u00e9rit\u00e9 prend forme dans son esprit\u00a0: elle n\u2019est pas d\u2019Ici, mais elle est Ici. Pourtant, comment peut-on \u00eatre et ne pas \u00eatre une chose\u2009? Qu\u2019est-ce que cela veut dire\u2009?<\/p>\n<p>Avant, On lui disait les choses, \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019elle est seule, elle se les dit et elle sent bien qu\u2019elle m\u00e9lange tout et pense \u00e0 l\u2019envers, mais comment peut-elle savoir ce que l\u2019On doit penser\u2009? Elle ne sait pas lire, ne comprend rien \u00e0 ces voix qui sortent du transistor. M\u00eame la musique Ici ne fait pas son boulot, ne parle pas \u00e0 son corps, ne l\u2019impr\u00e8gne pas. Tiens, comme le soleil. Une id\u00e9e de la musique, un ersatz. Ici est trop loin de son corps et de sa t\u00eate. Ici, elle a perdu son nom.<\/p>\n<p>Tutsi. Il pr\u00e9f\u00e8re l\u2019appeler par sa Race. Parce qu\u2019il la trouve belle avec ce je ne sais quoi de finesse \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne dans un \u00e9crin de sauvage, m\u00eame si Tutsi (car c\u2019est bien comme \u00e7a qu\u2019Ici On l\u2019appelle) sent bien qu\u2019ainsi il la r\u00e9duite \u00e0 un continent et des milliers d\u2019ann\u00e9es d\u2019occupation brutale, archa\u00efque de la terre et des corps comme le sien qu\u2019il s\u2019empresse de retrouver quand la cloche de l\u2019usine sonne la pause de midi. Elle n\u2019est pas enferm\u00e9e. Il n\u2019a pas os\u00e9 la mettre en cage. Il a juste rachet\u00e9 la petite cabane attenante \u00e0 l\u2019entreprise et a ordonn\u00e9 \u00e0 ses ouvriers de la retaper. Elle n\u2019est pas enferm\u00e9e, mais elle reste l\u00e0. Trop apeur\u00e9e pour sortir. Trop loin des siens. \u00c9trang\u00e8re sur cette terre blanche. Mal \u00e9quip\u00e9e pour la France.<\/p>\n<p>Lui aussi a perdu son nom. Il veut qu\u2019elle l\u2019appelle Papa. Parce que c\u2019est lui qui s\u2019occupe d\u2019elle \u00e0 pr\u00e9sent, comme l\u2019autre Papa \u00e0 la case. Mais c\u2019est autre chose. Les deux Papas sont quand m\u00eame tr\u00e8s Sages. Leurs pens\u00e9es ne sont pas toutes de travers. Ils disent des choses qu\u2019elle ne comprend pas, mais elle sait qu\u2019elles sont justes. Dans le village, On connaissait le nouveau Papa. On lui a dit, tu as de la chance, l\u2019homme blanc est tr\u00e8s Sage. Il dit des choses comme \u00ab\u2009l\u2019accord de nos corps, r\u00e9alis\u00e9 dans ces conditions de ferveur, ne peut-\u00eatre qu\u2019une manifestation d\u2019ordre divin, donc b\u00e9n\u00e9fique pour l\u2019esp\u00e8ce\u2009\u00bb. \u00c7a c\u2019est avant qu\u2019il d\u00e9fasse la boucle de sa ceinture et qu\u2019il baisse son pantalon, qu\u2019il appuie sur sa t\u00eate et qu\u2019elle finisse par s\u2019agenouiller devant\u2026 dire le mot, elle n\u2019y arrive pas. Quand sa semence s\u2019est rependue sur son visage, il dit plut\u00f4t\u00a0: \u00ab\u2009Tout est orchestr\u00e9, domin\u00e9, ordonn\u00e9, transcend\u00e9 par le Dieu d\u2019Amour\u2009\u00bb. C\u2019est donc le Dieu d\u2019Amour qui veut \u00e7a.<\/p>\n<p>On lui a dit qu\u2019elle devra garder des enfants. Mais elle doit encore attendre. La Maman vient d\u2019accoucher et le Papa veut qu\u2019elle allaite quinze mois. \u00ab\u2009C\u2019est \u00e9minemment favorable \u00e0 la s\u00e9lection <em>eug\u00e9n\u00e9tique<\/em>\u2009\u00bb. Il dit que Maman pendant ce temps fait la paix sexuelle. Lui doit \u00eatre en guerre, sinon pourquoi descend-il tout le temps son pantalon\u2009? C\u2019est une tradition fran\u00e7aise. C\u2019est de la Bienveillance ou droit de cuissage. Pour am\u00e9liorer sa Race. Contrairement aux Occidentaux (c\u2019est le nom qu\u2019il donne \u00e0 son peuple) qui ont tourn\u00e9 le dos aux Lois de Mo\u00efse, sa Race est forte. Les siens mangent pour vivre et ne vivent pas pour manger. Ensemble, ils pourraient cr\u00e9er un surhomme, mais seulement quand la paix sexuelle de Maman sera termin\u00e9e. En attendant, il faut juste qu\u2019elle soit Sage et qu\u2019elle s\u2019adonne \u00e0 la transe amoureuse en le su\u00e7ant.<\/p>\n<p>Elle aimerait bien \u00e9crire au village, mais pour cela il faudrait qu\u2019elle sache \u00e9crire. Elle lui a demand\u00e9 si elle pourrait aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Il doit y en avoir une pas loin. De clocher \u00e0 clocher, elle entend le bruit des enfants dans la cour qui se chamaillent. Enfin, surtout quand il y a \u00ab\u2009la bise\u2009\u00bb et que les bruits viennent sur le pas de la porte o\u00f9 seule femme elle attend. Il a cri\u00e9. Il ne crie pas souvent pourtant. Il a cri\u00e9 fort qu\u2019elle voulait devenir une M\u00e9morieuse et avoir l\u2019\u00e2me taill\u00e9e comme un gazon anglais. Alors que son esprit est jaillissant, libre, vierge de pens\u00e9es. Il sent que l\u2019Occident ramollit son instinct encore si proche de l\u2019animal. Il veut l\u2019emmener le week-end prochain \u00e0 la chasse.<\/p>\n<p>Dans la Peugeot de Papa, elle doit longtemps attendre avant de voir les arbres de la for\u00eat. Et puis, il faut s\u2019arr\u00eater manger dans une auberge et le rejoindre pour sa sieste. Il dit qu\u2019il ne conduit jamais apr\u00e8s avoir bu du vin. Que l\u2019automobilit\u00e9 est un automassacre. Que la voiture se substitue aux guerres conventionnelles en d\u00e9truisant s\u00e9lectivement les \u00e9lites qui boivent \u00e0 table et prennent la route. Que l\u2019automobile n\u2019est que l\u2019illusion d\u2019une augmentation du niveau de vie. Qu\u2019elle provoque un gaspillage \u00e9hont\u00e9 des ressources \u00e9nerg\u00e9tiques mondiales. Qu\u2019elle est responsable de l\u2019augmentation vertigineuse des cas de cancer dans le monde. Qu\u2019elle est la plus grande meurtri\u00e8re des temps modernes. Ce qui aurait pu rester un agr\u00e9able moyen de transport est devenu un Dieu avide et sanguinaire. C\u2019est pourquoi, quand il boit du vin, Papa pr\u00e9f\u00e8re faire la sieste avant de conduire.<\/p>\n<p>Quand ils arrivent \u00e0 la chasse, ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus L\u00e0-bas. Encore une fois, il suffit de poser le pied par terre pour que cela devienne un Ici. Ici dans la hutte dans la for\u00eat, Papa a sorti ses fusils. Ils \u00e9taient emball\u00e9s dans des fourreaux de cuir, mais elle a reconnu la forme. Son autre Papa L\u00e0-Bas en gardait un sous sa paillasse. Elle a tout de suite bien aim\u00e9 cette cabane en bois. \u00c7a sent le dehors m\u00eame quand On est dedans. Et puis il y a pleins de b\u00e9b\u00eates comme L\u00e0-bas. Il n\u2019y a qu\u2019un lit, un petit et elle se dit que le gros ventre de Papa ne tiendra pas. Il faut dire que papa est aussi gros qu\u2019un rhinoc\u00e9ros. Il va dormir o\u00f9 Papa\u2009? Papa lui dit qu\u2019il reviendra demain. Tr\u00e8s t\u00f4t et qu\u2019elle devra \u00eatre pr\u00eate. Il baisse quand m\u00eame son pantalon kaki sans enlever ses bottes. Et puis repart.<\/p>\n<p>Elle ne dort pas bien. Le dehors est dedans. Et comme elle ne reconna\u00eet pas le bruit des b\u00eates qui se rapprochent de sa cachette, elle s\u2019imagine un animal \u00e9trange, avec des cornes immenses et des pieds en r\u00e2teau sur un corps de chien sauvage. Dehors, c\u2019est un L\u00e0-bas effrayant, et ce L\u00e0-bas est Ici. Elle se trouve un coin par terre, entre le po\u00eale et une commode. Un petit trou o\u00f9 elle s\u2019enroule dans sa couverture, colle ses mains sur ses oreilles et ferme les yeux bien fort. Alors, elle r\u00e9p\u00e8te Ici\u2013Ici\u2013Ici\u2013Ici. Pour faire fuir les L\u00e0-bas.<\/p>\n<p>Il lui indique une petite cabane pos\u00e9e sur quatre longs pyl\u00f4nes en bois. En fait de cabane, disons quatre planches et un toit. Elle se dit que jamais ils ne pourront rentrer tous les deux dedans. Mais ils se serrent et, assise sur les jambes de Papa, elle peut voir en hauteur tout autour d\u2019eux. \u00ab\u2009C\u2019est pour observer.\u2009\u00bb Il faut qu\u2019elle se taise et qu\u2019elle se tienne tranquille. Ils peuvent la sentir, il lui dit. Ils attendent ainsi longtemps. Elle ne bouge pas, m\u00eame quand Papa se frotte sur ses fesses, m\u00eame quand ce qu\u2019elle ne nomme pas devient tout dur et que cela lui rentre dans les reins et qu\u2019elle a mal. Elle ne fait pas un mouvement. Elle oublie son corps pour n\u2019\u00eatre qu\u2019oreilles et yeux.<\/p>\n<p>Elle n\u2019a jamais vu de cerf. Le corps et la t\u00eate ressemblent \u00e0 ceux des impalas qu\u2019elle conna\u00eet bien, mais \u00e0 la place de belles et longues cornes, l\u2019animal a une couronne de branches. Au moins dix kilos d\u2019arbre mort sur le cr\u00e2ne. Dans cet Ici, il y a donc un \u00eatre vivant \u00e0 la fois animal et v\u00e9g\u00e9tal\u2009! Pas pour faire semblant comme les masques de l\u2019Umupfumu. Pour de vrai. Ici les \u00eatres anim\u00e9s deviennent leur environnement, elle pense. Prendra-t-elle, si elle reste trop longtemps, la teinte blanche de la neige\u2009? Deviendra-t-elle un corps transparent qui laisse passer \u00ab\u2009la bise\u2009\u00bb\u2009?<\/p>\n<p>Avant que ses pens\u00e9es, qui font d\u00e9finitivement tout \u00e0 l\u2019envers, ne lui chuchotent que la transformation a d\u00e9j\u00e0 eu lieu, qu\u2019au moment o\u00f9 les charognards ont pos\u00e9 un \u0153il sur elle, elle n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019une ombre sans nom, Papa lui dit\u00a0: \u00ab\u2009Si une blessure survient aux testicules du cerf, ses bois s\u2019atrophient, si l\u2019alimentation du cerf est d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e, les bois s\u2019atrophient \u00e9galement. Ces bois, ces magnifiques bois, sont l\u00e0 pour quelque chose, ce quelque chose, c\u2019est la s\u00e9lection. Cette s\u00e9lection intervient \u00e0 la saison des amours. Ici, ils tirent de leur gorge des sons \u00e9tranges qui se r\u00e9percutent dans les bois, ils se d\u00e9fient les uns les autres, tandis que de leur c\u00f4t\u00e9 les femelles, tremblants d\u2019excitation, se groupent dans les clairi\u00e8res dans l\u2019attente. Et puis dans la nuit, c\u2019est le combat terrible, la lutte pour la supr\u00e9matie, pour la <em>s\u00e9lection.<\/em> Les cerfs s\u2019\u00e9lan\u00e7ant l\u2019un contre l\u2019autre \u00e0 la vitesse d\u2019une avalanche, leurs bois s\u2019entrechoquant font le bruit de d\u00e9charges d\u2019armes \u00e0 feu. Le combat se poursuit, jusqu\u2019au moment o\u00f9, le c\u0153ur lui manquant, l\u2019un des deux s\u2019enfuit. Alors le grand cerf, apr\u00e8s avoir clam\u00e9 aux quatre points de l\u2019horizon sa victoire, par un dernier brame, s\u2019en vient, majestueux, puissant, vers les femelles qui sont l\u00e0 rassembl\u00e9es, qu\u2019il a conquises, et dont tour \u00e0 tour, ce sera la f\u00eate sexuelle, port\u00e9e \u00e0 son paroxysme. D\u2019\u00e2ge en \u00e2ge, les m\u00eames rites se d\u00e9roulent, il en est ainsi pour tous les mammif\u00e8res de la terre, il ne peut en \u00eatre autrement, sous peine de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence des esp\u00e8ces. Mais la s\u00e9lection chez le mammif\u00e8re-humain a compl\u00e8tement d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9, et cela est totalement <em>antinaturel<\/em> et \u00e9minemment pr\u00e9judiciable \u00e0 notre \u00e9panouissement\u2009! Seuls les grands cerfs doivent poss\u00e9der les femelles au moment o\u00f9 elles peuvent \u00eatre f\u00e9cond\u00e9es. C\u2019est ce qui est <em>naturel\u2009<\/em>!\u2009\u00bb<\/p>\n<p>Papa fait alors cette chose \u00e9trange. Il sort de son pantalon son truc et, l\u2019empoignant, se met \u00e0 hurler aux quatre points de l\u2019horizon.<\/p>\n<p>De retour \u00e0 la hutte, Papa se d\u00e9shabille et lui demande de se mettre nu. Il prend ensuite sa ceinture, la glisse sur son cou avant de passer une extr\u00e9mit\u00e9 dans la boucle et lui ordonne de s\u2019agenouiller \u00e0 quatre pattes. Tenue en laisse, il se saisit de ses fesses et l\u2019enfourche dans un r\u00e2le qui doit \u00eatre comme le brame, pense-t-elle. Quand \u00e0 son tour elle hurle, elle se demande si c\u2019est \u00e7a, la Grande Excitation et la F\u00eate Sexuelle des biches. Elle peut nommer ce qu\u2019elle ressent, toute cette douleur d\u2019un corps \u00e9cartel\u00e9, mais elle comprend que ses pens\u00e9es sont encore une fois tout de travers. Papa n\u2019a pas mal. Papa crie aussi, mais on peut entendre que cela lui fait du bien. Papa est Sage. On lui a dit au village. Et puis il dit que c\u2019est ce que veut le Dieu d\u2019Amour. Cela a quand m\u00eame un go\u00fbt de guerre. Parce qu\u2019elle n\u2019a qu\u2019un trou, du vide l\u00e0 o\u00f9 Papa est si plein, c\u2019est peut-\u00eatre normal qu\u2019elle ait mal\u2009? Il lui dit qu\u2019elle est une biche et que c\u2019est <em>naturel<\/em>. C\u2019est d\u2019ailleurs pour \u00e7a qu\u2019il la prend comme un animal. Pas comme un mammif\u00e8re-humain. Non, comme un chien. Tiens, comme la chienne qu\u2019il tient parfois en laisse quand il va la voir l\u00e0-bas. Tirant sur son cou pour qu\u2019elle lui ob\u00e9isse. Dans l\u2019autre L\u00e0-bas les chiens sont sauvages et ne sont pas tenus en laisse, mais elle ne le lui dit pas.<\/p>\n<p>Papa s\u2019est rhabill\u00e9, a pris son fusil et lui a demand\u00e9 de le rejoindre dehors. Tutsi doit ramper encore nue et sanguinolente parce que depuis qu\u2019ils ont termin\u00e9 la f\u00eate sexuelle elle est rest\u00e9e prostr\u00e9e dans son coin entre le po\u00eale et la commode. Alors elle doit tra\u00eener son corps dehors. Quand le coup de feu part, elle ne comprend pas tout de suite. C\u2019est quand elle voit la gueule de l\u2019arme viser son visage qu\u2019elle pense \u00e0 courir. \u00ab\u2009Je reviendrai dans douze semaines pour la battue. Si tu es grosse et que l\u2019enfant a surv\u00e9cu, alors nous enfanterons d\u2019un Dieu\u2009!\u2009\u00bb elle entend entre deux P<em>an<\/em> terribles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019homme repose son stylo sur la table et se retourne vers le gar\u00e7on qui s\u2019approche \u00e0 pas contenus. D\u00e9j\u00e0, son teint est plus clair. Jour apr\u00e8s jour, l\u2019environnement transforme le corps de son enfant enrichi en \u00ab\u2009grains de lumi\u00e8re\u2009\u00bb. Sa structure osseuse, la finesse de ses muscles, tout lui rappelle la perfection biodynamique de la femelle qui l\u2019a engendr\u00e9. Quel dommage qu\u2019elle soit morte en couche et qu\u2019elle n\u2019ait pu l\u2019allaiter\u2009! Une nourrice avait d\u00fb le nourrir, mais malgr\u00e9 ses premi\u00e8res hantises, son d\u00e9veloppement est parfait. En regardant son enfant, il r\u00eave un instant \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une ferme de lactation mammif\u00e8re-humaine qui couperait l\u2019herbe sous le pied des Nantis de l\u2019industrie laiti\u00e8re. Mais dans notre soci\u00e9t\u00e9 de tabou, il y a fort \u00e0 parier que personne ne le comprendrait, n\u2019entendrait la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse d\u2019une telle entreprise. Il serait encore une fois ruin\u00e9 et ne peut plus se le permettre. Il a douze bouches \u00e0 nourrir \u00e0 pr\u00e9sent. Non, il est encore trop t\u00f4t. Quand son arm\u00e9e de L\u00e9vites sera assez grande, alors peut-\u00eatre\u2026<\/p>\n<p>Son fils comme il l\u2019exige, s\u2019installe sur ses cuisses. Il t\u00e2tonne ses muscles, passe un doigt le long de sa colonne afin de d\u00e9celer les stigmates du rachitisme. Il termine en auscultant ses dents. Les canines bien pointues, les molaires larges et puissantes, le reste est droit, solidement accroch\u00e9 aux gencives. L\u2019enfant referme la bouche, se rel\u00e8ve, descend son pantalon, se saisit de son jeune membre et commence \u00e0 l\u2019astiquer, comme Papa lui a montr\u00e9. Il s\u2019agit de v\u00e9rifier son ardeur, mais aussi de stimuler ses capacit\u00e9s intellectuelles. Papa soup\u00e8se ses testicules et est soulag\u00e9 de voir qu\u2019elles sont enfin descendues. Si son fils avait fait preuve d\u2019une quelconque d\u00e9ficience dans ce domaine, il aurait d\u00fb lui interdire l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019enseignement sacr\u00e9 des Lois. Ces bouches devenues inutiles sont plus difficiles \u00e0 nourrir. Il l\u2019a appel\u00e9 Mo\u00efse, c\u2019est la mort de sa g\u00e9nitrice qui lui donn\u00e9 l\u2019id\u00e9e. Un orphelin, b\u00e9ni des Dieux, admis dans le Saint des Saints pour recevoir le secret des \u00e9lites. Son enfant, qui bient\u00f4t, comme son illustre anc\u00eatre, partira en croisade. Sauvera son peuple des Faux Nantis et des M\u00e9morieux. Viendra \u00e0 bout des Mal Venus et de tous ces indigents qui d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent son esp\u00e8ce. Le Veau d\u2019Or aura-t-il rendu l\u2019Occident aveugle et fou\u2009? B\u00e9atement, les hommes des peuples nantis contemplent cette mar\u00e9e humaine qui minute apr\u00e8s minute, seconde apr\u00e8s seconde, monte et s\u2019amplifie, en se disant nous sommes nantis, nous ne manquons de rien et, \u00e0 vue humaine, nos enfants eux non plus. Menteurs, Menteurs que nous sommes \u00e0 nous-m\u00eames, r\u00e9p\u00e8te-t-il souvent. Hypocrites aussi. L\u2019homme originel au regard de Dieu se doit d\u2019\u00eatre en bonne sant\u00e9 physique et intellectuelle pour vivre et pour survivre. Pas plus que le tigre du Bengale ou l\u2019\u00e9l\u00e9phant d\u2019Afrique, il ne doit avoir de v\u00eatements, de frigidaire, de m\u00e9decine, de pharmacien\u2009!<\/p>\n<p>Il regarde tendrement son fils, touch\u00e9 par la na\u00efvet\u00e9 encore intacte dans son regard d\u2019enfant, et dit\u00a0: \u00ab\u2009Oui, mon fils, tes anc\u00eatres, tes a\u00een\u00e9s, ton p\u00e8re m\u00eame a failli et tu as le devoir pour que tes petites-s\u0153urs, et tes petits-fr\u00e8res survivent, de prendre en main toi-m\u00eame les Grands Desseins, qui seuls peuvent les sauver et pr\u00e9server leur avenir. Avec tes fr\u00e8res, vous devez prendre les destins du monde, non seulement vous devez, mais vous seuls le pouvez\u2009! Et si par inadvertance, muets d\u2019\u00e9tonnement devant vos Desseins, les grands se ressaisissant vous demandent au nom de qui, tu r\u00e9pondras comme Mo\u00efse, comme l\u2019homme qui t\u2019a donn\u00e9 Ton Nom le fit jadis au Pharaon, \u201cde la part de celui qui EST\u201d\u2009\u00bb.<\/p>\n<p>Mo\u00efse fronce l\u00e9g\u00e8rement les sourcils tout autant galvanis\u00e9 par le discours qu\u2019effray\u00e9 par la t\u00e2che qui lui incombe.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Mais Papa, comment faire\u2009?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Pour devenir un Grand, un Surhomme, un L\u00e9vite, tu devras te soumettre \u00e0 cette Loi ancestrale et si simple\u00a0: TOUTE TA VIE, TU ABSORBERAS UN SUPPL\u00c9MENT DE LUMI\u00c8RE. Ouvre la bouche, mon fils, mon Grand petit-homme, ouvre la bouche et ferme les yeux pour recevoir ta cuiller d\u2019huile de foie de morue. C\u2019est la source vitale, ce qui toute ta vie te permettra d\u2019enrichir ton sang d\u2019\u00e9nergie solaire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es passent et Mo\u00efse et ses fr\u00e8res deviennent de magnifiques jeunes hommes puissants et vifs. Leurs s\u0153urs mettent au monde \u00e0 la pubert\u00e9 de solides b\u00e9b\u00e9s qu\u2019elles prennent soin d\u2019allaiter quinze mois, comme le veut la Loi. Papa vieillit malgr\u00e9 ses ablutions quotidiennes dans l\u2019eau irradi\u00e9e par les rayonnements, ses bains de soleil sous les lampes \u00e0 vapeur de mercure, et les g\u00e9lules d\u2019huile de foie de morue. Papa va avoir quatre-vingts ans et Maman est morte depuis longtemps. Chaque dimanche apr\u00e8s le culte, il admire repu sa Descendance qui bient\u00f4t partira sauver son esp\u00e8ce de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence. Car Papa s\u2019est assur\u00e9 que chacun d\u2019eux ma\u00eetrise un des domaines responsables du d\u00e9clin de l\u2019Occident. L\u2019a\u00een\u00e9 est ing\u00e9nieur agronome, Mo\u00efse est m\u00e9decin, le puis-n\u00e9 pasteur et le benjamin termine ses \u00e9tudes d\u2019avocat. Quant \u00e0 leurs quatre autres fr\u00e8res et sept neveux, Papa s\u2019occupe de les conduire sur le chemin de la Vocation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais Papa meurt la veille de ses quatre-vingt-un ans, peu de temps apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, pendant sa sieste, du sommeil du Juste. L\u2019enterrement est solennel et fr\u00e9quent\u00e9. Pas moins de quatre cents personnes se sont mass\u00e9es dans l\u2019\u00c9glise du village o\u00f9 il voulait \u00eatre enterr\u00e9, puis sur le parvis et enfin au caf\u00e9. Les quarante enfants, petits et arri\u00e8res petits-enfants ont serr\u00e9 une apr\u00e8s l\u2019autre les mains de cet impressionnant cort\u00e8ge. Ils sont rest\u00e9s dignes, droits et silencieux, m\u00eame les nourrissons. Mo\u00efse et Emmanuel, le benjamin nomm\u00e9 ainsi apr\u00e8s le Christ, font un discours \u00e9mouvant \u00e0 la m\u00e9moire de ce visionnaire trop souvent mal compris, ce fervent chr\u00e9tien, humaniste absolu, homme de bont\u00e9 et de Bienveillance, p\u00e8re d\u2019une descendance qu\u2019il aima plus que tout, soucieux de la sant\u00e9 et de l\u2019environnement avant tous les autres, lanceur d\u2019alertes trop souvent d\u00e9nigr\u00e9, force de la nature aux col\u00e8res m\u00e9morables. Ils concluent avec ces mots\u00a0: Papa, tu \u00e9tais un p\u00e8re, un patron, un surhomme, mais avant tout un exemple pour la France. Le public applaudit et oublie un instant la raison de sa pr\u00e9sence \u00e0 l\u2019\u00c9glise, puis se met en marche.<\/p>\n<p>Dans l\u2019immense caveau familial, Papa rejoint Maman et attend ses quarante descendants, mais aucun ne revient.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il existe au Rwanda une l\u00e9gende. Dans une des mille collines se trouve un hameau isol\u00e9 des villes, entour\u00e9 de for\u00eats o\u00f9 les gorilles montent la garde. Un homme plein de vigueur physique et psychique y conduisit sa tribu et s\u2019y installa. Les hommes, les femmes et les enfants \u00f4t\u00e8rent leurs v\u00eatements et s\u2019habitu\u00e8rent \u00e0 l\u2019id\u00e9e de vivre sans frigidaire ni m\u00e9dicaments. Le soleil tapa si fort sur leurs corps blancs qu\u2019ils prirent une teinte jaune, puis ocre et enfin brune. On les appelle \u00ab\u2009Les grains de lumi\u00e8res\u2009\u00bb parce qu\u2019ils passent leur temps nus sous le soleil pour devenir plus intelligents, c\u2019est donc qu\u2019ils ont un grain. Parce qu\u2019ils ne connaissent pas le soleil. Dans leur ancien Ici, le soleil ne rentrait pas dans la peau, n\u2019appuyait pas de tout son poids sur leurs \u00e9paules, ne les soumettait pas. Ils ne sont pas \u00e9quip\u00e9s pour leur nouvel Ici et ils ont laiss\u00e9 leur peau brunir, puis s\u00e9cher, incapables de ma\u00eetriser leur environnement. On raconte que si on passe \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019ancien village, on peut toujours voir ces grains de lumi\u00e8res. Ils se d\u00e9posent sur les feuilles, s\u2019accrochent aux branches des arbres quand le vent se l\u00e8ve. \u00c0 la tomb\u00e9e du jour, la for\u00eat s\u2019illumine bri\u00e8vement. \u00c0 peine quelques secondes. Mais c\u2019est assez pour que les b\u00eates et les plantes L\u00e0-bas soient transform\u00e9es. M\u00eame les gorilles en ont peur et sont depuis partis. La for\u00eat est vide \u00e0 pr\u00e9sent, grill\u00e9e par le soleil et ses grains de lumi\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il l\u2019a fait venir en avion. Dans l\u2019oiseau de fer, On lui a dit au village. 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