{"id":13505,"date":"2018-02-17T12:55:51","date_gmt":"2018-02-17T11:55:51","guid":{"rendered":"https:\/\/magazin.stadtsprachen.de\/text\/vie-de-monsieur-leguat\/"},"modified":"2020-11-26T20:17:13","modified_gmt":"2020-11-26T19:17:13","slug":"vie-de-monsieur-leguat","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/vie-de-monsieur-leguat\/","title":{"rendered":"Vie de monsieur Leguat"},"content":{"rendered":"<p>4<\/p>\n<p>C\u2019EST EN HOLLANDE, d\u00e8s lors, qu\u2019il y a trop de protestants. On en envoie dans les \u00eeles \u00e0 diverses fins \u00e9conomiques ou philosophiques, imp\u00e9rialistes ou utopiques. L\u2019\u00c9den pourrait constituer un march\u00e9 d\u2019avenir.<br \/>\nFran\u00e7ois Leguat est tellement libre qu\u2019il peut faire n\u2019importe quoi, y compris coloniser une \u00eele dans l\u2019oc\u00e9an Indien. Est-il jamais mont\u00e9 sur un bateau\u00a0? \u00c0 plus de cinquante ans, d\u00e9livr\u00e9 du souci d\u2019avoir une vie, il peut bien aller mourir \u00e0 l\u2019autre bout du monde \u2013 vomir cinq d\u00e9cennies de terre ferme dans les flots de l\u2019Atlantique, sculpter les poutres d\u2019un temple de fortune sur un rocher d\u00e9sert battu par les vents pour \u00eatre le premier locataire du cimeti\u00e8re attenant, observer la faune et la flore que Dieu a jusqu\u2019ici prot\u00e9g\u00e9es de la main de l\u2019homme, s\u2019empoisonner d\u2019un fruit neuf, perdre une lutte f\u00e9roce avec un sanglier sans nom, ou bien se noyer ici ou l\u00e0, renvers\u00e9 avec son navire par la houle et la temp\u00eate, emport\u00e9 par une vague alors qu\u2019il contemple l\u2019horizon bleu, la lune rousse.<br \/>\nLe but ultime en cette vie, le seul, est de faciliter le d\u00e9part. Soit que l\u2019on se dise avoir bien ou assez v\u00e9cu, soit que l\u2019on soit certain de ne plus avoir rien \u00e0 attendre ni \u00e0 accomplir ici-bas, l\u2019essentiel en ce monde se r\u00e9duit \u00e0 lever le plus d\u2019obstacles possible pour en sortir.<br \/>\n\u00c0 peine arriv\u00e9 \u00e0 Amsterdam, Leguat entend parler d\u2019un projet de communaut\u00e9 sur l\u2019\u00eele Bourbon con\u00e7u par un calviniste exil\u00e9, Henri Duquesne, pour d\u2019autres exil\u00e9s que rien n\u2019attache au Refuge hollandais. Leguat est libre et nu comme un po\u00e8te\u00a0: il veut bien voyager, achever le deuil du paradis de Bresse, et peut-\u00eatre en regagner l\u2019art de vivre tout de labeur et de nature sans plus avoir \u00e0 craindre le voisinage des fanatiques. L\u2019\u00eele, <em>\u00e0 laquelle<\/em>, racontera Leguat, <em>on donnait le nom d\u2019\u00c9den \u00e0 cause de son excellence<\/em>, semble capable par sa tranquillit\u00e9 de lui faire oublier les <em>embarras<\/em> du monde pass\u00e9.<br \/>\nUn m\u00e9lange de mal\u00e9diction crue et de possibilit\u00e9s infinies tisse l\u2019atmosph\u00e8re du port d\u2019Amsterdam. Errer l\u00e0, hors du temps, malchanceux mais pr\u00eat \u00e0 tout, malheureux mais r\u00eaveur, c\u2019est flatter l\u2019amertume sans bannir l\u2019utopie. \u00c9trange lassitude qui dans le moment m\u00eame o\u00f9 elle s\u2019attise autorise aussi le fol espoir d\u2019un nouveau voyage \u2013 voir y puise \u2013, comme si ce voyage en surcro\u00eet pouvait ne pas \u00eatre seulement le couronnement d\u2019un fiasco. Nul ne vit plusieurs vies\u00a0; si l\u2019on croit en commencer une seconde, c\u2019est que l\u2019on n\u2019a pas vraiment v\u00e9cu la premi\u00e8re, qu\u2019on l\u2019a travers\u00e9e sans y croire \u2013 ni \u00e0 la mort, pr\u00e9matur\u00e9e, distendue, qu\u2019elle aura trahie. Et pourtant, sur le port, malgr\u00e9 les rires des mouettes et les grimaces des immigr\u00e9s, on imagine une autre vie possible. La mer est belle, le vent doux. Le c\u0153ur est lourd, et la solitude venteuse, mais il semble encore que l\u2019on puisse en faire autre chose. A-t-on vraiment le choix\u00a0?<br \/>\nLes journ\u00e9es d\u2019oisivet\u00e9 parmi les mines d\u00e9compos\u00e9es des autres migrants, les nuits d\u2019insomnie sur une maigre couche, les souvenirs fig\u00e9s de la vie v\u00e9cue et cette fausse mort cynique et tourbillonnante qu\u2019est l\u2019exil par la fuite, insulte et bouleversement de l\u2019identit\u00e9 d\u00e9voy\u00e9e, tra\u00een\u00e9e, fourvoy\u00e9e sur mille et un chemins l\u2019\u00e9loignant d\u2019elle-m\u00eame, apr\u00e8s quoi l\u2019existence, priv\u00e9e de ses assises comme de ses limites, se dissout dans un chaos d\u2019accidents que l\u2019on n\u2019ose plus attribuer \u00e0 Personne \u2013 \u00e0 tout cela s\u2019oppose l\u2019\u00eele, paradis rond, clos, spacieux, a\u00e9r\u00e9, g\u00e9n\u00e9reux et vite familier, et d\u2019une invincible beaut\u00e9.<br \/>\nCes heures sont tristes en profondeur lorsque, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 tout quitter, l\u2019on s\u2019arme de l\u2019illusion du mieux, et l\u2019on m\u00e9dite \u00e0 la destination id\u00e9ale, comme si la r\u00e9flexion pouvait avec ses r\u00eaves de dupe et sa logique morose \u00e9pauler le destin, en r\u00e9soudre le manque d\u2019inspiration. Une terre ensoleill\u00e9e, des fr\u00e8res et des s\u0153urs probes et humbles, le parfum d\u2019un ailleurs non corrompu, la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 d\u2019un inviolable isolement \u2013 mais tout cela joue moins au d\u00e9part que le constat d\u2019une situation intenable et d\u2019un vide, par quoi l\u2019on force l\u2019abandon du temps pr\u00e9sent. Mis dehors par l\u2019existence, on s\u2019imagine entrer dans une vie nouvelle, et la description que l\u2019on s\u2019en fait, la proph\u00e9tie dont on se grise est d\u2019autant plus lumineuse que ses motivations cach\u00e9es sont noires.<br \/>\nLeguat ne se plaint de rien, ni n\u2019exige gu\u00e8re plus que ce qu\u2019on lui offre. Il ne se pr\u00eate pas l\u2019\u00e2me d\u2019un aventurier, d\u2019un missionnaire ni d\u2019un proph\u00e8te, c\u2019est \u00e0 peine s\u2019il cherche une issue. Il peut prendre des risques, mais il n\u2019en veut pas moins \u00e9viter les accidents.<br \/>\nCe sont ces Messieurs de la Compagnie des Indes orientales, administrateurs de la colonie en devenir, qui le nomment major de l\u2019un des deux larges vaisseaux devant porter les quelques centaines de volontaires dans leur maison d\u2019\u00c9den, dans la \u00ab\u00a0nouvelle J\u00e9rusalem\u00a0\u00bb. Tout au plus fait-il mine de consentir \u00e0 leur bon sens communautariste\u00a0; indiff\u00e9rent aux traditions et autres performances sacramentales ailleurs \u00e9lev\u00e9es au rang de dogme, Leguat n\u2019est pas insensible au charme d\u2019une \u00eele provisoirement d\u00e9serte, que peupleraient seulement d\u2019honn\u00eates martyrs, peu nombreux. Pourquoi la Maison du Seigneur ne serait-elle pas munificence et isolement, et la douce pauvret\u00e9 d\u2019un rivage innocent, la source id\u00e9ale du recueillement\u00a0? Au d\u00e9sert \u00e0 crucifixions des t\u00e9n\u00e8bres catholiques, lieux de d\u00e9solation, de tourment et de coulpe, nul ne lui a appris \u00e0 ne pas pr\u00e9f\u00e9rer la lumi\u00e8re divine des paradis terrestres, leur panth\u00e9isme luxuriant, le culte du c\u0153ur qu\u2019ils inspirent, et l\u2019art de vivre dans une simplicit\u00e9 parfaite, dans l\u2019amour de la vie \u00e0 l\u2019\u00e9tat nu, dans la beaut\u00e9, \u00e0 la lisi\u00e8re de l\u2019amoralit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>5<\/p>\n<p>CONTR\u00d4LER UN TROIS-M\u00c2TS BOND\u00c9 de r\u00eaveurs et d\u2019apprentis apatrides en route vers une vie meilleure ressemble-t-il \u00e0 vaquer aux affaires de la seigneurie, de la ferme d\u2019autrefois\u00a0? Leguat ne le saura jamais. Le projet de Duquesne tourne court, sous la menace d\u2019un conflit dans les mers autour de l\u2019\u00eele d\u2019\u00c9den. La France, encore elle, guerroie contre la Hollande et ses utopistes. Au lieu des deux navires remplis du nouveau peuple \u00e9lu, Duquesne doit se contenter d\u2019une seule fr\u00e9gate, <em>L\u2019Hirondelle<\/em>, destin\u00e9e \u00e0 \u0153uvrer en \u00e9claireur dans l\u2019\u00eele et ses environs, avant l\u2019arriv\u00e9e des colons. <em>L\u2019Hirondelle<\/em> filera avec d\u2019autant plus de vivacit\u00e9 qu\u2019elle ne portera que douze hommes\u00a0: le commandant de la fr\u00e9gate, Antoine Valleau, originaire de l\u2019\u00eele de R\u00e9, accompagn\u00e9 du pilote Pierre Thomas\u00a0; Paul B\u00e9nelle, messin, vingt ans, que Leguat d\u00e9crit comme <em>un esprit \u00e9galement droit, honn\u00eate, doux et vif, toujours gai, toujours obligeant<\/em>\u00a0; Jacques de La Case, ancien officier, trente ans, et le bon Isaac Boyer, marchand, vingt-sept ans, tous deux originaires de N\u00e9rac\u00a0; Jean Testard, droguiste picard, vingt-six ans\u00a0; Robert Anselin, autre Picard mais <em>de petite fortune<\/em>, dix-huit ans\u00a0; Jean de La Haye, orf\u00e8vre issu d\u2019une illustre famille de Basse-Normandie, vingt-trois ans\u00a0; Jean Pagny, trente ans, venu de Rouen, tout comme Pierrot, douze ans\u00a0; Jacques Guiguer, lyonnais, vingt ans\u00a0; et enfin, en marge de cette \u00e9quipe de jeunes gens <em>sains et gaillards<\/em> que rien ne retient nulle part, Fran\u00e7ois Leguat, que se pr\u00e9sente comme <em>\u00e9cuyer<\/em>, et que son \u00e2ge, <em>plus de cinquante-deux ans<\/em>, d\u00e9signe comme chef \u00e0 bord.<br \/>\nLeguat accepte, quoique la mission ne soit plus du tout la m\u00eame, ni le p\u00e9ril ni les fins. Ce n\u2019est pas plus absurde qu\u2019un h\u00e9ritage, et le m\u00e9tier de notre vie ne change pas de nature selon que nous avons cru le recevoir ou le cr\u00e9er\u00a0; notre part de libert\u00e9 dans l\u2019un et l\u2019autre cas s\u2019av\u00e8re tout aussi douteuse.<br \/>\n<em>L\u2019Hirondelle<\/em> peut accueillir au moins vint-cinq matelots\u00a0; on l\u2019imagine \u00e0 deux ou trois m\u00e2ts robustes, des voiles immacul\u00e9es, une coque profonde, et un gouvernail aussi pr\u00e9cis que le veut l\u2019animal \u2013 <em>l\u2019humain<\/em> \u2013 occup\u00e9 par son biais comme par beaucoup d\u2019autres \u00e0 se rendre ma\u00eetre et possesseur du monde, \u00e0 d\u00e9truire les \u00eeles d\u00e9sertes et \u00e0 jeter ses lourdes ancres dans toutes les eaux de la plan\u00e8te. Mais Leguat et la dizaine de bambins qui l\u2019accompagne all\u00e8gent <em>L\u2019Hirondelle<\/em>, et d\u2019un vaisseau de conqu\u00e9rants font une fr\u00e9gate na\u00efve et fra\u00eeche. On ne part pas accabler les sauvages ni reproduire les cit\u00e9s, on cherche un endroit o\u00f9 l\u2019on puisse encore vivre simplement, en paix, un endroit o\u00f9 agir comme un ruisseau s\u2019\u00e9coule, o\u00f9 aimer Dieu et la nature comme un arbre fr\u00e9mit.<br \/>\nParmi eux, point d\u2019asc\u00e8te du d\u00e9sert, barbu, herm\u00e9tique, extatique et t\u00e9n\u00e9breux selon les heures de sa solitude. Ils s\u2019obligent \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 la communion, quand bien m\u00eame ils feraient v\u0153u d\u2019isolement insulaire\u00a0; ils ne s\u2019\u00e9pargnent pas l\u2019\u00e9preuve du prochain, de la vie quotidienne avec le semblable imparfait, jour apr\u00e8s jour incorrigible \u2013 quand bien m\u00eame il serait bon et perfectible. D\u00e8s la premi\u00e8re halte du navire, ces douze aventuriers menacent de se tordre le cou les uns les autres, surtout l\u2019autre, le commandant Valleau, qui ne parvient pas du tout \u00e0 convaincre de ses libert\u00e9s au gouvernail. Leguat est vite oblig\u00e9 de constater la m\u00e9sentente\u00a0; ses vertus de conciliateur sont d\u2019embl\u00e9e mises en cause. La Case et Valleau pourraient d\u00e9j\u00e0 en venir aux mains, au seuil m\u00eame du voyage, de leur long compagnonnage jusqu\u2019\u00e0 l\u2019autre bout du globe. Les tentations du d\u00e9sert sont-elles plus rudes\u00a0? Ni la patience du gentilhomme ni le silence du saint n\u2019entrent dans la logique du loup de mer.<br \/>\nApprenant cette jeune crise, Henri Duquesne \u00e9crit aux passagers de <em>L\u2019Hirondelle<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Je vois que toute esp\u00e9rance que j\u2019avais fond\u00e9e sur votre bonne union para\u00eet vaine, puisque vous n\u2019avez pas pu vivre six semaines ensemble en bonne intelligence\u00a0\u00bb\u00a0; il exhorte \u00ab\u00a0\u00e0 la paix et \u00e0 la concorde\u00a0\u00bb, et ajoute que \u00ab\u00a0M. Leguat, qui est le plus ancien et qui est \u00e0 la t\u00eate, doit y exciter efficacement les autres, et l\u2019on doit avoir regard \u00e0 ses remontrances.\u00a0\u00bb<br \/>\nParti d\u2019Amsterdam le 10 juillet 1690, <em>L\u2019Hirondelle<\/em> atteint la rade du Texel le 13 \u2013 o\u00f9 les querelles internes l\u2019obligent \u00e0 faire escale jusqu\u2019au 4 septembre.<br \/>\nCe jour-l\u00e0, vingt-cinq bateaux quittent la rade et s\u2019en vont vers le nord. <em>L\u2019Hirondelle<\/em>, elle, vise l\u2019extr\u00eame sud, mais la guerre franco-hollandaise la contraint de faire le tour de l\u2019Angleterre, de flirter avec les rochers des Shetland et de semer en redescendant sur l\u2019Atlantique un capre de corsaires fran\u00e7ais. Le 23 octobre, elle longe l\u2019une des \u00eeles Canaries\u00a0; elle fait escale pr\u00e8s de l\u2019\u00eele capverdienne de Sal du 31 octobre au 6 novembre, passe l\u2019\u00e9quateur le 23 novembre et le tropique du Capricorne le 23 d\u00e9cembre, r\u00f4de le long de l\u2019\u00eele Tristan da Cunha \u2013 par la volont\u00e9 but\u00e9e du capitaine Valleau \u2013 le 27, et gagne Le Cap, tout en bas de l\u2019Afrique, \u00e0 la mi-janvier. Longue descente dont nul ne remontera indemne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Extrait tir\u00e9 de : <a href=\"https:\/\/stadtsprachen.de\/fr\/author\/nicolas-cavailles\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Nicolas Cavaill\u00e8s<\/a>\u00a0: <\/em><em>Vie de monsieur Leguat. Les \u00c9ditions du Sonneur, Paris 2013.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>4 C\u2019EST EN HOLLANDE, d\u00e8s lors, qu\u2019il y a trop de protestants. 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