{"id":16034,"date":"2021-05-11T14:43:34","date_gmt":"2021-05-11T12:43:34","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/?post_type=stsp_text&#038;p=16034"},"modified":"2021-05-12T09:09:40","modified_gmt":"2021-05-12T07:09:40","slug":"les-huit-enfants-schumann","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/les-huit-enfants-schumann\/","title":{"rendered":"les huit enfants Schumann"},"content":{"rendered":"<p>La mort du p\u00e8re<\/p>\n<p>Au malheureux musicien Robert Schumann il co\u00fbta quatre ann\u00e9es pour \u00e9pouser celle qu\u2019il aimait : quatre ann\u00e9es de tourments, de cr\u00e9ations fi\u00e9vreuses et de prostration muette, de col\u00e8re et de frustration, d\u2019exacerbation du d\u00e9sir et de z\u00e8le sacrificiel, tout un long traumatisme d\u00fb au p\u00e8re de la fianc\u00e9e, lequel s\u2019opposait avec fermet\u00e9, usant de menaces physiques, de s\u00e9parations forc\u00e9es ou de lettres anonymes diffamantes, \u00e0 l\u2019union de sa gracieuse fille Clara, enfant prodige du piano, avec un compositeur douteux, balbutiant, fantasque et flegmatique, boh\u00e9mien soup\u00e7onn\u00e9 d\u2019ivrognerie, dont le talent restait \u00e0 prouver et la pi\u00e8tre situation financi\u00e8re \u00e0 am\u00e9liorer sans tarder, si la chose \u00e9tait seulement possible \u00e0 cet \u00e9nergum\u00e8ne instable dont la s\u0153ur s\u2019\u00e9tait suicid\u00e9e de tristesse et qui n\u2019\u00e9tait pas insensible lui non plus \u00e0 l\u2019appel de la <em>Nuit<\/em>.<\/p>\n<p>Jeune homme romantique, Robert Schumann exaltait naturellement la solitude, et devait bien savoir que tous les liens qu\u2019il tisserait finiraient par le faire souffrir et par l\u2019\u00e9loigner de lui-m\u00eame, qu\u2019il valait mieux s\u2019excuser aupr\u00e8s de ses proches, tourner le dos au monde et ne plus veiller qu\u2019\u00e0 accro\u00eetre son isolement. Mais Robert Schumann \u00e9tait double : il ne vivait que par et pour la musique, mais il nourrissait, dans l\u2019assouvissement de sa passion, \u00e0 la fois le feu d\u2019une vaste solitude int\u00e9rieure et le songe nostalgique et rassurant d\u2019une situation amoureuse, voire familiale, \u00e9panouie, soit un r\u00eave tranquille de <em>bonheur (dixit)<\/em>. Avec la fr\u00eale Clara, il partageait le projet d\u2019une vie de couple fusionnelle, o\u00f9 l\u2019amour et la musique, sans jamais se nuire, s\u2019inspireraient au contraire et m\u00ealeraient dans le temps leurs volutes ; ils avanceraient ensemble dans leur cheminement artistique, sans en exclure les plaisirs naturels que l\u2019homme et la femme pouvaient s\u2019accorder gr\u00e2ce au sacrement marital.<\/p>\n<p>Sortant harass\u00e9 mais victorieux du combat contre le beau-p\u00e8re r\u00e9calcitrant, Robert, trentenaire, \u00e9pousa Clara dans une jolie petite \u00e9glise travers\u00e9e de rayons de soleil automnaux. Ils emm\u00e9nag\u00e8rent aussit\u00f4t dans un grand appartement bourgeois, s\u2019aim\u00e8rent beaucoup, et se mirent \u00e0 lutter non sans mal, jour apr\u00e8s jour, pour d\u00e9fendre contre les devoirs m\u00e9nagers et leur accablante routine ses compositions \u00e0 lui, l\u2019ivresse musicale dont il devait constamment se d\u00e9griser, et le jeu de Clara, miracle de finesse qui n\u2019en exigeait pas moins un travail technique quotidien. Le logis conjugal \u00e9tait riche de deux pianos, mais pour ne pas se d\u00e9concentrer l\u2019un l\u2019autre ni sombrer dans la cacophonie, ils s\u2019interdisaient d\u2019y d\u00e9ployer simultan\u00e9ment leur solitude, et r\u00e9duisirent ainsi drastiquement leur temps de musique effective.<\/p>\n<p>Vint une premi\u00e8re enfant, Marie, espi\u00e8gle et ravissante, qu\u2019ils confi\u00e8rent \u00e0 une nourrice (Clara n\u2019allaiterait jamais), puis une deuxi\u00e8me fille, \u00c9lise, t\u00eatue et retorse.<\/p>\n<p>L\u2019argent manquait. Robert dut renoncer \u00e0 la revue musicale qu\u2019il dirigeait et s\u2019appliquer plus furieusement encore \u00e0 son \u0153uvre, pour laquelle il s\u2019enfermait des heures durant dans son petit bureau, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de tous et en premier lieu de son \u00e9pouse ; celle-ci pour sa part dut multiplier les concerts, \u00e0 travers le pays comme \u00e0 travers l\u2019Europe. Elle voyagea seule, ou bien ils voyag\u00e8rent \u00e0 deux, laissant les enfants \u00e0 leur gouvernante. Clara connut un succ\u00e8s croissant qui rendit \u00e0 Robert plus amers ces p\u00e9riples dans lesquels il l\u2019accompagna, ces errances fatigantes qui l\u2019\u00e9loignaient, lui, de son \u0153uvre, et le r\u00e9duisaient au r\u00f4le de <em>mari de<\/em>. Ils d\u00e9m\u00e9nag\u00e8rent enfin de leur ville, Leipzig, pour une autre non loin de l\u00e0, Dresde, dans l\u2019espoir d\u2019un nouveau d\u00e9part et d\u2019une vie quotidienne qui f\u00fbt plus satisfaisante pour tous, et moins usante. Une troisi\u00e8me enfant naquit, Julie, tr\u00e8s mignonne et non moins ch\u00e9tive. Le jeu pianistique de Clara faisait l\u2019admiration de tous, tandis que Robert compensait les grands mois de cr\u00e9ation par des p\u00e9riodes d\u2019\u00e9puisement destructeur, de cauchemars et de crises nerveuses.<\/p>\n<p>Le gar\u00e7on tant attendu vit le jour plus de cinq ans apr\u00e8s le mariage de ses parents, qui le baptis\u00e8rent \u00c9mile. Son existence ne fut que larmes, cris et souffrances ; \u00c9mile mourut \u00e0 l\u2019\u00e2ge de seize mois. Entre-temps, au cours d\u2019un \u00e9t\u00e9 d\u00e9sastreux, sa m\u00e8re fit une fausse couche \u2013 peut-\u00eatre un avortement volontaire \u2013 suivie de graves complications, et son p\u00e8re traversa une nouvelle et terrible crise d\u2019ac\u00e9die.<\/p>\n<p>Ils tent\u00e8rent d\u2019autres voyages, sold\u00e9s par autant d\u2019\u00e9checs : la sensibilit\u00e9 de Clara et le g\u00e9nie versatile de Robert ne touchaient pas tout le monde, loin de l\u00e0, dans les grandes villes, o\u00f9 les petites soci\u00e9t\u00e9s, fi\u00e8res de leurs \u0153ill\u00e8res, d\u00e9daignaient volontiers ceux qui ne m\u00e9prisaient pas de concert avec elles. Ils perdirent des amis proches et des parents, deuils assommants contre lesquels Robert se r\u00e9fugia dans le spectacle de sa marmaille : quand, accul\u00e9 par ses tourments, il sombrait dans un vertige d\u2019effroi si intense que tout en devenait irr\u00e9el, les enfants, dans leur prodigieuse \u00e9nergie et leur innocence, constituaient la derni\u00e8re r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 quoi s\u2019accrocher. Il se prit \u00e0 consigner les amusements et les progr\u00e8s de ses trois filles dans un journal sp\u00e9cifique, riche aussi des conseils moraux et musicaux d\u2019un p\u00e8re d\u2019autant plus attentionn\u00e9 qu\u2019il se savait fragile. Ses cauchemars ne cessaient pas.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me gar\u00e7on naquit, Ludwig, peu avant la r\u00e9volution qui secoua la r\u00e9gion et jeta la famille quelques jours sur les routes. Tous les espoirs converg\u00e8rent en lui \u2013 mais Ludwig, bient\u00f4t malade, fut une d\u00e9ception.<\/p>\n<p>Un an et demi apr\u00e8s Ludwig arriva Ferdinand. Depuis sa quatri\u00e8me grossesse, Clara ne se r\u00e9jouissait plus de ces dons de la Providence que Robert accueillait, lui, comme une <em>b\u00e9n\u00e9diction<\/em> ; les enfants l\u2019\u00e9reintaient, elle, et pesaient toujours plus lourdement sur son activit\u00e9 artistique.<\/p>\n<p>Il y eut tout de m\u00eame une ann\u00e9e assez heureuse, o\u00f9 Robert, moins requis par l\u2019\u00e9ducation et le soin de la prog\u00e9niture, parvint \u00e0 coucher sur le papier une autre symphonie, un nouveau concerto, croyant apaiser ainsi \u2013 mais attisant surtout \u2013 le feu musical dont il se consumait, qui le laissait r\u00e9guli\u00e8rement sans vie, atone et d\u00e9pressif, apr\u00e8s les p\u00e9riodes de r\u00e9clusion dans la cr\u00e9ation. Les Schumann choisirent n\u00e9anmoins de d\u00e9m\u00e9nager une seconde fois : ils quitt\u00e8rent la froideur verd\u00e2tre de la Saxe originelle et travers\u00e8rent le pays pour s\u2019installer dans une ville \u00e9trang\u00e8re, D\u00fcsseldorf, o\u00f9 Robert obtint un poste de <em>Musikdirektor<\/em> ; cette nouvelle mission ne lui valut qu\u2019amertume et d\u00e9sillusion. Ses troubles psychiques s\u2019accrurent, surtout marqu\u00e9s par d\u2019insupportables hallucinations auditives et par une \u00e9trange <em>an\u00e9mie c\u00e9r\u00e9brale<\/em>.<\/p>\n<p>Une quatri\u00e8me fille augmenta la fratrie, Eug\u00e9nie ; quand Clara comprit qu\u2019elle \u00e9tait enceinte, cette fois-l\u00e0, elle fondit en larmes. Neuf mois apr\u00e8s la naissance de ce septi\u00e8me nourrisson, elle fit une seconde fausse couche.<\/p>\n<p>Les choses sembl\u00e8rent se calmer un temps. Clara aimait toujours son mari, ce monsieur lourd au regard d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait devenu ; elle l\u2019assistait avec une robustesse et avec une compassion infaillibles dans la lutte qu\u2019il livrait contre ses d\u00e9mons int\u00e9rieurs, un combat sans rel\u00e2che qu\u2019il menait au service de la musique, de Clara elle-m\u00eame qu\u2019il v\u00e9n\u00e9rait toujours et de leurs six merveilleux enfants, au d\u00e9triment de soi. Leur treizi\u00e8me anniversaire de mariage fut f\u00eat\u00e9 dans la joie \u2013 mais ce fut le dernier. Peu apr\u00e8s, un jeune homme frappa \u00e0 leur porte : Johannes Brahms ; Robert vit en lui le messie, l\u2019avenir de la musique universelle, celui qui \u00e9crirait les \u0153uvres que Schumann entrapercevait, et il lui prodigua toute son attention, toute son amiti\u00e9, toute sa confiance ; les enfants s\u2019attach\u00e8rent vite eux aussi \u00e0 ce nouveau-venu, qui de surcro\u00eet devint bient\u00f4t l\u2019ami intime de Clara (il le resterait jusqu\u2019\u00e0 la mort).<\/p>\n<p>Au mois de janvier qui suivit, Robert travaillait \u00e0 des <em>L\u00e9gendes<\/em> et \u00e0 des <em>Chants de l\u2019aube<\/em>. Au piano qui sonnait entre les parois de son cr\u00e2ne se m\u00eal\u00e8rent alors des cris d\u2019humano\u00efdes rougeoyants et des chants d\u2019anges invisibles. Il sentit la folie le gagner, le conqu\u00e9rir tout entier, et demanda \u00e0 \u00eatre intern\u00e9 chez les ali\u00e9n\u00e9s ; on lui refusa ce refuge, le renvoyant ainsi \u00e0 ses effroyables journ\u00e9es et \u00e0 ses nuits infernales : maux de t\u00eate, hallucinations sonores, coups de tonnerre et m\u00e9lodies c\u00e9lestes, ou d\u00e9moniaques, toute une musique inlassable dont il ne parvenait pas \u00e0 se lib\u00e9rer. Il ne travailla plus, ne dormit plus, attendit seulement que ces diables le laissassent en paix \u2013 ce qui n\u2019arriva pas. Lucide et impuissant face \u00e0 son irr\u00e9versible d\u00e9mence, il courut un jour hors de la maison et se jeta dans le puissant fleuve qui coulait non loin de l\u00e0, le Rhin, auquel il avait jadis consacr\u00e9 une symphonie ; on lui refusa cette autre \u00e9chappatoire : il fut rep\u00each\u00e9, encore en vie, et son cauchemar se prolongea pendant plus de deux ann\u00e9es qu\u2019il passa reclus dans un hospice de Bonn, \u00e0 Endenich, glissant seul dans une fun\u00e8bre apathie, sans sa femme ni ses filles ni ses fils, sans plus rien composer, perdant ses heures dans des divertissements plats, dressant parfois des listes de toponymes puis\u00e9s dans un atlas, l\u2019esprit brumeux, jouet des am\u00e9liorations l\u00e9g\u00e8res et des baisses tragiques de sa sant\u00e9 jusqu\u2019au bout de l\u2019\u00e9puisement, jusqu\u2019\u00e0 la mort. Il ne connut pas son huiti\u00e8me et dernier enfant, F\u00e9lix, n\u00e9 quatre mois apr\u00e8s son internement ; \u00e0 tous, il interdit de venir le voir en son asile.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Nicolas Cavaill\u00e8s: <em>les huit enfants Schumann. <\/em>Paris: Les \u00c9ditions du Sonneur, 2016.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La mort du p\u00e8re Au malheureux musicien Robert Schumann il co\u00fbta quatre ann\u00e9es pour \u00e9pouser celle qu\u2019il aimait : quatre ann\u00e9es de tourments, de cr\u00e9ations fi\u00e9vreuses et de prostration muette, de col\u00e8re et de frustration, d\u2019exacerbation du d\u00e9sir et de z\u00e8le sacrificiel, tout un long traumatisme d\u00fb au p\u00e8re de la fianc\u00e9e, lequel s\u2019opposait avec [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"featured_media":15814,"template":"","categories":[10,41],"class_list":["post-16034","stsp_text","type-stsp_text","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-prosa","category-texthelden"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.7 - 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