{"id":16277,"date":"2021-06-04T11:55:29","date_gmt":"2021-06-04T09:55:29","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/de\/?post_type=stsp_text&#038;p=16277"},"modified":"2021-06-09T16:28:28","modified_gmt":"2021-06-09T14:28:28","slug":"monsieur-univers","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/monsieur-univers\/","title":{"rendered":"Monsieur Univers"},"content":{"rendered":"<p>Le rituel \u00e9tait immuable\u00a0: chaque jour \u00e0 huit heures, j\u2019attendais qu\u2019un membre du personnel ouvre les portes. STAATSBIBLOTHEK ZU BERLIN se d\u00e9roulait en lettres capitales au-dessus de ma t\u00eate. Nous \u00e9tions quelques-uns, toujours les m\u00eames, \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer nos bureaux respectifs dans un recoin du labyrinthe \u2013 jamais nous n\u2019aurions accept\u00e9 d\u2019\u00eatre d\u00e9plac\u00e9s, m\u00eame d\u2019un si\u00e8ge. Un ordre c\u00e9leste y r\u00e9gnait, une harmonie sup\u00e9rieure que rien ne devait troubler. Apr\u00e8s avoir pr\u00e9sent\u00e9 le contenu de mon sac aux dames moroses post\u00e9es dans leurs gu\u00e9rites, je grimpais le grand escalier quatre \u00e0 quatre dans l\u2019euphorie de retrouver ma place, seul au centre de cette bo\u00eete remplie d\u2019air et vaste comme un a\u00e9roport, jusqu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re affluence du matin. Le jour m\u2019appartenait, plein de promesses, mais je savais aussi que les m\u00eames \u00e9preuves se repr\u00e9senteraient \u00e0 moi, comme autant de chausse-trapes et d\u2019\u00e9cueils\u00a0: vaincre la peur de ne plus y arriver, d\u00e9jouer les distractions, an\u00e9antir la voix toxique qui instille le doute, parfois le fantasme de tout abandonner, d\u2019envisager une vie sans \u00e9criture. Chaque jour un combat avec moi-m\u00eame, une v\u00e9ritable asc\u00e8se.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Als das Kind Kind war<\/em>. Tout a commenc\u00e9 avec <em>Der Himmel \u00fcber Berlin<\/em> que j\u2019avais vu \u00e0 sa sortie dans un cin\u00e9ma du Quartier latin. D\u00e9j\u00e0 ancr\u00e9 dans mes fictions personnelles, Berlin-Ouest collait tout \u00e0 fait \u00e0 l\u2019image monochrome et lunaire que je m\u2019en faisais. Naufrag\u00e9 dans la d\u00e9vastation, le colosse \u00e9tincelant de la Staatsbibliothek projetait cette moiti\u00e9 de ville vers un futur neutre et lisse, anesth\u00e9si\u00e9 de son pass\u00e9. Une arm\u00e9e d\u2019anges y tenaient les murs, d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s car condamn\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9, une population invisible percevant les pens\u00e9es et observant avec bienveillance le ballet des petites mis\u00e8res humaines. \u00c0 la sortie, vacillant dans les rues sous le coup de cette r\u00e9v\u00e9lation, je me r\u00eavais en Nick Cave \u00e9maci\u00e9 et gomin\u00e9, me contorsionnant sur la sc\u00e8ne d\u2019une ancienne salle de bal.<\/p>\n<p>Des ann\u00e9es plus tard, j\u2019y entrais \u00e0 mon tour, un peu intimid\u00e9. C\u2019\u00e9tait comme si je devais prouver d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e ma l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019\u00e9crivain pour oser me mesurer \u00e0 elle, la biblioth\u00e8que de <em>Der Himmel \u00fcber Berlin<\/em>. Mais tr\u00e8s vite la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 lumineuse des salles de lecture, la solidarit\u00e9 silencieuse entre gens poss\u00e9d\u00e9s par leur travail m\u2019ont rassur\u00e9. Je m\u2019y sentais chez moi et, \u00e9bloui par les cr\u00e9puscules explosifs sur le Tiergarten, vivais chaque d\u00e9part comme un arrachement\u00a0: la \u00ab\u00a0StaBi\u00a0\u00bb \u00e9tait devenue le point d\u2019incandescence autour duquel une ville devenue famili\u00e8re connaissait un nouvel enchantement. Prise dans un espace-temps herm\u00e9tique, elle n\u2019avait pas tellement chang\u00e9 depuis le film de Wenders\u00a0: m\u00eame mobilier robuste et fonctionnel, m\u00eames luminaires en forme de soucoupes volantes et sur le promontoire dominant le canyon de b\u00e9ton, sa collection de mappemondes g\u00e9antes. Bien s\u00fbr, sa gloire moderniste qui en faisait une des pi\u00e8ces ma\u00eetresses du Kulturforum \u00e9tait passablement d\u00e9fra\u00eechie, en plus de souffrir d\u2019avoir toujours \u00e9t\u00e9 moins cool que le cube transparent de Mies juste en face, moins dramatique et inspir\u00e9e que la Philharmonie, pourtant du m\u00eame architecte. Toujours un peu lourde et encombrante, d\u00e9consid\u00e9r\u00e9e des puristes. Par endroits, la moquette \u00e9tait rafistol\u00e9e au gros scotch\u00a0; les relents de cuisine industrielle suffoquaient la cantine et le caf\u00e9 \u00e9tait si fort qu\u2019on en sortait toujours un peu fonced\u00e9. Et puis la tuyauterie devait elle aussi dater des origines puisque les toilettes \u00e9taient fr\u00e9quemment inond\u00e9es. Celles-ci \u00e9taient le centre d\u2019une activit\u00e9 parall\u00e8le, certains usagers s\u2019attardant aux lavabos dans l\u2019attente d\u2019un vague quelque chose \u2013 et par moments c\u2019\u00e9tait chaud\u00a0! Un jour, les miroirs ont \u00e9t\u00e9 recouverts d\u2019autocollants sign\u00e9s d\u2019un groupuscule inconnu, <em>Lesbian Space Invaders<\/em>. L\u2019enjeu politique de ces WC \u00e9tait consid\u00e9rable et, peu de temps avant le Lockdown, l\u2019administration les d\u00e9clarait unisexes.<\/p>\n<p>J\u2019aimais \u00eatre rappel\u00e9 \u00e0 l\u2019humain au milieu de cette abstraction, sentir qu\u2019\u00e0 chaque promenade dans l\u2019immensit\u00e9 feutr\u00e9e, qu\u2019\u00e0 chaque abandon momentan\u00e9 du texte, l\u2019aventure \u00e9tait possible. \u00c9crire et vivre en m\u00eame temps, \u00eatre un corps \u00e9crivant et d\u00e9sirant parmi d\u2019autres. Tout se m\u00ealait en un \u00e9quilibre parfait, introspection et s\u00e9duction, histoires pass\u00e9es et \u00e0 venir. Certains soirs \u00e0 la fermeture, alors que le personnel me laissait sortir comme un client de bo\u00eete tournant encore \u00e0 l\u2019heure de la derni\u00e8re chance, les lumi\u00e8res de mon vaisseau s\u2019\u00e9teignaient d\u2019un coup, comme si un \u00e9norme interrupteur contr\u00f4lait tout le b\u00e2timent. Ma pr\u00e9sence \u00e0 la ville, dans le corps et les mots, \u00e9tait alors maximale. Dans cette sc\u00e8ne supprim\u00e9e au montage de <em>Der Himmel \u00fcber Berlin<\/em>, je me faisais mon cin\u00e9ma et me sentais ma\u00eetre du monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les mots, le corps, l\u2019architecture. Berlin est jonch\u00e9e de ces folies monumentales l\u00e9gu\u00e9es par les r\u00e9gimes successifs. Elle est stri\u00e9e de lignes de force connectant ces p\u00f4les d\u2019\u00e9nergie tellurique, mentale et \u00e9rotique en une dramaturgie urbaine stup\u00e9fiante. Double sombre de la StaBi, le Berghain \u00e9tait l\u2019autre catalyseur de ma m\u00e9tamorphose. Comme le sanctuaire des livres le jour, l\u2019ancienne centrale \u00e9lectrique \u00e9tait le c\u0153ur d\u2019une fantasmagorie irr\u00e9sistible, l\u2019\u0153uvre d\u2019un g\u00e9nie d\u00e9moniaque \u2013 une <em>Gesamtkunstwerk<\/em> englobante et s\u00e9curisante dont la cr\u00e9ation de soi \u00e9tait le moteur. Car entre la salle de lecture et le dancefloor, il se passait fondamentalement la m\u00eame chose\u00a0: le d\u00e9sir pouss\u00e9 \u00e0 son paroxysme, une implication totale de l\u2019\u00eatre. La nuit, le flux de mots et d\u2019images continuait de me traverser. Seule la litt\u00e9rature semblait pouvoir traduire le choc sensoriel du lieu, le surpasser en force, et parfois, l\u2019excitation \u00e9tait telle que je m\u2019installais au bar pour \u00e9crire \u2013 il y avait toujours de ces carnets \u00e0 l\u2019effigie de marques de bi\u00e8re et mis \u00e0 la disposition des clients pour \u00e9changer leurs adresses mail ou leurs noms sur les sites de drague. Je remplissais des pages enti\u00e8res d\u2019une \u00e9criture serr\u00e9e, de diagrammes \u00e9sot\u00e9riques, de correspondances myst\u00e9rieuses entre des chapitres imaginaires, puis les pliais soigneusement et les glissais dans ma chaussette \u2013 avant de les oublier compl\u00e8tement. Je ne les d\u00e9couvrais que le lendemain, frip\u00e9es et en grande partie illisibles, et ne comprenais comment ce qui m\u2019avait alors paru si lumineux, si juste dans la cristallisation de l\u2019instant, p\u00fbt \u00eatre si tordu.<\/p>\n<p>Mais l\u2019essentiel se jouait ailleurs. Dans ces grandes centrales du fantasme, la biblioth\u00e8que et le club, je me transformais moi-m\u00eame en fiction \u2013 vie, corps, mouvement, sons, formes, couleurs et mots compact\u00e9s, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une \u0153uvre futuriste. L\u00e0 aussi j\u2019avais mon emplacement personnel, auto-appropri\u00e9\u00a0: le podium juste \u00e0 gauche du grand escalier. Du haut de ma plate-forme, je surplombais l\u2019oc\u00e9an de corps mouvants, pointant du doigt l\u2019\u00e9lu comme une rock star messianique. Offert aux rafales \u00e9lectroniques, chavir\u00e9 par les turbulences lumineuses, percut\u00e9 par un faisceau bleu \u00e9lectrique, rouge sang ou un m\u00e9t\u00e9ore en feu, je sautillais sur place tel un boxeur en \u00e9chauffement, esquivant et rendant coup sur coup. J\u2019avais politis\u00e9 ce minuscule territoire \u2013 jusqu\u2019\u00e0 recourir \u00e0 la baston \u2013 car l\u00e0 se d\u00e9roulait une r\u00e9volution secr\u00e8te et vitale\u00a0: celle du corps affranchi des mots, \u00e9trangers et corrosifs, dont on l\u2019avait recouvert \u2013 mots institutionnels qui ne voulaient rien dire, mots familiaux d\u00e9risoires, mots d\u2019insulte visqueux comme des mollards. Ne plus \u00eatre vitrifi\u00e9 dans les mots des autres, m\u2019en extraire, m\u2019en purifier et, comme dans la danse, imposer mes propres figures de style. Pi\u00e9tiner la l\u00e9gitimit\u00e9 et, sous le mur du son, le d\u00e9ferlement \u00e9lectronique de bips, de drones et de beats, enterrer la voix toxique qui tourne et harc\u00e8le comme une \u00c9rinye saoule\u00a0: \u00ab\u00a0Faut toujours qu\u2019il se distingue, ce gamin\u00a0! Pour qui il se prend\u00a0?\u00a0\u00bb Dans la halle de b\u00e9ton amoch\u00e9, je faisais mon cinoche et me couronnais ma\u00eetre de la nuit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Berlin comme lieu de fuite. Prendre la fuite pour se mettre en s\u00fbret\u00e9, ne plus survivre dans la peur\u00a0; trouver une chambre \u00e0 soi quelle qu\u2019en soit la forme et l\u2019esprit \u2013 ordinaire ou spectaculaire, intimiste ou brutaliste. Et puis, dans cet espace pr\u00e9serv\u00e9, se reconstruire avec ce qui se trouve \u00e0 port\u00e9e de main \u2013 agencer les fragments, risquer des montages in\u00e9dits. Comme pour un texte, on peut trouver le r\u00e9sultat d\u00e9cevant, voire tout vouloir balancer \u00e0 la d\u00e9charge. Accepter l\u2019erreur d\u00e9coule de cette nouvelle connaissance, car il a fallu tout r\u00e9apprendre apr\u00e8s la d\u00e9flagration du d\u00e9part terrestre\u00a0; comprendre que dans tout ce bricolage, les incarnations sont fragiles et contingentes, r\u00e9fractaires aux injonctions normatives qui, elles, n\u2019entra\u00eenent que la mort\u2026 Depuis le Lockdown, mes vaisseaux sont clou\u00e9s au sol et plong\u00e9s dans le noir, leurs profondeurs habit\u00e9es du seul sifflement de l\u2019air. Mais le jour venu ils reprendront vie, de la mienne comme de celle de mes complices de voyage. Berlin redeviendra ma base spatiale tourn\u00e9e vers l\u2019univers\u00a0: mon futur d\u2019\u00e9crivain substitut de rock star, et la terre natale que je n\u2019ai jamais cess\u00e9 d\u2019observer \u00e0 distance, fascin\u00e9 par le spectacle. Je sais que j\u2019y retournerai un jour, arm\u00e9 de mots et du corps pour les porter, du corps et des mots pour le parler. <em>Ich bin bereit.<\/em> <em>I\u2019m coming home. Je reviens de loin.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le rituel \u00e9tait immuable\u00a0: chaque jour \u00e0 huit heures, j\u2019attendais qu\u2019un membre du personnel ouvre les portes. STAATSBIBLOTHEK ZU BERLIN se d\u00e9roulait en lettres capitales au-dessus de ma t\u00eate. Nous \u00e9tions quelques-uns, toujours les m\u00eames, \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer nos bureaux respectifs dans un recoin du labyrinthe \u2013 jamais nous n\u2019aurions accept\u00e9 d\u2019\u00eatre d\u00e9plac\u00e9s, m\u00eame d\u2019un si\u00e8ge. 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