{"id":16616,"date":"2021-07-15T09:10:48","date_gmt":"2021-07-15T07:10:48","guid":{"rendered":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/?post_type=stsp_text&#038;p=16616"},"modified":"2021-07-21T13:16:45","modified_gmt":"2021-07-21T11:16:45","slug":"les-images","status":"publish","type":"stsp_text","link":"https:\/\/stadtsprachen.de\/en\/text\/les-images\/","title":{"rendered":"Les images"},"content":{"rendered":"<p>Mariette n\u2019aimait pas la confrontation. Elle n\u2019en avait pas la mesure. Elle se taisait, elle bouillait, mijotait puis finissait par exploser dans une sorte d\u2019urgence d\u2019affirmation de soi. Sa col\u00e8re \u00e9tait spectaculaire. Sa voix devenait fr\u00e9n\u00e9tique, les mots fusaient, elle ne terminait pas ses phrases, rench\u00e9rissait sur ses propres attaques, s\u2019embrouillait dans sa r\u00e9flexion, tr\u00e9buchait sur son ressentiment, butait sur la prononciation, b\u00e9gayait, m\u00e9langeait les mots, perdait le sens. La confrontation ne lui faisait pas honneur. A son apog\u00e9e, elle s\u2019en allait, raccrochait, d\u00e9missionnait, la poitrine haletante, les joues cramoisies, le front but\u00e9, la gorge s\u00e8che. Avant que la honte de l\u2019emportement ne la saisisse, elle traversait une br\u00e8ve accalmie, celle que connaissent ceux qui croient s\u2019\u00eatre d\u00e9charg\u00e9s de poids trop longtemps port\u00e9s. Elle s\u2019asseyait alors, droite, le regard franc, le visage d\u00e9rid\u00e9, la respiration lente et profonde. Puis, le sourcil se fron\u00e7ait de nouveau, la m\u00e2choire se crispait, les m\u00e9ninges recommen\u00e7aient de turbiner. Les pistons s\u2019activaient doucement, acc\u00e9l\u00e9raient petit \u00e0 petit, pas trop vite car encore devaient-ils se remettre de la surchauffe pr\u00e9c\u00e9dente. Mariette peinait alors \u00e0 reconstruire les souvenirs de la conversation qui venait tout juste d\u2019avoir lieu. Les transitions lui manquaient, elle n\u2019y voyait pas de d\u00e9veloppement logique, de construction argument\u00e9e. Elle qui se sentait depuis la derni\u00e8re minute \u00e9coul\u00e9e dans son bon droit, doutait. Sa col\u00e8re \u00e9tait-elle l\u00e9gitime ? Avait-elle le droit de s&#8217;insurger ? La culpabilit\u00e9 l&#8217;enla\u00e7ait, implacable, jusqu\u2019\u00e0 l&#8217;\u00e9treindre compl\u00e8tement. Elle et Mariette se connaissaient bien. Trop bien, m\u00eame. Elles avaient grandi ensemble. Enfin plut\u00f4t Mariette avait grandi, et sa culpabilit\u00e9 en elle. Elle se sentait constamment en tort. Petite, d\u00e8s que l\u2019attention tombait sur elle, elle rougissait et balbutiait, elle tremblait de peur de dire quelque chose de faux, de peur d\u2019\u00eatre humili\u00e9e, de peur de se tromper, de peur de s\u2019attirer le courroux des autres.<br \/>\nMariette admirait ses grands fr\u00e8res. Eux, ils avaient pas peur du courroux. Leurs voix \u00e9taient fortes, assur\u00e9es, claires. Leurs mots cisel\u00e9s, leurs phrases ferm\u00e9es, leurs r\u00e9flexions argument\u00e9es, leurs propos \u00e9tay\u00e9s, leurs t\u00eates bien faites. Ils savaient parler, eux. Ils aimaient qu\u2019on les \u00e9coute. Ils prenaient leur temps. Le temps de chercher les bons mots, la pertinence de la construction de leur pens\u00e9e. Ils voyaient loin, eux. Ils \u00e9taient pas court-termistes. S\u2019ils ouvraient la bouche, c\u2019\u00e9tait pas pour s\u2019arr\u00eater en calant au premier d\u00e9marrage en c\u00f4te. Non, non. Ils en avaient sous le capot, \u00e7a vrombissait en continu dans leur caboche. Marcus et Martin, la culpabilit\u00e9, on aurait pas dit que \u00e7a leur mettait la rate au court bouillon. Ils s\u2019excusaient pas d\u2019\u00eatre l\u00e0, eux. Ils \u00e9taient l\u00e0, et Mariette voyait bien dans leur prestance ce droit intrins\u00e8que qu\u2019ont les hommes \u00e0 exister sans devoir se justifier. Peut-\u00eatre que \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent si elle n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9e en dernier. Mariette pensait avoir d\u00e9got\u00e9 l\u00e0 une place de choix, privil\u00e9gi\u00e9e qu\u2019on lui disait. La petite derni\u00e8re et puis la seule fille, en plus, vous vous rendez compte ? Il allait falloir y faire bien attention. Attention \u00e0 ce que ses fr\u00e8res la laissent s\u2019exprimer, lui laissent la place. Mais Marcus et Martin, c\u2019\u00e9tait pas comme \u00e7a qu\u2019ils pensaient : sa place, il fallait la m\u00e9riter, se battre, jouer des coudes, s\u2019informer, lire, s\u2019entra\u00eener \u00e0 l\u2019\u00e9loquence, faire r\u00e9sonner les voyelles et retentir les consonnes, claquer sa langue, racler sa gorge, planter son regard dans celui de son auditoire, croiser ses jambes, engager son corps, droit, tendu dans la r\u00e9flexion, garder l\u2019esprit vif, ac\u00e9r\u00e9. Alors, plus la m\u00e8re de Mariette usait de remontrances, enjoignant aux deux gar\u00e7ons d\u2019\u00e9couter leur soeur, plus ils se moquaient d\u2019elle. Mariette, vex\u00e9e, s&#8217;enfon\u00e7ait un peu plus sur son si\u00e8ge et boudait. Marcus et Martin continuaient de narguer Mariette avant de reprendre leur d\u00e9bat sous l\u2019oeil amus\u00e9 de leur p\u00e8re, Maurice. Monique adressait ensuite un sourire compatissant \u00e0 sa fille et murmurait un \u00ab ma cocotte \u00bb que les \u00e9clats de voix tonitruants et massifs des gar\u00e7ons couvraient. Mais Mariette savait. Les m\u00e8ches noir \u00e9b\u00e8ne trop courtes, qui tombaient n\u00e9gligemment sur son front, cachaient difficilement son regard embu\u00e9 de larmes qu\u2019elle s&#8217;effor\u00e7ait de refouler \u00e0 grand peine. La vexation \u00e9tait immense, l\u2019affront quotidien, la violence sourde. L\u2019obligation qu\u2019elle avait de d\u00e9pendre de sa m\u00e8re pour pouvoir en placer une \u00f4tait toute l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 son propos. Mariette ne lui en voulait pas, sa m\u00e8re voulait la d\u00e9fendre. Elle se demandait juste pourquoi elle avait besoin d\u2019\u00eatre d\u00e9fendue, elle, et pas les gar\u00e7ons.<br \/>\nMarcus et Martin \u00e9taient des brutes. Des brutes intellectuelles qui r\u00e9gnaient sur la table familiale, cette ar\u00e8ne o\u00f9 s\u2019affrontaient tous ceux qui venaient s\u2019y asseoir. Mariette, par d\u00e9faut, faisait partie des habitu\u00e9s. Contrairement \u00e0 ses fr\u00e8res, elle n\u2019y brillait pas. Contrairement \u00e0 ses fr\u00e8res, elle attendrissait. Contrairement \u00e0 ses fr\u00e8res, on la prenait en piti\u00e9, pauvre petite fille incapable de retenir l\u2019attention par un discours intelligible. Pauvre petite fille condamn\u00e9e \u00e0 n\u2019exister qu\u2019en montant soudainement sur sa chaise et en hurlant. C\u2019\u00e9tait tout ce qu\u2019elle avait trouv\u00e9 \u00e0 faire pour faire taire l\u2019assembl\u00e9e, pour imposer son existence. Tous les adultes et ses fr\u00e8res \u00e9changeaient avec une telle ardeur que personne ne semblait entendre la voix de Mariette qui r\u00e9p\u00e9tait inlassablement \u00ab Moi, je suis pas d\u2019accord parce que\u2026 \u00bb, en augmentant son volume sonore \u00e0 chaque r\u00e9p\u00e9tition jusqu\u2019\u00e0 se lever, d\u2019abord \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa chaise puis dessus pour finir par \u00e9mettre un hurlement puissant et grave comme une sir\u00e8ne de guerre. Les adultes, surpris, \u00e9clataient de rire pendant que Marcus et Martin regardaient leur soeur, d\u00e9pit\u00e9s. Le stratag\u00e8me ne leur plaisait pas et encore moins le fait que la carotte passe aussi facilement aupr\u00e8s des adultes. Ils tombaient dans leur estime. Mariette aimait faire rire et les rires en cascade avaient alors raison de son ire. Monique, Maurice et leurs amis la trouvaient adorable et Mariette se disait alors qu\u2019il valait certainement mieux plaire par certains \u00e9gards que ne pas plaire du tout. Certes les subterfuges et fac\u00e9ties superficiels n\u2019avaient pas la noblesse de l\u2019intellect, mais ils lui permettaient au moins d\u2019exister dans le regard des autres et cela la consolait un peu du m\u00e9pris qu\u2019on ne cessait de lui infliger en ignorant sa parole, aussi sotte soit-elle. Mariette s\u2019imagina d\u2019abord que c\u2019\u00e9tait une question d\u2019\u00e2ge mais la situation ne cessait de se reproduire et elle apprit \u00e0 vivre avec le d\u00e9dain, celui qu\u2019on accorde \u00e0 ceux dont la parole n\u2019a pas de valeur. Pourtant, Mariette aimait ces tabl\u00e9es houleuses et fragment\u00e9es. Elle aimait la gestuelle, les haussements de ton, les verbes qui s&#8217;abattaient tranchant comme des couperets, les jeux de mots et les pieds de nez qui fusaient, les alliances, les tra\u00eetrises, les changements de camps inopin\u00e9s, les connaissances qui paraissaient infinies, les verres qui se vidaient et se remplissaient tout comme les cendriers, les \u00e9clats de rires, de fureur, les emportements, les mines offens\u00e9es, l\u2019agitation, le brouhaha, l\u2019emphase, l\u2019indignation, la mauvaise foi, la Plaine et la Montagne. Mariette s\u2019imaginait les r\u00e9volutions ainsi faites, d\u2019ivresse et de mati\u00e8re grise allant au tr\u00e9pas.<br \/>\nMarcus lui avait appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, alors elle \u00e9crivait exactement comme Marcus, de la main gauche, le stylo coinc\u00e9 entre le majeur et l\u2019annulaire. Ils avaient la m\u00eame bosse de l\u2019\u00e9criture, grosse et calleuse qui ressortait comme une bille au bout de leurs doigts courts, roses et aux ongles rong\u00e9s. Ils cassaient tous les deux leur poignet de la m\u00eame fa\u00e7on afin de garder la feuille droite et ne pas \u00e9taler l\u2019encre avec la tranche de la main. C\u2019\u00e9tait pas un cadeau d\u2019\u00eatre gaucher. On croit que si parce que c\u2019est remarquable, mais c\u2019est pas un cadeau. Mariette, m\u00eame si elle aimait avoir des caract\u00e9ristiques remarquables, aurait bien aim\u00e9 \u00e9crire de la main droite, d\u2019une \u00e9criture claire, sans p\u00e2t\u00e9s, tout en arrondis et en d\u00e9li\u00e9s sans que la tranche de la main ne se teigne de bleu et finisse par tout t\u00e2cher, de la feuille jusqu\u2019\u00e0 son front &#8211; et par tout g\u00e2cher. Vraiment, \u00e7a faisait pas propre. Mariette se r\u00eavait parfois comme toutes ces filles aux longs doigts fins, \u00e0 la colonne droite, la nuque d\u00e9gag\u00e9e, la capillarit\u00e9 mod\u00e9r\u00e9e. Parfois, elle aurait voulu avoir des mani\u00e8res de fille mais Mariette \u00e9tait un gar\u00e7on manqu\u00e9. C\u2019\u00e9tait ce qu\u2019on lui disait en tout cas. Si Mariette avait bien compris quelque chose, elle qui ne comprenait pas grand chose apparemment, c\u2019\u00e9tait qu\u2019elle \u00e9tait toujours trop ou pas assez. Elle \u00e9tait jamais juste ou suffisante. Elle \u00e9tait pas assez fille, pas d\u00e9licate, pas appr\u00eat\u00e9e, pas assez propre, elle faisait pas la cuisine, ni le m\u00e9nage, ni la couture mais elle pleurait comme une fille, \u00e9tait susceptible comme une fille, mentait comme une fille, conspirait comme une fille, trahissait comme une fille. Et pourtant, d\u2019apr\u00e8s ses copains, elle \u00e9tait pas une vraie fille. Parfois, \u00e7a sonnait comme un compliment et d\u2019autres fois pas. C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a que Mariette savait qu\u2019elle \u00e9tait pas assez. Les compliments qu\u2019on lui faisait \u00e9taient tous des reproches en puissance : elle \u00e9tait tributaire de l\u2019humeur des autres. Et on la fa\u00e7onnait comme \u00e7a arrangeait, en fonction du moment et de l\u2019envie.<br \/>\nPetite, Mariette pensait qu\u2019\u00eatre un gar\u00e7on manqu\u00e9 repr\u00e9sentait un atout. Elle ne se rendait pas compte que c\u2019\u00e9tait un facteur d\u2019exclusion. Elle vivait dans l\u2019ombre de Marcus et Martin, et plut\u00f4t que de prendre le contrepied, elle s\u2019astreignait \u00e0 leur ressembler, copier leur allure, imiter leurs mani\u00e8res, reproduire leurs mimiques. Il n\u2019en fallait apparemment pas plus pour la labelliser \u00ab gar\u00e7on manqu\u00e9 \u00bb. Elle n\u2019y voyait pas de mal et en tirait au contraire une certaine fiert\u00e9. Son entourage \u00e9tait essentiellement masculin et tout ce qui pouvait l\u2019\u00e9loigner de sa condition f\u00e9minine semblait lui faire gravir les \u00e9chelons de la respectabilit\u00e9. Il ne s\u2019agissait pas d\u2019une d\u00e9marche consciente mais en s\u2019affranchissant de son genre social, elle se sentait gagner en libert\u00e9. Mariette ne s\u2019encombrait pas de r\u00e9flexions ni ne se souciait de l\u2019image qu\u2019elle renvoyait. Si on la qualifiait de gar\u00e7on manqu\u00e9, c\u2019\u00e9tait parce que les autres n\u2019avaient pas assez d\u2019imagination pour sortir des st\u00e9r\u00e9otypes de cours d\u2019\u00e9cole : les petites filles avaient les cheveux longs, les gar\u00e7ons les genoux \u00e9corch\u00e9s, les petites filles faisaient des messes basses, chuchotaient \u00e0 l\u2019oreille des unes des autres en s\u2019\u00e9changeant des regards entendus et des sourires narquois pendant que les petits gar\u00e7ons se chamaillaient, se bousculaient, se roulaient dans la boue et riaient franchement. Mariette ne savait pas qu\u2019elle faisait tomber des barri\u00e8res en se comportant comme un gar\u00e7on tellement elle \u00e9tait obs\u00e9d\u00e9e par le fait d\u2019enjamber la barri\u00e8re qui la s\u00e9parait des gar\u00e7ons. Elle courait apr\u00e8s ses fr\u00e8res et leurs copains, les collaient aux basques sans rel\u00e2che. Tous ses pas, ses gestes, ses regards, ses \u00e9clats de rire \u00e9taient autant de cris qui signifiaient \u00ab Attendez-moi ! Je suis l\u00e0, regardez-moi, je suis comme vous ! \u00bb . Ils la toisaient en acc\u00e9l\u00e9rant la cadence. Ils \u00e9taient plus grands et Mariette devait redoubler d\u2019efforts pour ne pas se faire semer. Elle voyait bien qu\u2019elle n&#8217;\u00e9tait pas franchement la bienvenue mais elle s\u2019accrochait. Elle \u00e9tait volontaire, la petite, et t\u00eatue. Un vrai b\u00e9lier. Et, elle se retrouvait \u00e0 trottiner derri\u00e8re les gar\u00e7ons sans jamais vraiment les rattraper, tout en s\u2019\u00e9loignant de plus en plus des filles aux \u00e9lastiques cerises et cols Claudine, comme un cycliste qui, tentant le tout pour le tout, s\u2019\u00e9chappe du peloton sans parvenir \u00e0 se raccrocher aux coureurs en t\u00eate. Elle se rapprochait, r\u00e9duisait l\u2019\u00e9cart mais, m\u00eame une fois arriv\u00e9e, elle restait \u00e0 c\u00f4t\u00e9, \u00e0 part. Outsider malgr\u00e9 elle, elle \u00e9tait ni-ni et ne se sentait \u00e0 sa place nulle part.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mariette n\u2019aimait pas la confrontation. Elle n\u2019en avait pas la mesure. Elle se taisait, elle bouillait, mijotait puis finissait par exploser dans une sorte d\u2019urgence d\u2019affirmation de soi. Sa col\u00e8re \u00e9tait spectaculaire. 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